l'amérique de donald trump : la désespérante réalisation de la prophétie d'american psycho

L'obsession de Patrick Bateman pour le milliardaire prend aujourd'hui tout son sens : notre monde capitaliste n'est pas si différent de l'Amérique anti-humaniste et ultra-consumériste des années 1980.

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15 Février 2016, 11:45am

On comptait assister à une course en 2CV, depuis notre canapé, pour les prochaines élections américaines. Il y avait Bernie, bien sûr, et son accent anglais lancinant mêlé aux effluves de Brooklyn, l'homme qui prêche sa parole bienveillante et unificatrice. On avait Mrs Clinton, dont les emails dévoilés sont à l'origine d'un scandale monumental au sein de la Maison Blanche. De l'autre côté, Paul et Ted se disputaient l'héritage sanglant d'un certain Bush Junior. Jusque-là, tout allait bien.

Et voilà que Trump est arrivé. L'homme qu'on aurait bien aimé envoyer sur Mars juste pour l'empêcher de détourner les questions des journalistes femmes en leur rappelant qu'elles sont gouvernées par leurs menstruations - le beau prétexte. Un homme qui trouve l'allaitement ''dégoutant''. Un homme qui ne décrit les femmes qu'en vertu de leur ''petit cul''. Un homme que beaucoup exècrent et s'étonnent de voir aux primaires. Un homme qu'on pourrait trouver anachronique s'il n'était pas le symptôme d'une société en déréliction.

On lui a posé la question - s'il avait jamais nourri l'ambition d'être président - dès son entrée sur scène. En réalité, l'arme ultime de Trump n'est ni empirique ni politique. Elle tient en un mot : succès. Il est, de loin, le maitre incontesté de l'auto-promo. Lui qui s'est hissé dans les premières pages des journaux à la seule force de son acharnement, tandis que d'autres optaient à l'époque pour la discrétion. Lui dont les sales manières tirent un trait sur des siècles de sobriété menés par la tradition calviniste et s'inscrivent sournoisement dans l'air du temps. Le mauvais élève qui sévissait déjà il y a vingt ans, séduisait les hautes sphères anti-conformistes d'Angleterre.

L'arme ultime de Trump n'est ni empirique ni politique. Elle tient en un mot : succès.

Les femmes, cependant, tombaient plus difficilement sous son charme. Lorsque j'étais enfant, ma mère grimaçait à la vue de deux figures de l'époque, lui et Cliff Richard. Chacune de ses apparitions à la télévision était ponctuée de remarques xénophobes ou sexistes, ou les deux. Letterman, le producteur, humoriste et présentateur cynique qui le recevait, faisait des pieds et des mains pour le faire tanguer. ''J'étais un enfant solide, fort, très normal, insistait-il, je ne crois pas avoir été influencé par un quelconque déterminisme, je fais ce que j'aime, tout simplement !'' (si on peut le contredire un peu, Trump tient beaucoup de son père à qui il doit sa réputation d'enfant roi et ses frasques tyranniques dans le domaine professionnel, un pur produit de ses parents, en soi).

Aujourd'hui, il aveugle de son aura une audience neuve. Il sert de miroir au slogan américain du ''toujours plus''. Il a montré ce que l'individualisme, l'arrivisme et l'auto-glorification avaient de plus hégémoniques. Par extension, enfin, son incursion récente dans le paysage politique actuel et ses frasques médiatiques nous dévoilent leurs limites, lorsque ces instances maléfiques atteignent leur point culminant. Rome ne s'est pas faite en un jour, non plus la transformation de Trump. Du parangon de la bonne conduite au propagateur de haine, tout s'est joué sur le petit écran et date de sa première apparition télé. Le problème c'est qu'à cet instant précis, personne n'a crié au scandale ni arrêté la bête.

