Photographie Lea Colombo, issue du numéro i-D The New Fashion Rebels Issue, no. 352, Été 2018.

le troisième millénaire a (vraiment) commencé avec sophie

Sur scène comme sur son premier album, la productrice électro écossaise qui a travaillé pour Madonna ou Charlie XCX ne cherche pas à arrondir les angles et fait passer des messages forts, quitte à provoquer les oreilles et les âmes sensibles.

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22 octobre 2018, 10:50pm

Photographie Lea Colombo, issue du numéro i-D The New Fashion Rebels Issue, no. 352, Été 2018.

Dans le passé, l'industrie de la musique reposait sur deux types d'artistes : les pop-stars lisses d'un côté, les rockers dérangés – voire dérangeants – de l'autre. Puis ils ont cédé leurs places à des pop-stars dont le vernis craque d'un côté et à des producteurs de l'ombre de l'autre. SOPHIE, elle, est à la fois une pop-star de l'ombre et une productrice électro qui fait craquer le vernis de son époque. Son pseudo en lettres capitales a suscité tous les fantasmes avant qu'elle ne lève progressivement le voile sur sa pop. Au moment de leurs sorties, ses premiers singles « Nothing More to Say », « BIPP » / « Elle » ou « Lemonade », ne ressemblaient à rien de connu tout en sonnant parfois étonnamment familiers, comme une association inédite entre séquences expérimentales et clichés pop de supermarché. Après une première compilation intitulée Product sortie en 2015, SOPHIE s'est lancée deux ans plus tard dans l'exercice périlleux de l'album. Oil of Every Pearl's Un-Insides, sorti juste avant l'été, balaie une vaste palette de sons : eurodance sur « Immaterial », electronica planante sur « Is It Cold in the Water » et « Pretending », agression sonore sur « Faceshopping » ou « Whole New World ».

Mais c'est à travers son clip lacrymal « It’s Okay To Cry » que le monde a vraiment découvert SOPHIE. Crinière rousse et rouge pétard aux lèvres, torse nu devant un ciel changeant jusqu’à l’orage final, à la fois réelle pour la première fois et irréelle dans sa représentation plastique. Derrière SOPHIE se cache alors une trentenaire transgenre née Samuel Long à Glasgow et devenue par la suite Sophie Xeon au sein de la famille PC Music, un label indépendant londonien connu pour essorer l’électro jusqu’à plus soif. Cette maison – qui laisse volontiers ses artistes pervertir les codes de la publicité, tordre le cou de la société de consommation et affiner une esthétique post-tout – a été une rampe de lancement et un espace d'expérimentation idéal pour SOPHIE.

Aujourd'hui installée en Californie, SOPHIE est désormais maîtresse de son propre label, à qui Madonna, Charlie XCX ou encore Vince Staples ont passé commande de productions. Nous avons rencontré SOPHIE juste avant qu’elle ne se produise en concert. Sur scène, tout au long d’un set âpre mais captivant, SOPHIE déploie une électro agressive où chaque tentative de mélodie se voit stoppée dans son élan, comme pour alimenter le questionnement de l’auditeur ou la frustration du danseur. Son heure de pop teenage dénaturée trouve sa conclusion dans le titre « Immaterial » qui évoque un « Barbie Girl » revisité par des freaks. En fait, SOPHIE a inventé la musique d’aéroport, pas celle de Brian Eno pour les halls d’attente mais celle de la piste, expédiée par des réacteurs en surchauffe.

Comment réussis-tu cette réunion rare entre expérimental et pop grand public ?
Merci, mais ça a été et c’est toujours un challenge. C’est définitivement le domaine que je veux continuer à investir et que personne n’a investi jusque-là. Je m’y suis lancée exactement comme je le voulais.

C’est donc consciemment que tu es parvenue à cette musique ?
Oui, complètement. Ça s’est d’ailleurs fait tout aussi naturellement que mes goûts musicaux. Je peux écouter de la pop super léchée en même temps que l’IDM d’Autechre ou un truc dans le genre. Ce sont deux expériences différentes auxquelles j’accorde la même importance. Ça correspond à ce que je suis et ça explique ma musique.

