Image du clip de « Transhumanity », JB Dunckel

jb dunckel n’a plus besoin d'air dans sa conquête du futur

S’il multiplie les projets depuis la mise en veilleuse de Air, Jean-Benoît Dunckel a attendu 2018 pour publier son premier album sous son nom. Une œuvre pop et marquée par la technologie.

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mars 15 2018, 10:59am

Image du clip de « Transhumanity », JB Dunckel

Il aura fallu attendre ses quarante-huit ans (déjà !) pour que Jean-Benoît Dunckel se décide à publier en son nom. La moitié du duo Air, aux côtés de Nicolas Godin, s’était déjà aventurée en solitaire, notamment en 2006 avec le pseudo Darkel, mais n’avait jamais osé s’affirmer musicalement sous le nom qui figure sur son passeport. La symbolique est donc forte pour celui qui sort cette semaine l’album H+, où il aborde une thématique qui lui tient à cœur, le transhumanisme, ce mouvement prônant l'usage des sciences et de la technologie pour améliorer les capacités physiques et mentales de l’humain.

Bien que Air ne soit pas officiellement séparé et s’offre régulièrement des concerts, le groupe vit une véritable pause créative qui permet à JB Dunckel de donner libre cours à ses envies musicales. D’où cette œuvre enchantée dont l’ambition tient d'avantage au besoin d’un nouveau départ qu'à celui d’une récréation en solo. Car s’il a tant attendu avant de se jeter à l’eau, le demi-Air a été très actif depuis la fin des émissions de son groupe marquée en 2009 par l’album Love 2. D’abord à travers des créations du groupe pour le cinéma et l’art contemporain, ensuite et surtout par des collaborations avec Lou Hayter, chanteuse du groupe anglais New Young Pony Club pour le projet Tomorrow's World, ou le musicien islandais Barði Jóhannsson autour du duo Starwalker. Si l'on ajoute les musiques des films Cyprien et Summer, on peut voir chacun de ces écarts comme autant de territoires à explorer et d’expériences nourrissant ce nouvel élan marqué par H+. Une œuvre travaillée et peaufinée dans son studio du XIXe arrondissement parisien où il a concilié son idéal de pop à l’ancienne chantée de sa voix… aérienne, à une vision futuriste avec synthés chromés de science-fiction et ordinateurs à ses ordres pour programmer des boucles envoûtantes. Pour un résultat juste féerique.

Qu’est-ce qui t’attire dans le transhumanisme ?
C’est un sujet qui m’a toujours interpellé. J’ai étudié les sciences et je continue à lire la presse spécialisée pour être au courant des dernières découvertes scientifiques. Ça m’amène à rêver et m’influence énormément quand j’écris mes morceaux. Je veux que ma musique fasse décoller, offre un univers fantasmagorique idéal, voire même utopiste, à propos de l’avenir de l’homme. Sera-t-il sauvé par la technologie, les machines, l’intelligence artificielle, la biologie ou la médecine ? J’ai toujours fantasmé sur les possibilités du cerveau, y compris musicalement. Peut-être qu’avec de la chance, mon cerveau ou mes gênes vont muter et je pourrai inventer un nouveau style de musique. Ou que dans un siècle, les humains auront un rapport complètement différent à la musique, et j’aimerais trouver l’idée avant eux. C’est le thème général qui réunit toutes les chansons et la raison pour laquelle l’album s’appelle H+, pour « Human plus », le symbole du transhumanisme.

Tu te sentais enfin de porter un projet musical tout seul ?
Oui, grâce à toutes les collaborations de ces dernières années qui sont autant d’expériences. J’ai aussi composé de la musique à l’image et me suis donc retrouvé comblé en matière de musique déformatée ou expérimentale. J’ai remis sur cet album toutes mes idées qui sonnaient chanson et pop. Au total, j’avais vingt-cinq chansons qui correspondaient à trois ans de travail. Je n’ai gardé qu’une sélection de ce qui collait bien à ce projet.

En quoi composer pour le cinéma t’a-t-il aidé ?
Les musiques de films imposent des contraintes fortes, il faut composer selon le goût du réalisateur qui donne des consignes suivant des morceaux de référence. Il demande à ce que tu t’inspires de tel titre afin de trouver la même émotion. C’est comme une collaboration et j’aime qu’on m’impose des choses. Ça m’oblige à sortir de mon cadre, de ma zone de confort. Actuellement je travaille à la musique d’un documentaire sur Le Capital du XXIe siècle, tiré du livre de Thomas Piketty vendu à 4 millions d’exemplaires. L’ambiance est très « Blade Runner » : dark, moderne, à la fois planant et angoissant.

Tu chantes désormais beaucoup plus qu’avec Air, comment ça t’est venu ?
Très naturellement. À force de donner des concerts, ma voix s’est fortifiée. En parallèle, j’ai toujours écrit des chansons qui ont correspondu à un besoin d’expression. Celles de Air étaient beaucoup plus économes en mots, ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal. Maintenant, mes chansons comportent juste beaucoup plus de textes, d’explications. Chanter m’est venu naturellement mais peut-être que je refrénais un peu avec Air. On se partageait les voix : parfois, Nicolas chantait avec la voix transformée par le vocoder. Ça se faisait naturellement et je n’en ai aucune frustration. L’important, c’était le résultat. La décision d’offrir une musique instrumentale était géniale. L’essentiel est de ne pas s’imposer de format.