On a toujours du mal à se dire qu'American Psycho a fêté ses 25 ans et que ce roman prophétique sert toujours d'exemple lorsqu'il s'agit d'éclairer les coins d'obscurité qui parsèment le paysage politique de 2016. Quand on sait que Trump s'est emparé de l'esprit visionnaire de Bret Easton Ellis, jusqu'à l'obsession, lorsqu'il rédigeait son roman en 1991. Son personnage, Patrick Bateman, un genre de golden-boy new-yorkais, est hanté par l'image de Trump. Il en reflète tous les excès : arrivisme, égocentrisme, assoiffé de gloire et billets verts. Bateman croit le voir partout, l'invente, l'hallucine, jusqu'à l'ériger au statut de héros, d'icône. Les apparitions (réelles) d'autres mégalomanes en son genre tels que Bono ou Tom Cruise, nous rappellent que notre monde n'est pas si loin de la fiction proposée par American Psycho et que Bateman se nourrit de la même offre médiatique que celle qui monopolise les médias aujourd'hui, qui nous pousse à adopter et relayer une pensée antihumaniste et pathologiquement consumériste. Comme cet anti-héro de 27 ans, toute une jeunesse rêve d'une carte gold, de manger au restau tous les jours (mettant un point d'honneur à commander de l'eau gazeuse dans une bouteille de verre), des tutos youtube pour apprendre le plus vite et le moins possible aussi, et une obsession partagée pour tout ce qui touche à la déco d'intérieur.

Son personnage, Patrick Bateman, un genre de golden-boy new-yorkais, est hanté par l'image de Trump. Il en reflète tous les excès : arrivisme, égocentrisme, assoiffé de gloire et de billets verts.

Beaucoup d'encre a coulé sur Trump ; sur ses rallyes, son esthétique fascisante, son esprit rétrograde qui s'étend à la manière de l'Empire nazi. On écrit moins sur la brèche qu'il a saisi pour le bâtir, comme il a fait de l'ego-mania, tendance aux abonnés absents en politique, le miroir de l'excentricité de certaines élites - l'aristocratie, le show-biz, les paillettes. Moins a été dit sur sa faculté à remettre au goût du jour l'esprit suprématiste et sa prolifération dans la vie de tous les jours.

Trump le baby-boomer a aussi souvent été dépeint comme la réclame vivante de la génération la plus individualiste de l'histoire de l'humanité. Le monde a pourtant tendance à penser que nous nous sommes débarrassés, tous ensemble, des derniers vestiges de la culture qu'il incarne. En réalité, il n'existe aucune différence entre les préoccupations existentielles de Bateman et de sa génération et l'auto-promotion sur Linkdln, les hamburgers à 20 euros, Kanye West, les Nike Flywire, Facebook, la culture de l'emoji, les critiques musiques publiées par Pitchfork ou les posts Instagram de célébrités en collab' avec Opening Ceremony.

L'exploit le plus considérable d'Ellis a été de dévoiler les dangers sous-jacents d'une économie du "must-have" dont Trump a été le grand régent. Trump ou le Dieu incontesté de la pensée matérialiste. Et si Trump apparaît aujourd'hui comme l'antithèse d'une mouvance progressiste et d'une jeunesse libertaire, il ne faut pas oublier qu'il a été, un jour, décrit comme un penseur progressiste voire optimiste.

Trump le baby-boomer a aussi souvent été dépeint comme la réclame vivante de la génération la plus individualiste de l'histoire de l'humanité.

Alors que les fondations de son empire prennent racine dans le New-York de la fin des années 1980, il est la personnification des dérives discrètes mais concrètes de la pop culture et des icônes qui l'incarnent. Un désir intarissable de nouveauté qui nous rend souvent aveugles.

Cette idée m'est venue en lisant un excellent papier de Jonathan Meades publié dans le London Books of Review. L'auteur fait référence au New Times Magazine des années 1930 qui proposait un schéma d'interview "At Home With…" . En 1939, ce n'est autre qu'Adolph Hitler qui était mis à l'honneur. Un exemple qui souligne la facilité avec laquelle les journalistes, embarqués dans une course au contenu, banalisent l'immoral et participent à construire le côté obscur de l'histoire. Bon, Trump n'est pas Hitler. Son fascisme latent tient à sa bizarrerie et à ses discours absurdes plus qu'autre chose. Mais une question persiste. Comment cet homme est devenu un sujet médiatique incontournable en faisant de son visage celui du succès et de l'acceptable ?

Crédits


Texte Nathalie Olah
Photographie Gage Skidmore