le new york diabolique de richard kern

L'exposition "Polarized" exhume les polaroids oubliés du photographe, pris dans l'East Village érotique et transgressif des années 1980 et 1990.

par Hannah Ongley
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13 Septembre 2016, 9:10am

Les photos et vidéos prises par Kern dans les années 1980 et 1990 n'ont rien perdu de leur impact et de leur vertu provocatrice. L'habitué et habitant de l'East Village a passé le plus clair de ces décennies à documenter la scène artistique underground new-yorkaise. Et s'il ne nie pas la classification « photographie érotique » qu'on peut vite lui coller, c'est assez réducteur et loin de rendre justice à l'œuvre expérimentale de ce portraitiste prolifique. Quand il ne photographiait pas des filles à moitié nues pour Playboy ou pour le plaisir, Kern bossait sur son fanzine The Heroin Addict - plus tard renommé The Valium Addict - ou contribuait au mouvement Cinema of Transgression avec des courts-métrages toujours plus dépravés.

Ces fanzines et ces extraits vidéos forment une partie de la nouvelle exposition de Kern, au Fortnight Institute. Mais le plus intéressant de l'expo est ce qui en a inspiré son titre, Polarized. Soit des photos jamais vues auparavant, d'un East Village sordide et de ses habitants subversifs, qui sont pour la plupart des clichés-tests. On y retrouve des scènes théâtrales mises en scène dans son appart d'East 3rd Street et des portraits d'une faune haute en couleur, de Leg Lung à Lydia Lunch. Kern nous a résumé son travail d'archivage, raconté son amitié avec Petra Collins et expliqué pourquoi il ne photographie que des filles qui ressemblent à ses ex. 

Comment est venue l'idée de l'expo ? Pourquoi montrer ces images maintenant ?
Les filles de chez Fortnight Institute voulaient présenter de l'archive. C'est des photos qui traînaient, que j'ai toujours eues. Ils m'ont posé des questions sur mes fanzines et d'autres trucs, du coup je leur ai dit que j'avais un tas de Polaroïds à leur montrer. Elles bossent toutes les deux pour Richard Prince. Elles savent ce qu'elles font, quoi.

Pourquoi as-tu décidé d'inclure tes travaux d'étudiant, de sculpture et land art ?
On m'a juste demandé si j'avais autre chose que personne n'avait jamais vue. J'ai mentionné mes diapos datant de mes années étudiantes, et ça a plu. Quand j'étais étudiant en art, j'adorais la peinture, mais c'est une discipline très dure. Par contre, la sculpture je maîtrisais mieux, j'avais l'habitude de construire des trucs. Je suis passé par plein de versions et de techniques de sculpture différentes. J'ai fait tout ce qui était possible à l'époque : l'acier, la céramique, le bois. Même le néon. J'ai tout fait. 

Ça fait quel effet de se replonger dans des photos ou vidéos prises il y a 20 ou 30 ans ?
Il y a beaucoup de Polaroïds dont je me souviens très bien, leur situation et leur contexte aussi. C'était des photos tests. J'avais toujours un appareil photo noir et blanc et un Polaroïd à portée, et j'utilisais les deux. Je faisais en sorte de photographier les choses avec le plus de médiums possibles, tout le temps. C'est une bonne règle. Quand je tournais des vidéos, j'installais une caméra sur un trépied, dans un coin. Et ça restait là, je ne le bougeais plus. C'est bizarre de réentendre la musique que j'écoutais à l'époque. Je me demande parfois ce que c'est. Je crois qu'il y a du Dio - Ronnie James Dio. Et après j'enchaîne sur du Nine Inch Nails, ce genre de groupes obscurs, qui ont été populaires pendant cinq minutes. 

Donc c'était surtout bizarre de se replonger dans les vidéos ?
Ouais, j'avais oublié beaucoup de choses. Par exemple, cette vidéo d'une skinhead - je n'ai aucune idée de comment j'étais tombé sur elle ou de qui me l'avais conseillée, c'était bien avant Internet et tout le reste. Mais c'est pour ça que je la voulais, parce que ses cheveux étaient longs d'1cm. Elle venait juste de sortir de prison et elle raconte son histoire. Elle était en prison avec son mec, aussi un skinhead. Elle avait pris 14 ans et lui 16. Elle était sortie pour bonne conduite. Et elle parle comme si elle avait Asperger, sans jamais s'arrêter. Je parlais avec elle d'une fille avec qui j'étais sorti et qui était en prison à l'époque. J'avais complètement oublié cette fille ! Je suis sorti avec elle quand j'étais encore toxico. Elle s'était battue avec la police et avait pris 4 ans, au Texas. Ça m'était totalement sorti de la tête. 