D’ailleurs sur scène tu n’hésites pas à jouer plus dur quitte à perturber le public…
C’est une de mes ambitions sur scène. J’aimerais aussi me sentir plus libre et être capable de mieux improviser. On travaille à un nouveau set qui me permettra de ne pas me sentir contrainte derrière ma table.

Comparerais-tu ton travail sur la musique à de la recherche ?
C’est ça, une sorte de recherche permanente. Le genre que tu effectues initialement pour trouver ton son et le même qui te permet tout le temps d’évoluer. Avec mon frère, nous écoutons beaucoup de musique et beaucoup de titres me donnent envie d’en savoir plus, de faire des recherches sur leurs origines ou sur les scènes qui les ont vus naitre. J’apprends la musique comme ça. La musique que je crée reste fidèle à mes grandes influences, celles qui ont été importantes pour moi et qui ont, d’une manière ou d’une autre, changé ma façon de penser. En restant aussi honnête que possible, je cherche avant tout à générer un autoportrait musical précis dans l’espoir de composer mon propre son.

Quelles sont les figures musicales qui t’ont le plus inspirée ?
Madonna. Et toute la scène synthpop des débuts, de Kraftwerk à Depeche Mode en passant par The Human League.

Comment appréhendes-tu la matière électronique pour faire passer des messages ?
Le feeling de la musique peut être radical, et c’est ce qui m’intéresse. La musique électronique originelle, directement dérivée des technologies, créait un son qui a longtemps effrayé les gens. Elle ne portait pourtant aucun message. La musique électronique est donc une affaire de sensation plutôt que de message clairement énoncé. Après, si tu peux avoir les deux, c’est l’idéal, mais déjà, le son par lui-même peut être radical et avoir une portée politique. Le groupe Autechre par exemple défend une idéologie futuriste et je pense que ce sont les seuls artistes de la scène IDM (Intelligent Dance Music) à avoir poussé ça à l’extrême. Tous les autres ont été distraits par l’esthétique IDM, ont retenu le côté effrayant, geek des ordinateurs, alors qu’il n’était question que de nouveaux outils pour communiquer.

Dans ton titre « Faceshopping » et le clip qui l’accompagne, tu parles de la société de consommation, de chirurgie esthétique…
Ce n’est pas une critique de la chirurgie esthétique : je l’encourage même afin qu’elle soit comprise et acceptée comme un phénomène naturel que n’importe qui peut expérimenter. Je n’émets aucun jugement négatif à ce sujet.

Vivre aux États-Unis a changé ton point de vue sur la chirurgie esthétique ?
Non, pas spécialement. J’ai toujours été fascinée par les gens qui essayent et jouent de la chirurgie esthétique, qui changent leur visage ou leur corps, un peu comme les cyborgs m’ont toujours intéressée. Même s’il est vrai que la chirurgie esthétique a toujours fait partie du paysage californien.

Quel est ton rapport à l’univers de la mode ?
Au niveau de l’image, tout part de mes idées. Ensuite, je collabore avec des amis proches pour les réaliser. Il y a plein de choses excitantes qui se passent dans la mode et dans d’autres domaines. Certains y créent pour lutter contre l’exclusion, la mode ne se résume pas seulement à l’exposition de marques. La mode soulève beaucoup de questions liées au genre, elle tente de comprendre ce que désirent vraiment les personnes transgenres, la façon dont elles veulent être considérées. Il y a encore un bout de chemin à faire, mais certains ont déjà commencé à avancer…

La question du genre revient beaucoup dans ton œuvre…
J’essaie de faire en sorte que cette question soit comprise de façon profonde et non simplement superficielle, que les gens puissent faire preuve d’empathie, comprendre les personnes transgenres et qu’ils ne se contentent pas seulement d’affirmer « oui, je suis OK avec ça » en société.

Ça a été important pour toi de travailler pour d’autres artistes, comme Madonna ou Charlie XCX ?
Si tu restes avec le même groupe d’amis depuis tes cinq ans, tes perspectives ne vont pas beaucoup évoluer. Dès que tu rencontres de nouvelles personnes, tu ouvres tes possibilités, en particulier si tu bosses avec des gens d’univers très différents, comme ceux avec qui je travaille dans la pop.

