pourquoi le cool copie l'esthétique des classes populaires ?

Le photographe Visvaldas Morkevicius a shooté les habitants et les paysages de la banlieue lituanienne où il a grandi. Sa série photo révèle et exacerbe la tendance au 'poor but cool' du moment – plus complexe qu'elle n'y parait.

par Anastasiia Fedorova
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29 Juin 2016, 8:20am

 raconte Sofija Rybakovaite. C'est à ce moment-là que l'idée lui est venue de photographier avec Visvaldas Morkevičius les mecs qui traînent à Lazdynai, un quartier de la capitale lituanienne, Vilnius. 

Rybakovaite et Morkevičius, tous deux lituaniens, ont cherché à injecter des éléments de leur enfance au sein du paysage typique de la ville, dessiné et construit juste avant la fin de l'ère soviétique. Ils n'ont pas choisi Lazdynai au hasard, mais parce que cet endroit est un exemple significatif de l'esthétique de l'URSS. "À Vilnius, Lazdynai est le meilleur du pire de l'architecture soviétique," s'amuse Visvaldas Morkevičius. "C'est un projet qui a été lancé en 1964, comme un hommage à l'architecture soviétique. Les architectes ont reçu un prix, le Lenin Orize, pour leur conception du quartier. Aujourd'hui on a ce mot, en argot, 'Khrusciovka', qui décrit ces blocs d'immeubles de trois à cinq étages, construits sous Nikita Khrouchtchev. Même si beaucoup des habitants de Vilnius préfèrent aujourd'hui l'architecture de la vieille ville, Ladyznai a encore une place dans les cœurs de ceux qui ont grandi ici. Pour moi, ce projet photo n'était pas seulement de la mode, mais aussi une façon d'explorer notre société. Cet espace marqué par l'époque soviétique influence autant le contexte que les gens qui y évoluent. Ça vaut le coup d'explorer tout ça."

La série photo qui en découle capture à merveille la langueur et la décontraction du paysage urbain - les immeubles émergeants d'une marée verte, la lumière de l'été, les mecs rôdant en survêt' et sportswear. Une esthétique qui incarne de plus en plus l'Europe de l'est. Des durs à cuire aux cheveux coupés ras, traînant leur ensemble sport au milieu d'une architecture brutaliste. Alors certainement, l'approche rejoint la vision du cool Post-Soviétique très actuelle, mais elle est aussi plus globale, elle illustre l'obsession croissante de la mode pour les récits visuels de la classe ouvrière. Lazdynai n'est pas si différent de certains coins de Londres ou de Paris, pourtant l'esthétique soviétique se trouve être l'ultime incarnation de l'imagerie de cette classe - bien sûr, dans l'Union Soviétique, la classe ouvrière était la seule classe existante. Aujourd'hui les symboles définissant cette imagerie soulèvent des problématiques plus larges : le monde qui s'éteint et dont nous gardons les souvenirs des années 1990, et l'ordre social que nous avons questionné en grandissant. 

Si cette imagerie de la mode, plus dure et socialement complexe, est de plus en plus populaire, c'est parce qu'elle est un virage abrupt. Elle est loin, l'époque où la mode était utilisée pour exprimer et décrire la richesse et les privilèges. Les hiérarchies ont été démantelées par Internet, et aujourd'hui, sur la base d'une ironie généralisée, les hauts et les bas sont mélangés au point qu'il est parfois compliqué de discerner le bout des choses. Les claquettes Adidas portées avec des chaussettes et un survêtement sont aujourd'hui un élément de plus dans la garde-robe de la nouvelle génération. En quête d'une énergie neuve, la mode a tendance à s'approprier ce qui était jugé répulsif avant - ce qui était stigmatisé. Les survêtements ont parcouru du chemin. De la tenue du criminel de bas étage et du footballeur du dimanche jusqu'au totem de mode. Mais qu'en est-il du monde et de l'univers visuel auxquels il appartient ? Plus qu'une simple pose, son appropriation est le symptôme d'une évolution sociale et créative. 

Traditionnellement, l'imagerie de la mode servait d'échappatoire à la routine, au quotidien. C'était l'instrument de la création d'un monde idéalisé. Aujourd'hui, suivant l'influence des contre-cultures sur la mode et des styles photographiques rattachés au documentaire, de plus en plus de créateurs puisent leur inspiration de là d'où ils viennent, injectant la magie de la mode dans des éléments banals de prime abord. Alasdair McLellan, natif de Doncaster, a célébré les bancs, les arrêts de bus et les devantures de boutiques de sa ville dans de nombreux travaux. Le but n'étant pas de glamouriser Doncaster. Mais c'était simplement pour lui l'approche la plus honnête et authentique à proposer. 

Gosha Rubchinskiy a trouvé l'inspiration dans sa ville natale, Moscou et son adolescence passée dans les nineties. Après avoir trainé avec les skateurs de St Petersbourg, et Yalta, quelques années plus tard, les églises orthodoxes et les bustes de Lenine sont apparues dans le cadre de ses clichés. Parce qu'ils faisaient partie du décor, tout simplement. Aujourd'hui, le clip de Skepta, Shutdown, tourné au Barbican, le bâtiment brutaliste le plus iconique de Londres, raconte en musique l'histoire plus large d'une vision utopique perdue et d'un échec social que la gentrification n'a rendu que plus visible. 

Tout le monde n'a pas embrassé le brutalisme ni l'esthétique des banlieues pour penser ses collections. La marque anglaise Cottweiler, par exemple, a même choisi l'exact opposé. Tous ses visuels rappellent le blanc immaculé qu'invoquent dans notre imaginaire, la richesse et le luxe. Leur attitude à l'égard du jogging et des mythes que cette pièce controversée par essence véhicule, se place à contre-courant de l'esthétique commune. Rien à voir avec le froc informe et ultra-ample qu'on nous vend aujourd'hui à tort et à travers dans son milieu naturel. Chez Cottweiler, le jogging sort des banlieues et s'installe à Versailles. La fétichisation de l'esthétique du pauvre s'atténue au profit d'une transformation qui dénonce la réappropriation culturelle autant que la stigmatisation. 

L'esthétique du 'poor but cool' dans la mode est toujours le sujet de maintes controverses, qu'elle s'immisce à Londres, Paris ou en Lituanie. L'idée dérange et c'est normal. Quand la simplicité apparente du look se fait le miroir de l'habit du pauvre et que les prix atteignent les 3 zéros, difficile de ne pas y voir une dangereuse appropriation. De l'autre côté, cette tendance véhicule une idéologie moderne et neuve dans le paysage de la mode et ouvre le débat sur l'imagerie qu'elle transmet à la culture contemporaine. Le tout est de trouver le juste équilibre : pour son shoot à Lazdynai, par exemple, Visvaldas Morkevičius a casté deux de ses potes. L'un d'entre eux a grandi et passé son adolescence dans ce même quartier.

Mais à la fin, que retient-on de cette obsession occidentale pour l'esthétique du pauvre ? On peut y voir une tendance naturelle à se rapprocher de ce vers quoi on se sent proche. Déjà nostalgique des nineties, la génération qui tire son argent du fruit de son travail sur un écran plat regarde avec mélancolie la désindustrialisation progressive du monde qui l'entoure. L'autre versant de cette obsession vient de l'adage sociologique qui veut que tout pauvre soit irrémédiablement marginal et rejeté par la société. Dans le climat politique actuel, difficile, pour le commun des mortels, de ne pas ressentir cette violence du rejet. 

Credits


Texte : Anastasiia Fedorova 
Photographie : Visvaldas Morkevicius
Stylisme : Sofija Rybakovaite

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