vous ne résisterez pas au son hybride et magique de keys zuna

Avec dans ses rangs une chanteuse soul, un beatmaker hip-hop, un guitariste jazz et un bassiste funk, le groupe Keys Zuna sort ce mois-ci son premier album éponyme. Un voyage immanquable.

|
mars 14 2018, 10:24am

Lorsque l’on mène une interview musicale, il y a des questions à éviter. Pas parce qu’elles risquent de froisser l’égo de nos interlocuteurs, mais plutôt parce que leur pertinence vieillit plus vite que les jours passent. C’est comme ça qu’il faudra parfois ranger au placard celle qui amène à demander « comment vous définiriez votre style de musique ? » Hugo, le beatmaker de Keys Zuna, le groupe qui nous intéresse aujourd’hui, avoue être obligé de sortir « une phrase, un monologue pour expliquer » la musique que fait sa troupe. C’est sûrement de nous, journaliste, qu’est venue cette manie de scotcher à une partition un genre musical précis, ou parfois deux voire trois, dans la veine « électro-pop-folk », jusqu’à ne plus vouloir rien dire. Souvent, il faut se détacher de cette habitude, essayer de comprendre un artiste plutôt que d'en caser le son.

Il n’y a pas vraiment d’autre choix possible avec Keys Zuna, groupe de quatre musiciens formé en 2013 et qui sort ce mois-ci, le 23 mars, son premier album éponyme. Rarement on aura entendu un disque à la fois si limpide, ressemblant à tant de choses mais finalement à très peu de ce que nous avons déjà entendu. Baladés entre des lignes de basses virevoltantes, des beats lourds et des balades mystiques, on abdique dès les premières secondes. On ressort de Keys Zuna avec l’impression d’avoir traversé deux-trois dimensions parallèles et l’envie d’y retourner immédiatement. C’est peut-être parce que Keys Zuna est un mélange de choses que l’on connaît mais que l’on avait jamais entendues assorties d'une telle manière.

L’effet s’explique par la composition du groupe qui consiste en « une chanteuse soul accompagnée d’un beatmaker hip-hop [Hugo], un guitariste jazz [Ferdinand] et un bassiste funk [Jimmy]. » La chanteuse, Kiala Ogawa, on la connaissait déjà puisqu’elle est aussi la voix de Ködama, duo dont nous vous parlions en juillet dernier. Musicalement, on retrouve quelques élans jazz chez Keys Zuna qui nous faisaient déjà frémir avec Ködama (dont le nom évoque l'esprit des arbres en japonais). Autre point commun : le nom du groupe, Keys Zuna ou « Kizuna », le « lien » en japonais. C’est justement ce que ces quatre potes de longue date ont dû trouver : la synthèse de toutes leurs influences. Une manière de bosser pleine de compromis, retournée à leur avantage : « Si on arrive à tomber tous les quatre d’accord sur quelque chose, c’est qu’on est sur la bonne voie. » Ils seront ce jeudi 15 mars aux Disquaires pour leur Release Party. Précipitez-vous.

Comment vous vous êtes rencontrés, tous les quatre ?
Hugo : Ferdi et moi on a grandi dans la même rue, on a fait quasiment toute notre scolarité ensemble. Moi, il ne faut pas trop le dire mais j’ai commencé par le hip-hop. Plus tard on a voulu bosser avec une chanteuse, et j’ai rencontré Kiala via son père. On s'est vu et le jour même on s'est dit on y va. Après Jimmy nous a rejoint.

Jimmy : En 2013. Je suis arrivé dans Keys Zuna par Ferdinand que je connaissais de l'école qu'on faisait ensemble à cette époque-là, l'American School. Il m'a appelé un peu sur un coup de tête pour un de ces fameux concerts épiques de la Fête de la Musique. Il leur manquait un bassiste.
Ferdinand : Et il n’est plus jamais parti.

C’est sympa dit comme ça, « il est plus jamais parti ».
H : (Rires) C'est exactement ce que j'allais dire. Comme s’il y avait une attente… Il n'est pas trop tard, tu peux te casser après cette interview. Non sérieusement, c'était évident pour tout le monde. Juste après le concert tu nous as dit « les gars, je pose mes valises ». Moi je l'ai senti dès la répét', sur le morceau « Risin Up » où tu nous as sorti une ligne de basse à la Jamiroquaï. Je me suis dit c'est lui qu'il nous faut.

