gmbh, le collectif de mode né dans les clubs de berlin

Nominé cette année pour le prestigieux prix LVMH, le collectif revient pour i-D sur sa vision inclusive et politique de la création et de l'importance de la culture rave berlinoise.

par Alexandra Bondi de Antoni
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12 Juin 2017, 9:40am

Cet article a initialement été publié sur i-D Germany

Il est tentant d'écrire sur le collectif GmbH en commençant par un éloge de la vie nocturne berlinoise. Parce que ses membres se sont rencontrés sur le dancefloor, le moindre papier sur GmbH comprend inévitablement les mots « techno » et « clubbing ». La fête berlinoise a toutes les raisons de fasciner, ce ne sont pas les habitants de cette ville qui diront le contraire. « On nous associe facilement à Berlin, ce qui est assez logique. Mais quand il est question de notre relation avec la ville, il se dit parfois des choses bien glauques » raconte le collectif en nous amenant dans son studio de Kreuzberg. « Nous sommes aussi conscients qu'une marque de mode ne doit pas se mettre à exploiter la scène qu'elle aime dans le but de faire vendre. Nous avons une vraie conscience politique et ce sont des questions que nous prenons au sérieux. »

GmbH a été fondé il y a presque un an par Serhat Isik et le photographe Benjamin A. Huseby, contributeur de longue date du magazine i-D. Leur amour pour le design, combiné à celui qu'ils portent à la scène techno berlinoise ainsi que leur irrépressible envie de créer quelque chose de différent les a rassemblés, eux et d'autres créateurs, pour livrer la première collection GmbH. Un an plus tard, ils étaient nominés pour le prestigieux prix LVMH. Nous les avons rencontrés pour parler de leur vision de la scène clubbing berlinoise, de leur conscience politique de la mode et de ce que la famille signifie pour eux. En bonus, ils nous ont fait jeter un œil à leur nouvelle campagne.

Entre le lancement de votre label et votre nomination pour le prix LVMH, pensiez-vous que les choses iraient aussi vite ?
Nous n'avions pas de visibilité sur la façon dont le projet allait se dérouler. Nous nous sommes simplement lancés à fond. Tout est allé très vite. L'idée est venue rapidement, l'exécution aussi et la réponse a été immédiate. On savait qu'on voulait construire quelque chose qui représente Berlin mais qui puisse aussi fonctionner à l'international. On voulait trouver l'espace parfait, un endroit pour être créatifs. On savait qu'on voulait créer des emplois et monter un business.

Pourquoi avoir choisi la mode pour exprimer tout ça ?
Parce que c'est notre domaine. Ce qu'on sait faire. On n'a jamais rien fait d'autre que de la mode.

Vous pensez que GmbH pourrait exister ailleurs qu'à Berlin ?
On n'aurait pas pu le faire ailleurs. Berlin fait partie de nous, de notre attitude, de notre façon de vivre, aussi. GmbH et Berlin sont inextricablement liés. D'ailleurs, on aurait eu beaucoup plus de mal d'un point de vue financier, à lancer notre marque dans une autre ville. Si on s'était installés à Paris ou Londres, on aurait démarré sans rien… Donc on est Berlinois, à 100%.

Vous avez pourtant souvent exprimés votre refus d'être affiliés à une scène berlinoise. Vous avez changé d'avis ?
Non, c'est plus compliqué que ça. Nous voulons préserver notre ADN, et on a effectivement refusé d'être associés à certains créateurs ou designers sur des critères uniquement géographiques. Ce n'est pas une thématique si importante à nos yeux. Mais nous nous sentons Berlinois.

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Oui ça fait sens. On a aussi tendance à étiqueter Berlin comme une ville où les gens passent leur temps à faire la fête…
Oui, comme si, parce qu'on venait de Berlin, on était forcément des gros teuffeurs qui écoutent de la techno hardcore 24h/24. Sauf que c'est un vilain cliché. Tout le monde à GmbH travaille dur, très dur. Après comme n'importe qui, on s'inspire de ce qu'on vit, de ce qu'on fait. Mais ce n'est pas notre matière première pour créer.

