photographier les marges de los angeles, des émeutes de 1992 à aujourd'hui

Pendant plus de vingt ans, la photographe Dana Lixenberg a capturé le quotidien des habitants des quartiers du Central South – entre violences policières, discrimination et guerres de gangs. Ses clichés ont été rassemblés dans un magnifique ouvrage.

par Edward Siddons
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16 Janvier 2017, 11:30am

Le 29 Avril 1992, South Central, l'un des secteurs les plus populaires de Los Angeles, entre en éruption. Les quatre officiers de police blancs accusés de l'agression de Rodney King le 3 Mars 1991 sont acquittés. L'agression de ce jeune Afro-Américain de 26 ans a été filmée, la vidéo fait l'effet d'une bombe. Elle révèle alors à tous les injustices raciales, les oppressions et les violences policières dont sont continuellement victimes les populations locales. Durant ces six jours d'émeutes, 55 personnes sont tuées, plus de 2000 sont blessées et une grande partie de South Central est saccagé.

Dana Lixenberg, photographe hollandaise récemment nominée pour le Deutsche Börse Photography Prize, a capturé pendant plusieurs années la reconstruction de la ville et le quotidien des habitants d'Imperial Courts, un quartier en réhabilitation du sud Los Angeles. Ses clichés ont été rassemblés dans un ouvrage, Imperial Courts, 1993-2015

Documenté comme une épopée monochrome, le travail de la photographe révèle une réalité sociale à travers une succession de portraits intimes. Les clichés de Diana présentent la vie des populations en marges du L.A clinquant et hollywoodien, mettent en lumière les liens communautaires qui soudent les habitants de ces quartiers et proposent une vision de l'intérieur. Ses sujets - avec qui elle a créé des liens d'amitié - réapparaissent au fur et à mesure des années. D'autres, disparaissent. Des disparitions souvent liées à l'incarcération, l'addiction et les guerres de gangs - des thèmes que l'on retrouve en filigrane dans le travail de Lixenberg.

« Après les émeutes, le quartier était dépeint partout comme une zone de combat, explique Lixenberg au téléphone depuis son appartement à Amsterdam. Un endroit dans lequel tu ne peux pas entrer en tant qu'étranger, un lieu impénétrable. » La couverture médiatique des émeutes reposait sur un grand nombre de rapports bâclés, de préjugés racistes et d'analyses biaisées. Elle poursuit : « Je voulais absolument y aller et faire une série de portraits pour tenter de démystifier un peu les membres des gangs locaux. » Même si cela n'a pas été facile pour Lixenberg de se faire accepter dans le quartier. 

« Je n'étais pas naïve par rapport à ma couleur de peau,  explique-t-elle. Les gens m'ont souvent demandé pourquoi une femme comme moi s'intéressait à des gens comme eux. Il a fallu que je dépasse ces premiers obstacles. Le fait de ne pas être américaine m'a probablement aidé. J'avais une histoire différente. »

Lors de ses projets précédents, Lixenberg a été amenée à rencontrer les membres de l'association The Black Carpenters, un petit collectif d'activistes et d'entrepreneurs basé à South Central qui a joué un rôle essentiel dans la reconstruction de la communauté. Mais leur influence n'était pas assez importante pour lui permettre de se déplacer librement entre les barres du quartier. Pour ça, Lixenberg avait besoin de la bénédiction du baron de la communauté, le regretté Tony « TB » Bogard, chef du gang des PJ Watts Crips. 

Bogard, qui avait renoncé à la guerre des gangs pour oeuvrer à la paix, et qui avait notamment négocié une trêve entre les Bloods et les Crips, était sceptique à l'idée de laisser Lixenberg se déplacer librement pour photographier ses habitants. « Un jour, Tony m'a demandé ce que la communauté de son quartier pourrait tirer de mon travail. Je lui ai répondu que je ne savais pas, explique Lixenberg. En fait, je crois que je ne pourrais toujours pas répondre à cette question. J'espère juste que mes photos dénoncent quelque chose.» Après une première séance photo avec un ami de Bogard, ce dernier - sans être véritablement convaincu - décide de la laisser pénétrer le quartier avec son appareil. Il accepte même qu'elle lui tire son portrait. Moins d'un an plus tard, il est assassiné par un membre de son propre gang.