Hugo, le passé hip-hop il ne faut vraiment pas en parler ?
H : Ce qu'il ne faut pas dire, c'est que je rappais à une époque.

On peut retrouver ça sur internet ?
H : Heu... ouais, mais je ne te dirais pas quoi taper. Franchement c'est un dossier. Mais je me suis vite mis à la prod. Rapper sur des faces B au bout d’un moment ça force à produire nos propres sons. J'ai commencé à faire ça pour pouvoir freestyler entre potes, et j'ai beaucoup plus apprécié de produire que de rapper.

J : Mais on garde ta question. Je pense qu'il faudra quand même lui trouver une réponse. Retrouver des petites traces de tes prouesses...

Vous avez tous entendu le dossier ?
Kiala : Oui ! (Rires) Il n’y a pas très longtemps, et ça nous a un peu secoués. Ce genre de truc, il faut le mettre dans une valise que tu jettes dans une falaise et que tu laisses là.

J : Je crois qu'aujourd'hui on peut dire qu'on est très contents de la place que chacun occupe... on va dire ça comme ça !

C'est quoi, votre parcours musical à chacun ?
H : Le déclic pour moi ça a été la découverte du sampling. J’ai fait les Beaux-Arts, et dans ma pratique du dessin j'ai aussi ce truc d'appropriation. J’ai fait un peu de piano quand j'étais jeune mais je n’étais pas bon techniquement, contrairement à ces trois-là qui connaissent le solfège. Je parle une autre langue, ils sont parfois obligés de traduire pour moi. Petit à petit j'essaye de retrouver un son similaire, sans sampler. Je rentre dans la compo, avec eux.

F : J’ai commencé la guitare à dix ans. À 16 ans, avec des potes on se retrouvait dans une cave, on séchait les cours pour y aller, jouer jusqu'à 3h du matin. Kiala est venue une fois, au lycée, passer une sorte d’audition. En sortant du lycée j'ai continué en faisant des études de musique à l'American School, où j'ai rencontré Jimmy.

J : Avec des parents qui bossaient dans le milieu, le loisir est arrivé assez petit, avec le violoncelle à 4 ans, la guitare à l'adolescence. Après le bac je suis entré dans cette fameuse école et j’ai commencé à découvrir la MAO. Pendant ces années dans le supérieur j'ai fait avancer un peu ces deux aspects de la musique, le travail de l'instrument, et l'ordinateur. Je me considère autant bassiste que machiniste, disons.

K : Alors moi j'ai commencé assez tard. Jusqu’au lycée j’étais passionnée par le dessin, le chant est arrivé vraiment par hasard. Un pote avait besoin d'une voix, il m'avait entendu chanter bourrée, il pensait que ça pouvait le faire. Je lui ai d'abord dit non, il m'a harcelé pendant trois mois et j'ai fini par accepter une répét', la pire de ma vie. La pire expérience. Mais j'ai continué, ça m'a fait de plus en plus envie.

Et tu t’es dit « je vais chanter dans des groupes au nom à consonance japonaise qui commencent par un ‘K’ ».
J : Et qui finissent par un A.

K : Je ne me suis pas dit tout de suite que je voulais faire de la musique dans ma vie. J’ai fait la même école que Ferdi pendant un an, pour apprendre le piano, et je pense que c'est aussi grâce à ça que l'envie est née.

H : On a vraiment joué ensemble pendant longtemps sans jamais se dire on fait un groupe. Il a fallu attendre 2013.

Justement, ça a été quoi le déclic ?
K : Il y a eu une rupture difficile.

H : Je faisais mes études à Nantes, et Kiala après une rupture difficile avait besoin de changer d'air. Je lui ai dit de venir passer une petite semaine à Nantes.

K : On a pondu trois-quatre morceaux, quasiment tout le premier EP, en une semaine.

H : On s'est dit qu'il manquait une guitare, Ferdi nous a rejoints la même semaine. Mais vraiment sur un coup de tête. Ensuite on a commencé à faire vivre ces morceaux. Et quand est venue l'heure de faire des lives, il nous fallait un bassiste, et Jimmy est entré en scène.

Pour rester sur les débuts, est-ce que vous vous souvenez chacun de votre premier émoi musical ?
J : Moi je dirais la French Touch, le label Ed Banger. Avec le recul je me rends compte que c'est ce label, et Justice en particulier, qui m'a suffisamment ouvert l'esprit pour aller écouter des trucs un peu plus énervés comme Boyz Noise ou Jackson & His Computer Band. Des trucs que je n'aurais pas du tout diggé instinctivement sur le net. Ça m'a beaucoup marqué.