La scène techno berlinoise vous inspire beaucoup quand même, non ?
Beaucoup d'articles consacrés à GmbH se sont concentrés sur la scène clubbing et techno, c'est tellement évident d'en parler, quand on parle de Berlin. Mais quand il est question de notre relation avec la ville, il se dit parfois des choses bien glauques. On a tous eu un rapport avec la fête, la danse, la musique : c'est notre fil rouge. D'ailleurs, c'est en faisant la fête et sur le dancefloor qu'on s'est rencontrés, c'est donc essentiel à notre création. Nous sommes aussi conscients qu'une marque de mode ne doit pas se mettre à exploiter la scène qu'elle aime dans le but de faire vendre. Nous avons une vraie conscience politique et ce sont des questions que nous prenons au sérieux.

De quelle conscience politique parlez-vous exactement ? Comment la retranscrivez-vous à travers vos collections ?
La politique nous définit et définit la ville de Berlin. Elle fait partie de l'histoire de la ville, s'inscrit dans son architecture, dans une attitude globale, tout… Elle affecte notre vision du monde, notre manière de travailler. On essaie de sensibiliser les gens, on tente d'impulser un changement en reflétant ce qui nous entoure et en gardant à l'esprit d'être une force motrice. Nous soulevons des problématiques qui sont, pour nous en tout cas, plus évidentes à retranscrire au détour de collections ou d'images. Nous castons beaucoup de gars du Moyen-Orient ou d'origine arabe, parce qu'ils sont peu représentés dans la culture visuelle actuelle. Les problématiques liées à l'identité ethnique nous ont toujours tenu à cœur, de par notre héritage musulman et le fait que nous ayons grandi en tant que personnes de couleur en Europe. C'est un sujet brûlant, mais il y a tellement peu de visibilité pour les gens comme nous dans la mode. Il suffit de jeter un œil aux publicités en Allemagne : c'est comme si les gens de couleur n'existaient pas. On ne voit que les familles blondes et blanches. Un jour, on a street-casté des mecs vers Kottbusser Tor pour un shooting mode. La plupart des mecs ne comprenaient pas pourquoi on voulait les shooter. Ils se voient comme des citoyens de seconde classe et d'une certaine façon, ils le sont. Ils ne se sentent pas appartenir à ce pays.

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L'esprit de famille fait partie de l'ADN GmbH, non ?
Nous avons tous quitté nos parents et notre ville natale très jeunes. Nous avons trouvé une seconde famille, ici à Berlin - à travers la communauté gay, quelle que soit la manière dont vous la nommez. C'est aussi pour cette raison que notre projet est fort. Tous ceux qui s'y impliquent sont sincères et veulent le faire grandir. Ce projet, c'est notre bébé. C'est peut-être un peu ridicule dit comme ça mais c'est ce que c'est. Pour nous, c'est une famille. Une énergie créatrice née d'une collaboration.

Votre dernière collection s'inspire d'un titre de Blake Baxter intitulé When A Thought Becomes U. Vous avez une playlist spéciale GmbH ?
Pas de playlist GmbH. Dans l'atelier, le calme et le silence règnent. Mais les morceaux qu'on sélectionne pour nos collections sont tirés de notre répertoire commun. Toutes nous sont précieuses d'un point de vue émotionnel.

Qu'est-ce qu'on peut souhaiter à GmbH, dans le futur ?
On est tous heureux, payés et dans l'action. C'est une situation idéale en soi. Nous sommes très fiers de notre atelier. Il nous manque juste un petit jardin, une petite terrasse peut-être. Et ce sera le pied. Finalement, on se contente de peu.

Credits


Texte : Alexandra Bondi de Antoni

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