des discours de trump à the oa : comment notre monde est devenu bizarre

Les séries phares de cette année sont à l'image du monde dans lequel nous vivons : plus surréalistes que jamais.

par Philippa Snow
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10 Février 2017, 3:20pm

La tendance au fantastique reflète-t-elle notre besoin grandissant de contrer l'absurdité du monde réel actuel ? On en vient carrément à se demander : « Le Pape est-il vraiment catholique ? » Dans la série réalisée par Paolo Sorrentino, The Young Pope, la réponse est loin d'être évidente. C'est vrai, le pape pourrait être athée. Il pourrait boire du Coca Cherry Zero au petit dej', fumer de copieux cigares et avoir un kangourou pour un animal de compagnie (j'espère ne rien vous spoiler). The Young Pope m'a bien eu, et j'ai ri dès le premier épisode, quand Jude Law sapé comme un pape, s'élève au-dessus d'une montagne de nourrissons. En fait, j'ai ri avant. La simple phrase glanée sur internet : « Jude Law y interprète le Pape » m'a suffit. Quoi de plus irréel me direz-vous ? Le gigolo du film de Kubrick incarnant le dirigeant du Vatican en calotte blanche et soutane ? Et bien oui.

Oui, The Young Pope est bizarre. Difficile à suivre. Diane Keaton, en nonne, porte un t-shit à la Britney Spears sur lequel on peut lire : I'M A VIRGIN (BUT THIS IS AN OLD SHIRT) et Lenny - ai-je oublié de mentionner ce point crucial ? Le nom du pape est LENNY !? - ensorcelle son kangourou pour le faire sortir de sa cage. Un des cardinaux le surnomme d'ailleurs le « Saint Francis de Sydney. » On parle beaucoup des Daft Punk, et on voit pas mal de saintes-fesses. Sinon, on se poile avant même que la série commence. La preuve, le générique ressemble à ça. Drôle, non ? Bref, je n'ai pas encore fini la série. La suite pourrait me réserver quelques surprises. Le pape pourrait participer, par exemple, à une orgie masquée. Qui sait ? Il pourrait engager un nain et le forcer à s'habiller comme lui. Il pourrait, vu son amour pour le Coca Cola Cherry, se réveiller de son rêve et découvrir qu'il est en réalité un personnage de Twin Peaks.

Twin Peaks, c'est les deux premiers mots qui nous viennent à la bouche quand on veut parler de surréalisme sur petit écran et puisqu'elle revient nous hanter cette année, 2017, donc, une question s'impose : va-t-elle nous surprendre et nous extirper de la réalité, comme la plupart des films de Lynch ont le pouvoir de le faire. Parce qu'on a tous déjà une fois dit ou entendu : « Ça pourrait être pire, ça pourrait être Lynch. » La réalité, justement, c'est que tout, absolument tout, finit par avoir un arrière-gout de Lynch en ce moment. Comme le journaliste américain Eric Deggans le prophétisait en ces termes : « Comment Lynch et Frost vont-ils parvenir à surprendre les fans avec une nouvelle intrigue quand on sait le nombre de séries qui, aujourd'hui, semblent tous rendre un hommage plus ou moins distant à Twin Peaks?" Bonne question, non ? J'ai maté le trailer d'une série dans laquelle Anne Hathaway joue « une alcoolique prénommée Gloria qui s'aperçoit que chacun de ses mouvements dicte à distance ceux d'un monstre géant qui terrorise la Corée du Sud. » L'année dernière, j'ai commencé et très vite laissé tomber The OA, cette autre série pleine de mystères qui se termine sur une scène de fusillade dans une école. Un évènement tragique qui parvient à être arrêté grâce à une chorégraphie orchestrée en chœur par une bande de joyeux lurons. On pourrait se demander si Lynch n'aurait pas flippé à l'idée de donner forme au scénario du monstre manipulé. Il aurait probablement trouvé le second trop niais. Et croyez-en mon expérience, j'ai pris des cours de théâtre à l'école.

Sur Google, en tapant « surréaliste » et « TV » on tombe pêle-mêle sur : « les Globes de Cristal racontées par Fabrice Lucchini », un article sur la série « Legion » et un discours de Cyril Hanouna. Trump arrive juste après. « Il existe une différence entre la télé réalité, note Gary Younge du Guardian, et les éléments surréalistes que vous voyez à la télé ». Tous les articles écrits par les plus grands critiques sur The Young Pope, ont dressé un parallèle entre Le jeune pape et le nouveau président orange. Même Jude Law a écrit quelque part que Lenny et Donald se ressemblaient - à une différence près : Lenny n'est pas un menteur. Ce qui dit quelque chose de notre échelle de valeurs, si l'on en vient à considérer qu'un pape qui fume et boit du Coca, est plus admirable que l'actuel président des États-Unis. Je pense que la philosophie Too Young To Live Too Pope To Die de la série, couplée à des rengaines électro qui s'élancent dans l'air du Vatican et à un pape fan de Banksy, ne peut que faire rire. Dans le sillon de Twin Peaks, c'est une comédie plus noire que le café de l'agent Cooper, violente et souvent, tragique. Parfois, on croirait voir un sitcom, parfois, un film d'horreur. Une critique du New York Times, pour qui la série était « appétissante d'étrangeté, » promettait aux spectateurs « une scène luxurieuse dans laquelle [Lenny] enfile ses vêtements de cérémonie au rythme effréné de Sexy and I Know It" de LMFAO. » Peut-on s'arrêter un instant sur cette image ? Ça m'a suffit à piquer un fou rire, seule, dans ma chambre et face à mon article. The Young Pope, c'est l'histoire d'un homme fou de rage qui, comme la plupart de nos semblables, se sent perdu et persécuté : l'obscurantisme est sa seule réponse, son unique salut. Normal, dans un monde où la vérité elle-même ne veut plus rien dire. Le pape se rassure, comme vous et nous, en se répétant « Je suis le Pape » ; « Parce que je suis le Pape » inlassablement. Comme s'il n'arrivait pas à y croire lui-même, qu'il fallait le dire et le dire et le redire pour que ça ait l'air normal : « Ah oui, c'est bon, je suis le Pape ! » Mais qu'il le soit ou non ne change rien à son impopularité : « personne ne m'aime », assène-t-il, avant de se justifier : « C'est pourquoi je suis si bien préparé à la méchanceté du monde. »

24 heures après la Women's march et l'inauguration de Trump, j'avais dans la bouche, comme un gout de déjà-vu. Étrange coincidence, me suis-je dit après m'être enfilée - désolée de remettre le couvert mais la comparaison s'impose - The Young Pope : à la fin du second épisode, le Pape délivre un discours solennel et plein de grâce : « Je suis plus proche de Dieu que je ne le suis de toi. Tu dois savoir que jamais, je ne serai proche de toi, car quiconque est aux côtés de Dieu, vit seul. Je n'ai rien à dire à ceux qui doutent de l'existence de Dieu. Tout ce que je peux faire, c'est leur transmettre mon mépris et les renvoyer à leur propre misère. » Et là, c'est un miracle, la pluie commence à tomber. Tout comme la pluie s'est mise à tomber sur Trump. Le timing est tellement dingue qu'on pourrait se demander si la tempête n'est pas un message de Dieu lui-même. La foule reste silencieuse, terrifiée, trempée jusqu'aux os. Je ne peux pas m'empêcher de me demander de quel côté Dieu était, ce jour-là. Existe-t-il ? Ça peut paraître surréaliste venant d'une athée comme moi, mais j'ai fini par me poser la question. 

Credits


Texte : Philippa Snow
Capture de The OA

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