H : Et il nous le rappelle souvent ! Moi ça faisait des années que j'écoutais du rap et je commençais à m'intéresser au sampling. Je suis allé fouiller dans la discothèque de mes parents et je suis tombé sur un best-of de Louis Armstrong. J'ai écouté ce CD pour la première fois et je connaissais tous les morceaux, j'anticipais les mélodies. J'ai demandé à ma mère ce que c'était et elle m'a dit que c'était ce qu'elle écoutait quand elle était enceinte de moi. C'est là que j'ai su que je voulais écouter de la musique et en faire énormément.

F : Moi j'ai commencé la gratte parce que je voulais jouer le solo de Daft Punk sur « Aerodynamic », qui a été fait au clavier mais qui sonne comme une guitare. Je trouvais ça trop stylé.

Tu as fini par réussir à le jouer ?
F : Une fois que j'ai eu le niveau pour le faire je m'en foutais un peu. J’étais arrivé devant mon prof à 11 ans et je lui ai dit que je voulais jouer ça, il m'a ri au nez : « Heu, non, pas tout de suite. » J’ai mis ça de côté, j'ai pris mon mal en patience et j'ai joué des morceaux un peu plus simples à la place. Là où j'ai vraiment commencé à faire du son, plus tard à l'adolescence, dans cette fameuse cave, c'est surtout en découvrant la funk, Funkadelic, Sly & The Family Stone, ce genre de trucs.

K : Moi j'avais tout le temps de la musique chez moi, car mon père est musicien. Mais le déclic, c'est quand j'ai commencé l'école où j'ai appris le piano. Me donner à fond m'a fait comprendre que j'aimais ça, que j'avais envie de faire ça toute ma vie. Avant je faisais mes études, j'avais mes partiels mais je ne travaillais pas beaucoup, je n'avais pas d'objectif. L'école, ça m'a poussée à aller vachement plus loin et à me dire que tout est possible en bossant. Le déclic n'est pas passé par un artiste, c'est venu de moi, je pense.

Tous ces émois, ces influences, dans quelle mesure vous avez le sentiment de les avoir mis, consciemment ou inconsciemment, dans cet album-là ?
F : Si on reprend le nom du groupe, Keys Zuna, « Kizuna », qui veut dire « le lien » en japonais, c'était un peu l'essence de notre réunion à tous. On vient tous de pôles un peu différents, hip-hop, funk, rock-punk, soul etc. C'est aussi Hugo et sa culture du sampling qui nous a réunis dans ce style hybride.

J : Ces genres musicaux sont au service de l'idée de base. On va parfois chacun sortir de notre zone de confort pour aller dans le sens de la musique et de ce qu'on fait sur le moment. C'est pour ça que cet album a mis du temps à être composé. Ça a été une vraie difficulté de synthétiser tout ça mais aussi une véritable expérience et une étape essentielle. Non pas apprendre à tout lier mais à se lier, à faire ensemble.

H : Sur l'album il y a 8 tracks et on a plus moins fait deux compos chacun. Il y a deux ans j'ai acheté un nouveau synthé, j'ai appelé Ferdi pour le tester, on a commencé à jammer dessus et ça a donné le morceau « Creeping to the light » à l'arrivée. On a fait du compromis un avantage. Quand on arrive à un compromis, c'est qu'on est sur la bonne voie.

L'enregistrement a pris combien de temps en tout ?
K : Deux ans et demi. On a clairement appris à se connaître. On avait chacun notre propre langage de la musique. Tout traduire ça prend du temps. Il faut comprendre la sensibilité de l'autre, accepter des choses, en refuser d'autres. Keys Zuna c'est un projet de quatre personnes. Créer quelque chose avec quatre identités c'est la grosse galère. Ça prend du temps, personne ne lâche rien.

H : C'est pour ça qu'on a fait du compromis un avantage. Si on est tous les quatre d'accord sur quelque chose, il y a plus de chance pour que ça marche. Et au-delà de ça, les styles musicaux sont de plus en plus obsolètes je trouve.

Votre album en est l'exemple parfait. Je n’ai pas pu trouver de nom à mettre sur votre musique.
H : Tant mieux, c'est ce qu'on cherche. Même nous quand on nous demande ce qu'on fait comme musique, je suis obligé de sortir une phrase, un monologue pour expliquer. Je pense que l'avenir de la musique est là-dedans, dans le floutage des genres.