Tu affiches un visage beaucoup moins sombre que sous ton pseudo Darkel, tu le sens aussi ?
Oui, ma musique est beaucoup plus lumineuse. À travers Darkel, je voulais une opposition avec Air parce que je souhaitais développer un son différent à côté du groupe. Mais maintenant qu’il n’y a plus de production de Air, je me laisse aller selon mon inspiration. Peut-être devrais-je aller selon mes aspirations commerciales, ce qui n’empêcherait pas de faire quelque chose de bien. Faire de la musique bonne et accessible, c’est possible en trouvant le bon dosage entre calcul, sincérité et émotion. Des gens sont très bons pour ça. Je n’ai pas fait ce choix mais peut-être que je devrais.

Comment analyses-tu l’évolution des musiques électroniques ?
Elles ont eu un impact sur la pop, le hip-hop ou les musiques urbaines bien sûr et même sur les musiques de films, qui sont aussi devenues électroniques. En fait, la musique est devenue hybride, à travers de l’électronique mixée avec des orchestres comme par exemple la bande originale du film Dunkerque de Hans Zimmer. C’est cet alliage des deux qui m’intéresse. La musique électronique peut aussi être spatiale, tu peux obtenir des trucs que tu n’auras jamais ailleurs. Elle est entrée dans les mœurs, dans l’oreille des gens.

Le meilleur exemple de son spatial est peut-être dans la balade « Space Age », comment l’as-tu composée ?
Je voulais une sorte de panorama grandiose qui s’ouvre. J'avais cette vision d’une ville moderne avec des buildings. Je recherchais une grandeur de son en stéréo mais avec des instruments électroniques, et quand je tombe sur les bons timbres, c’est super. Ça marche aussi si la musique est pleine de vide, de silence pour qu’elle respire. Sinon, elle est noyée sous les informations. La sensation de grandiose s’obtient en dosant bien le silence.

En tant que producteur et fan de technologie, quel est ton rapport aux machines ?
Le fait de jouer nous rend admiratifs, nous musiciens. Au point de penser que les machines ont une âme. D’ailleurs, musicalement, elles ont une âme puisqu’elles possèdent une empreinte sonore particulière. Il y a une divination des machines, elles sont des êtres à part entière. C’est donc facile d’imaginer qu’elles sont douées d’intelligence. Ce sont des musiciennes et ça nous paraît naturel à nous, créateurs. Elles sont indépendantes, on les touche du bout des doigts, mais un jour, peut-être seront-elles dans notre corps ?

Tu n’as pas peur que les machines se retournent contre nous ?
C’est un scénario tout à fait possible. Bill Gates l’a prédit en prévenant de faire attention avec les manipulations en matière d’intelligence artificielle. Il estime entre 2025 et 2027 la date où elle allait dépasser l’homme et essayer de prendre le contrôle. C’est un scénario possible. Je pense que le but de l’homme est de conquérir l’univers mais que les machines évoluent bien plus vite que lui. L’homme ne pourra pas conquérir l’espace à cause du manque d’oxygène, de la pression et du temps nécessaire aux voyages. Il devra envoyer des machines à sa place et elles devront être dotées d’intelligence, de cerveaux, de corps plus adaptés à l’espace. Je ne vois donc pas d’autre solution à ce qu’elles remplacent l’homme. Au XIXe siècle, il y avait vingt fois plus de chevaux que maintenant parce qu’ils étaient utilisés dans les usines, les transports. Puis, leur population a diminué car ils n’ont plus d’utilité économique. Qu’en sera-t-il de l’homme quand les machines feront son travail ?

Tu cites toujours David Bowie ou les Beach Boys parmi tes héros et c’est vrai que ton album sonne malgré tout très pop.
Ce sont de grands classiques qui restent les piliers de mes influences, mais dont j’ai tendance à enfin me dégager. Bowie est un très bon chanteur et un exemple de gestion d’une carrière. Il a travaillé avec des gens très différents pour investir à chaque fois un nouveau champ d’expérimentation. C’est pour moi une ligne directrice super importante : changer le plus possible. Mais ce n’est pas parce que tu tentes de changer que tu vas réussir. Parfois, j’essaie de faire des morceaux dans des univers totalement différents, en changeant de méthode, et inévitablement, on me dit : « Ah mais on te reconnaît bien ! »

Air est-il officiellement séparé ?
Non, il n’y a rien d’officiel. Je dirais que Air est… congelé ! Il n’y a plus de production et avec Nicolas, nous ne nous voyons plus pour faire de la musique. Mais nous avons tourné ensemble pendant deux ans, nous faisons encore des concerts comme à la Philharmonie de Paris il y a un an. Étendre le son de Air en live reste quelque chose de passionnant. Mais je ne sais pas ce qu’il se passera à l’avenir. Je n’ai pas envie de me retrouver à 70 ans à toujours jouer des morceaux que j’ai écrits à 20 ans. Je prends la vie comme elle vient, sans calculer. Je sais juste que je vais défendre l’album en donnant des concerts. Nous serons trois sur scène : deux claviers et un batteur.

Comment te sens-tu évoluer par rapport à toutes ces années passées dans la musique ?
Il y a en moi une fusion de tout, de Air et de tous mes projets solo. C’est génial d’avoir plus de temps, ça m’aide à obtenir le meilleur. J’essaie d’inventer une nouvelle forme de musique avec des chansons et ma voix tout en étant accessible. Mon studio s’apparente à un laboratoire de recherche, j’ai trouvé des pistes et souhaite aller encore plus loin. Au risque de paraître prétentieux, je ne prétends pas produire de la musique pour notre génération mais pour installer quelque chose et générer un culte. Je veux juste être culte, en fait.