Tu as collaboré au morceau « Bitch, I’m Madonna », l’as-tu rencontrée ?
Non, pas encore, mais on a parlé de rebosser ensemble.

Est-ce vrai que ta chanson « Immaterial » est un clin d’œil à sa « Material Girl » ?
Oui, il y a bien sûr un lien. Je voulais une chanson qui s’appelle « Immaterial » pour montrer l’autre côté de la perception que j’avais de « Material Girl ». C’est de là que l’idée m’est venue.

Et le son littéralement eurodance du morceau ?
C’est un genre musical très important, très positif, un truc très européen auquel tu ne peux attribuer aucun pays précis d’origine et je trouve intéressant qu’il évolue de façon internationale. C’est une étape dans la dénationalisation de la musique et de la culture.

On perçoit également une influence de l’ambient dans plusieurs de tes titres comme « Is It Cold » …
Ce n’est pas un genre musical dans lequel je me reconnais car je n’aime pas son côté chill-out à outrance. Ça me fait penser à de la musique d’ambiance. Ça peut inspirer une certaine léthargie. Alors que selon moi toutes les musiques devraient être vecteurs de changement, proposer un truc pertinent, ou communiquer quelque chose. La musique ambient y parvient quand tu écoutes des types comme Brian Eno ou Aphex Twin, tandis que la musique chill-out m’évoque une certaine passivité, un état d’hypnose que je trouve moins excitant.

En quoi le rap a-t-il été important pour toi ?
Il l’a été à travers des producteurs comme Timbaland, les Neptunes… J’ai produit quelques trucs pour des artistes rap américains. Pour la plupart des artistes avec lesquels je travaille, ça se fait généralement en privé, au téléphone, j’adore cette façon de bosser, hyper rapide. Tout le monde n’a pas les compétences d’aller en studio, d’écouter un simple beat et d’écrire une chanson sur quelques lignes de compo que j’ai créées. J’ai pu observer que chez les artistes rap, qui viennent de l’univers du battle, tout va très vite. Plus qu’avec des artistes pop. C’est assez agréable quand tu occupes la place de producteur. Les idées fusent, c’est très stimulant, instinctif et productif. Peut-être plus que lorsque je travaille sur les mélodies proprement pop.

Tu t’impliques aussi dans la réalisation de tes clips ?
Oui, je les dirige tous. Mais je veux travailler en collaboration avec des réalisateurs pour les prochains. J’ai envie de me concentrer sur la musique et ne plus consacrer autant de temps à la vidéo. Ne serait-ce que pour des raisons techniques. Je dois donner plus de liberté aux autres.

C’est assez difficile d’imaginer ce que pourrait être la suite pour toi tant tu pourrais prendre de multiples directions…
Oh, et pourtant je le sais, j’ai déjà réalisé l’album suivant ! J’en joue même certains titres sur scène. Il m’arrive de me lasser, et dans ce cas je me lance illico dans un autre truc. Un peu comme quand tu te lasses d’un plat principal et que tu veux passer direct au dessert. En composant mon premier album, j’ai eu envie d’autre chose donc j’ai exploré cette envie en anticipant un second album, et ainsi de suite.

As-tu l’impression d’être comprise aux États-Unis ?
Oui, par mes amis, par les gens que j’ai pu rencontrer au début de ma carrière, je me sens profondément comprise. Je ne dirai pas de l’Angleterre par exemple que c’est un pays qui fait preuve d’une super ouverture d’esprit par exemple. Loin de là. Pense aux énormes pop-stars qui cartonnent là-bas comme Ed Sheeran, Adele ou Sam Smith… Ça te donne une idée d’où en est le pays. Ça te donne aussi une idée de l’espace d’expérimentation qui est laissé aux artistes pop. Peut-être que ça changera… Il y a toujours quelque chose à attendre de l’Angleterre.

Et quel est ton rapport à la culture française ?
Pour ce qui est de la musique, j’adore Daft Punk, ils ont toujours produit de super disques. J’aime aussi beaucoup des artistes du label Ed Banger. J’ai aussi de bons amis dans la scène française comme Yelle. Sinon, j’adore vos bulots.

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