J : Ouais, nous aussi on a du mal à mettre un nom dessus. Après ce serait mentir de dire que ça a été calculé, qu'il y a eu une émancipation des styles voulue. Je crois que c'est vraiment le pur hasard mais qui colle finalement avec le contexte actuel.

Toi Kiala, comment tu as travaillé justement pour intégrer ta voix au sein de cette synthèse de genres ?
K : Il y a des morceaux où c'était très dur de trouver quelque chose. On est quatre identités, j'ai mon style de musique. Mais par exemple, « Gymnopédie » m’a tellement inspiré que j'ai su directement que je voulais le chanter en japonais. On l'a joué tout à l'heure parce qu'on sort de résidence, et il me fait beaucoup trop d'effet. Je sens quelque chose. Moi je recherche les frissons. Quand je les trouve j'écris beaucoup plus vite. Je marche au coup de cœur. Quand je suis dans le doute je demande à toute l'équipe de m’aider. Ça nous arrive même d'écrire ensemble.

Mon japonais est très mauvais : les paroles de « Gymnopédie », ça raconte quoi ?
K : C'est une histoire d'amour entre deux esprits d'arbres. L'histoire de deux arbres qui sont loin, chacun dans une vallée ; d'un arbre qui toutes les nuits essaye de s'illuminer au maximum pour que sa belle ou son beau - je n'ai pas vraiment mis de sexe là-dedans - puisse le voir, l'illuminer de loin. Et en même temps il chante une chanson pour déclarer sa flamme. Ça m'a inspiré cette histoire-là. J'aime bien, dans mon écriture, faire des images plutôt que de raconter quelque chose de très précis.

La pochette de votre album c'est une grosse serrure qui donne sur un paysage mystérieux. La porte de Keys Zuna elle ouvre sur quoi ?
H : C'est aux gens de nous dire ce qu'ils ont découvert derrière. On était d'accord sur le fait d'avoir un visuel fort, sans lettrage. Jimmy nous parlait tout le temps de la croix de Justice, moi du W du Wu-Tang etc.

J : Le postulat de base c'était trouver quelque chose d'évocateur. On ne s'est pas demandé ce qu'il y a derrière la porte. Ça appelle au fait de franchir quelque chose, d'aller vers l'avant...

F : … d'arriver ailleurs, peu importe où. De sortir de ta zone de confort.

H : On a bossé avec un graphiste, Philippe Lo Presti, qui nous accompagne depuis le début. Il nous a vraiment aidés à nous cadrer dans nos orientations visuelles.

J : On lui ramenait des vinyles pour trouver l'inspi, montrer nos univers, et le déclic a eu lieu quand on a ressorti Dark Side of the Moon. Ça a fait un peu comme un flash.

Comme on a parlé de vos influences très diverses - vous écoutez quoi en ce moment ?
K : Dernièrement je dirais le groupe Kokoko!, un groupe congolais. Ils construisent eux-mêmes leurs instruments et il y a un ingé son qui transforme leurs sons avec des kicks électros, des drums, des machines. C'est un groupe qui commence à bien cartonner, je suis à fond dessus depuis une semaine.

F : Mon dernier gros coup de cœur ce serait Floating Points, je pense. J'adore le mélange hybride entre machine et instrument.

H : Moi je cherche toujours des trucs à sampler, et j'avais le sentiment d'avoir fait le tour de la musique américaine, par rapport à mes critères. Du coup je me suis intéressé à la musique japonaise, à la City Pop qui est l'équivalent de la funk au Japon. Je me suis rendu compte que c'était vachement samplé dans la vaporwave. Depuis je suis entré dans la brèche vaporwave et je m'écoute des mix de 4 heures quasiment tous les jours.

J : Moi j'ai flashé sur un producteur d'électro berlinois qui s'appelle Stephane Bodzin, que je ne connaissais pas du tout. Il a un son de fou et je suis en train d'écouter son album Strand qui est sorti en 2017, c'est vraiment très cool.

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour 2018 ?
H : J'espère qu'on va trouver notre public, ou que notre public va nous trouver.

K : Qu'on partage un maximum notre musique, qu'on fasse plein de concerts.

J : Qu'on soit écouté et qu'on ai des retours. Que ce soit des remarques, des fleurs ou des insultes, tant qu'on sait que ça ne laisse pas indifférent, c'est bien et ce sera nécessaire pour la suite.