la femme d'helmut newton était une grande photographe

Pourtant, personne (ou presque) n'est au courant. Plus que la femme d'Helmut, June Newton (aka Alice Springs) est une pionnière de la photographie contemporaine et féminine. i-D lui rend hommage.

par Felix Petty
|
05 Septembre 2016, 9:50am

Comme la plupart des gens de ce monde, j'ai connu le travail d'Alice Springs, aka June Newton, à travers l'œuvre de son mari, Helmut. Qui n'en a jamais entendu parler ? Les photographies d'Helmut Newton sont gravées dans l'histoire de la mode. Son esthétique a renversé les codes et bouleversé les diktats de l'époque. Pour redonner ses lettres de noblesse à la femme qui l'a aimé, accompagné et filmé, il faut parler de son documentaire dopé aux endorphines, Helmut by June, qui retrace la vie et l'œuvre de l'homme de sa vie, Helmut. À travers son film, c'est tout un pan de l'histoire d'Helmut qui rejaillit à l'écran. Et c'est à June qu'on le doit. 

Quelques années avant sa mort, June offrait à Helmut une caméra pour Noël. Caméra qu'il n'a jamais touchée. C'est comme ça qu'elle s'est mise à enregistrer chaque pulsation de leur vie à deux : dans le Sud de la France et à Los Angeles, au travail, sur les shootings, dans leur salon. C'est un portrait intimiste, au noir et blanc, que June a médité et concrétisé des années durant.

Helmut by June présente Helmut au travail, sur un shoot, devant des dizaines de femmes, plus sublimes les unes que les autres. Des icônes provocantes, hyper sexuelles et désirables qu'Helmut a immortalisé tout au long de sa carrière de photographe de mode : on y retrouve Sigourney Weaver, Cindy Crawford et Claudia Schiffer, prenant la pose sous l'objectif du grand photographe. Mais la vraie star, dans tout ça, c'est Helmut. June l'a bien compris. Armée de sa caméra, elle capture chaque prise de vue, chaque parole, chaque parcelle de son univers glamour et magnifique. 

Le film de June révèle la magie qui s'opère entre un photographe et son appareil. Mais ce qu'on doit à June, à travers ce documentaire, c'est d'avoir touché l'atemporalité et l'universalité qu'engendre l'amour à l'écran. À la maison, June suit un autre Helmut, tendre, amoureux, drôle, pétillant de joie. Le film capture la beauté de l'amour, cette matière cinématographique presque impossible à saisir.

June est actrice en Australie lorsqu'elle croise la route d'Helmut Newton, juif, qui a dû fuir son Allemagne natale à la fin des années 1930 après s'être enfui d'un camp de concentration. L'homme est passé par Londres et travaille pour le British Vogue, avant de s'installer dans la ville lumière et de rejoindre Vogue Paris. C'est ici qu'Helmut devient Newton : ses images chargées d'un érotisme cru scandalisent la rive gauche parisienne des années 1960. Un peu plus tard, dans les seventies, June devient Alice Springs.

Helmut, contacté pour shooter une célèbre publicité pour la marque de cigarettes Gitanes, est atteint d'une grippe. Le jour du shoot, il montre à June comment utiliser son appareil et lui demande de le remplacer. Le reste appartient à l'histoire : June choisit de troquer son nom pour Alice Springs, d'après le nom d'une ville en Australie, en plein désert. 

Alice Springs a passé le reste de sa carrière à immortaliser ce qui l'entourait, frénétiquement : la scène punk et hip-hop de Los Angeles et les grandes dames de l'Upper East Side avec la même candeur, presque sublime. Elle a fait ses armes dans la mode, le portrait, le documentaire et a signé des photographies pour Vanity Fair, Interview et Vogue. Son objectif s'est posé sur Yves Saint Laurent et Robert Mapplethorpe, les icônes chic et trash de l'époque. Ces portraits sont exposés en ce moment et jusqu'à novembre à la Fondation Helmut Newton berlinoise, rendant de fait hommage à la pionnière de la photographie de mode faite par une femme. Ce qu'on en retient, c'est que June trainait avec une aisance déconcertante son objectif partout où elle trouvait quelque chose à capturer. June a immortalisé ses sœurs, au naturel, avec une touche très Newton dans la pose - toujours calibrée. À deux, ils ont redéfini les contours d'une esthétique photographique cloisonnée. Les séquences les plus intimes, à travers son documentaire, révèlent tout le sens de l'humour dont June était capable, et sa faculté à enchanter, sous son objectif, le quotidien : Helmut dans son jardin, Helmut qui tape la bise à George Hurrel ; Bruce Weber qui l'imite en train de prendre une photo ; Helmut sur le plateau, impassible et accablé, Helmut aux côtés de Don McCullin et David Bailey. Tous ces clichés dressent le portrait doux-amer d'un homme aux mille facettes. Alors June, plus qu'une épouse, était une photographe et documentariste hors-pair. Et s'il fallait citer Helmut pour s'en assurer tout à fait, voilà ses mots : "Je ne connais personne qui photographie comme elle… Ses portraits ont une qualité unique… Ses photos des gens portent en eux l'innocence."

Credits


Texte Felix Petty
Photographie Alice Springs