« quand rinse est arrivé, paris était divisé en cliques » - manaré

Il y a un an, à l'occasion des quatre ans de Rinse France, i-D avait rencontré son fondateur, Manare. Aujourd'hui la radio qui s'est exportée des toits de Londres à la capitale française fête ses cinq ans. Bon anniversaire Rinse France <3

par Patrick Thévenin
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16 Février 2018, 10:38am

La déclinaison française de Rinse - la célèbre station de radio anglaise qui a accompagné l’explosion du UK Garage, du dubstep et du grime en Angleterre - fête son anniversaire ce week-end avec un line-up infernal, histoire de prouver que Rinse France et ses célèbres « verrouillés » a depuis pris ses aises dans le paysage musical hexagonal en s’imposant comme la radio qui documente le mieux l’ébullition de la scène électro française. On a été en parler avec son fondateur et MC, le DJ et producteur multi-casquettes Manaré, histoire de faire le point. Il nous a même livré un mix exclusif pour l'occasion. Un délice.

Comment est née Rinse en Angleterre ?
À la base c’est une station de radio pirate lancée en 1994 à Londres au moment du carnaval de Notting Hill par Geenius, un jeune DJ et producteur (il avait 16 ans à l’époque) avec ses copains Slimzee et Wiley. Tout est parti de la volonté de ces trois producteurs de monter une station de radio, pour leurs potes, leur communauté et aussi pour eux. Si mes souvenirs sont bons, la première émission qu’ils ont diffusée c’était depuis la cuisine de Wiley avec l’antenne qui pendait par la fenêtre pour assurer une meilleure réception. Le plus fascinant dans cette aventure c’est qu’ils n’y connaissaient rien et qu’ils ont tout appris sur le tas. Ils installaient des transmetteurs dans les bouches d’aération des cages d’escalier des immeubles de l’East London, ils étaient constamment traqués par la police qui voulait les arrêter, c’était un jeu du chat et de la souris continuel alors que leur seule volonté était de diffuser la musique qu’ils aimaient et en laquelle ils croyaient.

Et Rinse est devenue légale en quelle année ?
Au bout de 16 ans en 2010. Ça a été possible avec l’arrivée de Sarah Lockhart, une fille avec un parcours très atypique et une vision à 360 degrés de la musique, elle a travaillé pour Virgin mais aussi pour le disquaire Black Market qui a joué un rôle important dans l’essor du dubstep, elle organisait aussi les célèbres soirées Forward qui se déroulaient au club Plastic People, elle s’occupait d’artistes comme Skream avant qu’il explose. Enceinte, elle a une révélation et décide que Rinse va enfin devenir une radio légale. Elle est allée voir Geenius qui lui a répondu : « Ok, si tu m’obtiens une fréquence, je te file 50% des parts de la radio. » Ça lui a pris cinq ans mais elle y est arrivée ! Geenius me racontait que la première fois qu’il a été à l’Office of Communication (l’organisme qui gère l’attribution des fréquences, ndr) c’était pour lui comme se rendre dans un commissariat. Pendant des années, ces gens l’avaient pourchassé comme un criminel, avaient passé leur temps à détruire ses infrastructures, lui mettre des bâtons dans les roues, et il se retrouvait désormais à discuter avec eux devant un café !

Rinse a apporté quoi à la scène anglaise ?
Rinse l’a accompagnée, mais a aussi géré du contenu, organisé la communauté, défendu des producteurs, popularisé des styles de musique. Pour l’info, Geenius, Slimzee et Wiley ont inventé le grime, à la base ils voulaient faire du UK Garage et tout le monde après avoir écouté leurs productions leur disait : « Mais c’est quoi ce truc ? C’est pas du garage ! » Il faut dire qu’ils n’utilisaient pas exactement les mêmes machines et ça a donné ce son hybride qu’un journaliste un jour a décrit comme « this grimy music » - grimy signifiant sale, brut - et le terme est resté. Avec leurs nombreux pseudos et productions, un peu comme un DJ Funk avec Dancemania, ils ont inondé le genre, été aux premières loges de la naissance du dubstep, accompagné l’évolution du UK Garage. Ils créaient la matière, ils dénichaient les artistes, ils les diffusaient sur Rinse, ils organisaient des soirées, bref ils maîtrisaient la chaîne de A jusqu’à Z.

