à istanbul, la mode fait le pont entre europe et moyen-orient

Le mois dernier, Mercedes-Benz organisait une nouvelle fashion week à Istanbul. L'occasion de découvrir une nouvelle génération de créateurs perchée entre de deux continents.

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16 Octobre 2018, 12:38pm

Brand Who 

Coincée-serrée entre les fashion weeks new-yorkaise et londonienne cette année, la fashion week d'Istanbul est depuis sa création en 2008 injustement reléguée au dernier rang d'un système pour lequel elle fournit pourtant beaucoup d'efforts – il faut savoir que la Turquie est le 5ème exportateur mondial de textile et le second fournisseur de l'Europe. Même si l'on ne peut pas encore y observer le même niveau de créativité que dans les chefs-lieux habituels de la mode, il y a beaucoup à apprendre de la fashion week d'Istanbul. Cette saison, les créateurs réunis par Mercedes-Benz – principal sponsor de la fashion week d'Istanbul et de bien d'autres – défendaient une vision plurielle et complexe de leur identité.

Riche et chaotique, Istanbul est à la charnière de tout. D'un point de vue géographique, la ville se situe à cheval entre deux plaques sismiques et connecte deux continents. D'un point de vue ethnique, elle abrite des populations grecque, arménienne, kurde, assyrienne, et plein d'autres. Même si le pays est majoritairement musulman, il accueille en son territoire une multitudes de confessions. Quiconque a un jour foulé les rues pentues de la ville pourra en témoigner : Istanbul est faite de contraires, de forces opposées qui s'auto-équilibrent. Dans l'industrie de la mode turque transparait cette même complexité. Les créateurs turcs créent selon deux schémas. Si certains puisent dans un héritage traditionnel et ornemental, d'autres préfèrent développer un langage minimaliste, destiné à un public international. En parallèle de la fashion week officielle, l'existence d'une fashion week dédiée à une mode musulmane est le gage de ce double discours caractéristique de la mode turque. Une industrie qui s'adresse à la fois à un marché moyen-oriental prospère et à une population davantage tournée vers l'Europe. Tout est donc question de conciliation.

C'est dans un quartier moderne de la rive européenne, au milieu d'immenses buildings, que se retrouvaient le mois dernier acheteurs et journalistes pour découvrir les nouvelles collections des maisons qui font vibrer la mode turque. Sur l'unique podium monté pour l'occasion, les référents culturels et esthétiques s'entrechoquaient et se mêlaient les uns à la suite des autres. Le défilé collectif NEW GEN, qui célèbre les nouveaux créateurs turcs fraichement diplômés, était probablement le show le plus instructif de cette fashion week. Douze jeunes créateurs ont fait défiler coude à coude leur vision du futur et leur interprétation de la mode turque. En coulisse, le Directeur Artistique et professeur à l'université Moda Academy d'Istanbul commentait le double-langage de ses élèves avec aisance. « On peut observer une évolution dans l'esthétique que défendent ces étudiants. L'année dernière, la plupart d'entre eux ont développé des silhouettes sculpturales, grandiloquentes. Cette année, les lignes sont plus proches du corps mais gardent un côté "décalé". Les douze collections présentent toutes un langage distinct. Le fil rouge qui les traverse peut se résumer à un certain sens de l'éclectisme. Un mélange de référentiels. » Et d'ajouter : « Le défilé collectif suscite chaque année de plus en plus d'attention. Il retranscrit l'énergie créatrice des nouvelles générations et la volonté des étudiants de mode de s'adresser à une industrie globale sans pour autant renoncer à leurs jalons culturels. »

De son côté, la marque star de cette fashion week – dont le show était plein à craquer – Brand Who, regarde tout droit vers l'Europe (et plus loin encore). En réinterprétant les codes du streetwear, les deux créateurs à la tête de la marque, Volkan Güzelce et Koray Arici, expliquent de concert vouloir prendre voix au chapitre d'une mode sans frontières. « Nous souhaitions participer à une scène internationale tout en y apportant notre propre langage. Nous développons un style streetwear qui concerne une jeunesse globale, adapté aux désirs d'une nouvelle génération turque. » Et lorsqu'on leur demande s'il est possible de déceler une esthétique proprement turque, ils répondent avec honnêteté : « Nous ne pensons pas qu'il existe aujourd'hui un langage commun aux créateurs turcs. À l'image du pays, la mode est elle aussi très complexe. Les créateurs sont forcément marqués par l’esthétique et l'histoire turque mais cherchent à se nourrir de l'extérieur. Cette esthétique commune, cette identité fédératrice que tout le monde cherche à définir viendra avec le temps. » En attendant, Volkan et Koray créent dans un registre streetwear qui s'impose sur tous les podiums du monde comme le nouvel idiome d'une génération-monde. Un référent transnational qui peut parfois occulter ou du moins lisser certaines spécificités culturelles et esthétiques.

L’initiative de Mercedes-Benz de porter des fashion weeks partout dans le monde relève d'une volonté de décentraliser la façon dont la mode se pense à une échelle internationale. Et de proposer, par extension, un universalisme alternatif. En coulisse, l'invitée d'honneur de cette fashion week stambouliote, la créatrice géorgienne Ani Datukishvili repérée lors de la fashion week de Tbilissi, commentait cet équilibre subtil dont dépend la mode internationale. « Des plateformes comme celle proposée par Mercedes-Benz permettent aux créateurs du monde entier de dialoguer, d'échanger, de se découvrir tout en défendant des styles locaux distincts. » Que le regard de la mode occidentale, jusque-là obnubilé par son propre territoire, se déplace au-delà de ses frontières ne peut être accueilli qu'avec enthousiasme... pourvu qu'elle laisse assez de place pour que chacun puisse s'exprimer librement.