Tu penses que c'est pour ça que tu voulais photographier cette fille ? Qu'est-ce qui t'attire chez tes sujets ?
Déjà, je pense que ces filles correspondent toutes au profil - sûrement fantasmé par mes souvenirs - de chaque femme dont j'ai été amoureux ou qui m'a attiré tout au long de ma vie. Après, il y a pas mal de filles que je ne m'explique pas pareil. Qui sont simplement entrées et je me suis dit « Elle est pas mal, je vais la photographier. » C'est marrant, avec cette fille qui était en prison… Tu n'as jamais regardé le visage de quelqu'un en te disant « Où ai-je déjà vu ce visage ? » Dès la naissance, on est marqué par l'image des gens qu'on apprécie. Ces souvenirs sont gravés dans nos têtes et on réagit à ces visages. Cette fille qui était en prison, je me suis rendu compte très longtemps après qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à mon frère ! C'est encore un phénomène que je remarque - pourquoi j'aime ce modèle ? Pourquoi me rappelle-t-elle mon passé ?

Tu as fait beaucoup de photos de tes amis. C'est différent de photographier des proches ?
Je pense, oui. Mais à mon âge, tu vois passer beaucoup de monde. Ce qui est intéressant c'est de voir différents types apparaître et réapparaître, encore et encore. Cet été j'ai shooté le sosie d'une fille avec qui je sortais il y a 30 ans. Elle avait le même rire, la même personnalité, tout pareil. Ça arrive très souvent. 

Ça te dérange que les gens collent une étiquette « érotique » à ton travail ?
Il y a une bonne partie de mon travail qui l'est. Je ne sais pas si érotique est le bon mot, mais il faut que ce soit beau. Par contre je ne me dis jamais : « Je veux que les gens soient excités en regardant cette photo ! » Je ne pense pas du tout à ça. Dans mon livre Shot by Kern j'ai pu mettre d'autres travaux, comme les filles de la série Medicated - des filles en train de prendre leur pilule, dans le genre - mais pour pouvoir faire ça, il fallait en contrepartie ces photos de filles sexy étendues sur un lit. 

Comment en es-tu venu à travailler avec Petra Collins, à être son mentor ?
On a mangé ensemble il y a à peine une heure ! On s'est rencontrés en 2010 grâce à un gars qui voulait m'organiser une expo à Toronto mais qui ne trouvait pas d'espace. Il a fini par trouver un endroit où habitait le copain de Petra à l'époque. Petra était là à bosser comme une folle. Elle aidait pour la peinture, elle bougeait des trucs dans tous les sens, elle accrochait des choses aux murs ; elle bossait dans tous les recoins. Elle n'avait que 17 ans. C'est comme ça que je l'ai rencontrée.

Et elle a commencé à faire des castings pour toi ?
Quand je suis revenu et que je l'ai revue, oui. Et puis elle a dû le refaire deux, trois fois après. Elle a organisé un casting ouvert pour Shot by Kern et elle m'a aidé à tourner un clip. Je l'ai embauchée comme assistante. Elle m'a aussi un peu inspiré la série dont je parlais, Medicated. C'est elle qui m'a parlé des jeunes filles médicamentées. Ça me semblait être un sujet super. Je l'ai photographiée elle aussi pour cette série. 

Comment son casting t'a influencé en tant que photographe ?
C'était génial, parce qu'elle travaillait à American Apparel à l'époque. Et pendant cette longue période, American Apparel était incroyablement populaire. C'est devenu une grosse source de modèles. J'imagine que Dov ou je ne sais qui embauchaient ces filles qui à leur tour trouvaient d'autres filles pour travailler en boutique. Et ces filles m'aidaient à trouver des modèles. Petra m'a emmené dans un American Apparel à Toronto et on demandait le plus naturellement du monde si les filles voulaient se faire photographier.

Pourquoi East Village est-il toujours aussi intéressant, après toutes ces années ?
Le plus intéressant, c'est que j'ai un appart à trois chambres pour 1500$. C'est pour ça que je reste ici. Ce qui est génial avec East Village, c'est ça a été un quartier super branché. J'ai emménagé ici avant que ce soit branché, puis ça l'est devenu, à l'excès, et maintenant c'est fini, dieu merci. Maintenant c'est juste un quartier agréable à vivre. 

Polarized se tient au Fortnight Institute du 9 septembre au 9 octobre 2016. 

Credits


Texte Hannah Ongley
Photographie Richard Kern

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