C’est quoi le son Rinse aujourd’hui ?
Une de leur force c’est d’avoir toujours été multi-genres, dans leurs soirées il y avait toujours autant de DJs dubstep, que jungle, rap ou house. Aujourd’hui, ils ne donnent pas que dans un genre et n’hésitent pas à se frotter à tout ce qu’ils pensent être le son de demain. Plus qu’un genre, c’est essayer d’être pertinent et pointu sur chaque genre.

Pourquoi Rinse s’est installée à Paris ?
Je ne suis pas certains qu’ils avaient l’intention de s’installer à Paris, ils ont voulu s'étendre assez tôt mais pas n’importe comment. Ce qui a déclenché leur décision c’est qu’ils ont appris que je voulais monter une radio qui devait s’appeler Radio Paname. Ils fêtaient leurs 20 ans, ils avaient entamé une soirée au Social Club, approché Vice et Savoir Faire mais ça n’avait pas collé, et un jour j’ai reçu un mail me demandant de venir quatre jours plus tard à Londres. Comme j’étais un grand fan de Rinse le courant est très vite passé, on n’a pas parlé budget, on n’a pas sorti de Powerpoint, on a juste discuté de passion et ils m’ont proposé de lancer Rinse France.

On avait besoin d’une radio comme Rinse en France ?
On est arrivé à une période où Paris était divisé en cliques. Il y avait la bande du Social qui n’était pas forcément bien vue par celle du Rex ou de Concrete, on était en 2014 mais certains pensaient encore que les mecs du Social écoutaient les Bloody et les Crookers et mettaient des bonnets à fleurs alors que tous les gens de la scène se retrouvaient chez le disquaire Syncrophone les jours des arrivages. La scène se serait très bien portée sans nous, je ne pense pas qu’on a révolutionné quoi que ce soit, mais disons que construire une plate-forme où Teki Latex, Para One, Zaltan ou AZF avaient leur émission pouvait avoir de la gueule.

Et financièrement ?
Ça s’équilibre, voilà tout ce que je peux dire. On développe petit à petit une agence qui s’appuie sur l’expertise de la radio et les compétences des gens qui la font. Ça va de la couverture de festivals à l’organisation de soirées, la création de podcasts ou de playlists. On n’est pas multimillionnaires pour autant, on génère une économie qui permet de faire tourner la radio, on est cinq pour l’instant, les DJ’s ne sont pas payés mais on essaie dans la mesure du possible de les placer sur des events. Mais disons que les choses vont mieux et qu’aujourd’hui je peux me permettre de dormir plus de quatre heures par nuit sans me ronger les ongles. On est dans une phase ingrate mais excitante, on doit se serrer les coudes encore un peu.

Une de vos forces c’est l’éclectisme de l’équipe Rinse ?
Oui, mais même si c’est très important pour nous puisqu’on est sensible à représenter la scène musicale française dans toute sa diversité, on cherche avant tout la pertinence musicale. On ne va pas mettre une fille ou un noir ou un gay parce qu’il faut le faire, on veut juste que ça se fasse naturellement. Il y a aujourd’hui des DJ’s et des producteurs déments issus de toutes les communautés, alors pourquoi ne pas leur donner la parole, qui est plus est dans une ville cosmopolite comme Paris ?

Qu’est-ce qui manque pour le Rinse dont tu rêves ?
J’ai envie d’un lieu physique plus grand et ouvert aux rencontres entre producteurs mais aussi entre auditeurs. On a un studio de diffusion, mais il nous manque un studio de création où tous les gens qui passent pourraient collaborer. Mais ce dont je rêve le plus c’est d’avoir un club, pas immense, juste un truc très sombre plongé dans le noir avec un son énorme pour 200 personnes pas plus. Ça n’existe pas à Paris, on a soit des clubs immenses avec du bon son, soit des tout petits trucs avec une mauvaise sono. Je ne te vois pas, je ne sais pas qui tu es mais au moins on danse ensemble.

Dans cinq ans tu imagines Rinse où ?
J’ai des ambitions, plein de choses que j’ai envie de développer bien sûr mais si on est juste là ce sera déjà super !

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