on voulait tous se mettre à danser chez dior

Un cube noir, des danseurs et du tulle. La maison française ouvrait en début de semaine la fashion week parisienne avec un défilé chorégraphié par Sharon Eyal. Un show d'une intensité rare.

par Micha Barban Dangerfield
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26 Septembre 2018, 8:42am

On s'attendait à entendre les sabots battre les planches de l'hippodrome de Longchamp. Mais Maria Grazia Chiuiri avait une tout autre idée en tête. L'écho qui jaillissait dans l’obscurité presque opaque des lieux provenait des coups de pied de danseurs, droits perchés sur leurs demi-pointes comme des centaures magiques. Fidèle au trope féministe qu'elle file depuis ses débuts chez Dior – tout le monde se souvient du fameux t-shirt à logo estampé « we should all be feminist » ou de sa collection hommage à Niki de Saint Phalle – la créatrice à la tête de la maison française présentait sa nouvelle collection escortée par la chorégraphe israélienne Sharon Eyal – celle qui, comme son maitre à penser, le danseur et chorégraphe Ohad Nahirin, affranchit les corps de ses disciples et ouvre grand les portes de la danse contemporaine.

« L'histoire vient de l'intérieur du corps ». Inscrite à l’entrée du défilé, cette nouvelle maxime donnait le La d’une collaboration exceptionnelle et scellait une alliance toute-puissante. Elle flottait au milieu d’autres citations signées d’Isadora Duncan, de Pina Bausch ou de Martha Graham, ces chorégraphes qui, elles aussi, ont dans leur registres respectifs participé à libérer le danseur en se servant de ses pulsions, en amplifiant ses gestes pour mieux le débarrasser d’une orthodoxie passée. Mais Sharon Eyal fait preuve d’une intensité toute particulière. Elle a le don de faire convulser les corps. Ceux de ses danseurs comme de ses spectateurs. Les lignes de ses chorégraphies se tendent avant de basculer dans un instant juste et précis – un timing parfait qu’elle poursuit comme une chimère. Et c’est bien de ce timing, grâce auquel tout bascule, dont il est question dans la mode. Un mystère qu’elle abordait, encore essoufflée, dans les coulisses du défilé.

Quelle a été votre réaction lorsque Maria Grazia Chiuri vous a proposé de composer pour son défilé ?

J'étais ravie. J'ai une profonde admiration pour Maria Grazia Chiuri. Sa vision de la mode et du vêtement est très forte. Notre relation et la connexion qui s'est établie entre nous dès notre première rencontre ont été très intenses. Il s'opère une grande alchimie entre nous : d'une certaine façon, nous empruntons chacune à notre façon, le même chemin. Dans le cadre de cette collaboration, nous partagions un même désir de sincérité. L'envie d'exprimer quelque chose qui vient du plus profond de nous. Elle dessine ce qu'elle ressent. Et je danse ce que je ressens.

Comment avez-vous appréhendé le défilé comme cadre de création ?

Finalement la mode n'est pas un cadre de création aussi différent que celui dans lequel je compose habituellement. Maria Grazia Chiuri m'a donné un espace de composition, de réflexion et m'a entièrement fait confiance. Cette liberté-là est la même que celle que l'on retrouve dans ses collections, dans la façon dont elle conçoit la mode. C'est une liberté très naturelle.

Les interactions entre les mannequins et les danseurs semblaient aller de soi, comme s’ils participaient tous à un même monde…

La relation entre les deux « corps » s'est instaurée instinctivement. Les mannequins et les danseurs partageaient un espace, sans qu'un groupe trouble l'équilibre ou la trajectoire de l'autre. Il n'y avait pas besoin d'en faire trop. Tout se joue sur la tension, le timing des interactions, des parcours, des connexions qui se créent ou pas entre les danseurs et les mannequins. La trajectoire linéaire des mannequins est très graphique en termes de mise en scène et d'utilisation de l'espace. En même temps, je travaille beaucoup sur la marche lorsque je compose une pièce de danse. La marche et l'allure des mannequins peuvent être considérées comme de la danse.

Quel est votre rapport à la mode ?

La mode m'inspire beaucoup. Ses lignes, ses textures, le système de pensée qu'elle crée influencent depuis toujours la façon dont je compose en danse.

Vous avez dansé de nombreuses années au sein de la compagnie Batsheva, présidée par Ohad Naharin qui est à l’origine du mouvement Gaga. Comment portez-vous cet héritage aujourd’hui ?

Gaga est devenu mon langage. C'est une technique qui insuffle au danseur beaucoup d'émotions. Le langage Gaga est très physique aussi. Il permet de trouver la force du geste dans la vulnérabilité des corps, dans ses faiblesses. Il y a un vrai sens de la tension dans le Gaga : tout se joue sur les tensions de rythmes, d'énergies, tout s'appareille autour d'un crescendo qui trouve son acmé dans un timing parfait.

C’est quoi le timing pour vous ?

C’est une chimère. Une notion insaisissable. C'est très intéressant de chercher ce timing lorsqu'on est chorégraphe. Pour moi il s’agit de comprendre comment les choses, les idées, les gestes adviennent dans un moment juste et précis. C'est dans cet instant que l'on peut alors se permettre de décomposer, de déconstruire. Le timing n'advient que par l'ordre mais ne s'accomplit que dans la liberté.

Il se dégage une grande « physicalité » de vos spectacles, et l’audience en ressort rarement indemne. On aperçoit souvent des gens bouger, danser sur les sièges des théâtres où vous jouez…

Je cherche toujours à ce que le public s'ouvre, physiquement. Je travaille avec le corps, donc forcément, j'aime que les corps en face répondent. Au-delà du geste, la musique joue un rôle primordial dans ce rapport au public. Les basses lourdes, les variations de rythmes et de répertoires y sont pour beaucoup aussi. Je travaille avec le musicien Ori Lichtik qui est un ami de longue date et à qui je voue une grande admiration. Il sait toucher le public. Le faire vibrer.

Si la danse avait un message universel, une signification, ce serait quoi selon vous ?

Je pense que la danse peut nous soulager de beaucoup de choses. Elle permet de renforcer les connexions qui s'opèrent entre nous tous. Pour moi, la danse permet d'aimer l'autre.

Sharon Eyal sera en représentation à Paris au théâtre Chaillot du 6 au 13 juin 2019

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