En 1993 donc, Lixenberg réalise une première série, publiée plus tard dans le magazine Vibe. La carrière de la photographe explose. Elle photographie alors des artistes comme Tupac, Aaliyah, Biggie, Eminem, Lil Kim avant de retourner, 15 ans plus tard, dans le South Central pour rendre compte de l'évolution du quartier et de la vie de ses habitants. 

« Au fond de moi, je savais que je n'avais pas terminé » explique Lixenberg. En commençant son projet, Dana Lixenberg n'avait aucune idée de ce qu'allaient devenir ses clichés. Quinze ans plus tard, ses portraits étaient devenus des traces, des preuves historiques pour la communauté. « Les photos commençaient à avoir une histoire, se rappelle-t-elle en souriant. Elles voulaient dire quelque chose pour les membres de la communauté. Elles faisaient partie de leur passé et de leur identité. Ils me demandaient même de revenir. »

À son retour, Dana pensait trouver un quartier changé, des immeubles refaits, un écosystème amélioré. Mais il n'en était rien. Ce qui l'a d'abord frappée, c'est l'inertie du quartier. La continuité de son histoire. Et lorsqu'on lui demande si les résidents avaient ressenti des évolutions tangibles depuis l'élection d'Obama, elle répond : « Les conditions n'ont pas changé. Les écoles sont toujours aussi pourries et les gens ne reçoivent pas l'éducation qu'ils méritent. Les enfants sont brillants, ils ont une grande énergie, mais ils n'ont vraiment nulle part où aller. » Elle nous rappelle qu'en 2014 les bâtiments étaient tous estampés d'énormes numéros. Confuse, elle demande pourquoi aux résidents. Ils lui ont expliqué que c'était pour permettre aux hélicoptères de la police, omniprésents, de les repérer plus facilement. 

Mais, même si les conditions politiques n'avaient pas réellement évoluées, Lixenberg s'est rendue compte que son projet devait, lui, changer : « Faire exactement la même chose 15 ans plus tard n'avait pas de sens. Je voulais y retourner et me concentrer sur les nouvelles générations, redécouvrir la communauté, apprendre à les connaître différemment et me rendre mieux compte des relations et des connexions au sein même de la communauté. » Nouveaux sujets, nouveaux médias : en 2009, Dana commence à faire des enregistrements audio des résidents discutant entre eux des portraits, et en 2012, elle commence à tourner des images - que l'on retrouve aujourd'hui dans des installations vidéos et un web documentaire.

Sans l'implication de la communauté de Courts et son omniprésence dans le travail de Dana, le projet n'aurait jamais été aussi fort et juste. C'est d'ailleurs grâce à ça qu'il ne tombe dans le voyeurisme ni ne fétichise le combat mené par les Afro-Américains. Des portraits individuels grand format de la première moitié du livre aux arbres généalogiques photographiques des dernières pages, deux échelles se confrontent. Ce livre n'est pas uniquement destiné à une large audience, c'est un livre qui, d'une certaine manière, semble être fait pour les résidents.

Entre travail documentaire et histoire communautaire, le livre pose des questions plus larges. Qui doit témoigner ? Quelles cultures sont censées figurer dans les livres d'histoire ? Quelles images doivent rester ? Imperial Courts, 1993-2015 contribue à changer la donne. Malgré tout, la dénonciation de l'injustice ne constitue pas le seul message de Dana Lixenberg. Et les habitants ne sont jamais présentés comme des sujets passifs ou traumatisés. Au contraire. La pauvreté, les violences policières, la décadence urbaine et la déchéance politique sont certes des aspects très présents dans le quotidien du quartier, mais la survie - qui est une forme de résistance - triomphe. 

Imperial Courts, 1993-2015 publié à Amsterdam en 2015 par Roma, est disponible ici. Les travaux de Dana Lixenberg et trois autres photographes nominés pour le Deutsche Börse Photography Prize seront exposés à « The Photographer's Gallery » du 3 Mars au 11 Juin 2017. 

Credits


Texte : Edward Siddons

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