comment se drogue-t-on en 2015 ?

Quelles drogues les gens consomment, à quel rythme et où est-ce qu'ils se les procurent ? Les pratiques anglaises questionnées.

par Dean Kissick
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24 Novembre 2015, 11:35am

"Tu es coincé sur une île déserte avec des champignons hallucinogènes, de l'herbe, de la coke et de la MDMA. Laquelle accepterais-tu d'abandonner pour en découvrir une nouvelle ?" - c'est la question que pose Adam Winstock, docteur et psychiatre spécialisé dans l'addiction et fondateur de l'observatoire des drogues. En 2015, il recensait plus de 100 000 utilisateurs de drogues en Angleterre - des gens comme vous et moi, potentiellement, qui ingurgitent occasionnellement des substances illicites par plaisir et représentent le plus grand nombre d'utilisateurs de drogues au monde. Leur étude pour 2016, en partenariat avec The Guardian et The Huffington Post a été lancée cette semaine et présente la mission du Dr Winstock : éduquer la population et l'informer sur l'origine des substances qu'elle absorbe.

Revenons à l'île déserte imaginaire débordante de narcotiques : le Dr Winstock pense que la plupart des gens s'en tiennent aux drogues qu'ils connaissent : les champignons hallucinogènes, l'herbe, la coke et la MDMA parce qu'ils nous offrent tous des expériences bien plus plaisantes que les concoctions synthétiques qui pullulent depuis une petite décennie sur le marché. Comme on le voit dans la presse et dans les documentaires Vice, la plupart des consommateurs qui se droguent dans les rues (au même titre que les enfants des favelas) sont les plus touchés par ce genre de produits dérivés. Ils ont finalement trouvé leur part du marché - dans les classes les plus populaires. Depuis trois ans environ, l'observatoire des drogues révèle que l'utilisation de ces produits chimiques dérivés du cannabis (légaux dans la plupart des petits commerces et pharmacies) conduit les consommateurs à des risques excessivement élevés concernant leur santé et ce beaucoup plus que la plupart des autres drogues (bien que l'héroïne ou le crack ne soient pas mentionnés). En 2015, 3,5 % des utilisateurs de ces produits se sont exposés à un danger réel concernant leur état de santé - un risque 30 fois plus élevé que lorsqu'on fume du cannabis. "En règle générale, la drogue la moins chère est la plus dangereuse" conclue le Dr Winstock.

La plus grande trouvaille de cette étude de 2015 a été de révéler que la plupart des consommateurs ne choisissent pas les produits synthétiques parce qu'ils sont légaux et donc considérés comme bénins - ils les choisissent parce qu'ils sont hyper cheap. La plupart des gens aimeraient pouvoir consommer de manière à limiter les dégâts et les effets secondaires, mais pour des questions financières, c'est souvent impossible. Les gens qui ont envie de se défoncer ne sont pas les plus bêtes, mais vivent souvent dans une réelle misère.

La consommation d'autres psychotropes synthétiques, de pilules et de poudres en tout genre, portant le label des marques Mexedrone ou M&M and Sparkle sont censées provoquer les mêmes effets que les substances illicites - elles sont heureusement en baisse sur le marché anglais. Pourquoi ? Parce que l'Angleterre est la première à répondre présente lorsqu'il s'agit de consommer qualité : MDMA ou cocaïne en première ligne. En 2015, la cocaïne restait la drogue la plus chère sur le marché - ce qui a changé, c'est qu'elle est aujourd'hui vendue sur un marché à non plus un mais deux niveaux : très mauvaise ou très bonne qualité. En Angleterre, le prix moyen d'une cocaïne de mauvaise qualité est de 52 livres sterling, celle de bonne qualité monte à 75 le gramme. Mais plus la cocaïne est pure, plus les risques sont lourds et plus il est simple de frôler l'overdose. Comme l'explique le Dr Winstock, "la drogue de meilleure qualité est toujours plus puissante que la mauvaise."

Aujourd'hui, le prix moyen d'une pilule d'ecstasy est de 8.79 £ mais chaque pilule est beaucoup plus fortement dosée qu'avant et le nombre d'utilisateurs ayant eu recours à des services d'urgences médicales suite à sa prise a augmenté, passant de 0.3% en 2013 à 0.9% en 2015. Les pilules en 2015 contiennent jusqu'à 200 ou 300 mg de MDMA supplémentaire, ce qui est respectivement, deux à trois fois supérieur à ce qu'il est recommandé d'ingérer en une prise. Le journaliste de Vice Thijs Roes est parti à la rencontre des usines hollandaises dans lesquelles sont fabriquées les pilules d'ecstasy qu'ils vendent au monde entier. Il explique "qu'elles s'adonnent à un concours de pisse. L'un d'entre eux m'a dit qu'il s'agissait d'une véritable compétition entre les usines et d'une course. Un autre m'a décrit comment ils ont lancé une pilule de 330mg pour la tester sur le marché et voir si elle serait viable."

De façon inquiétante, on remarque que les anglais ingurgitent une dose beaucoup plus importante de MDMA en une nuit que dans tous les autres pays du globe (la dose moyenne étant de 250 mg, les anglais vont jusqu'à 420 mg en une nuit). "L'excès est une grande spécialité britannique. La modération n'a pas son mot à dire" observe le Dr Winstock. C'est vraiment très anglais d'assimiler l'excès au bonheur et le dialogue doit changer - plus de drogue ne veut pas dire meilleure soirée. Il s'agit de comprendre l'acte de se droguer, il faut que ce soit le bon moment, le bon endroit et avec les bonnes personnes autour."

L'étude de 2015 révèle également que notre façon de consommer la drogue est en train de changer : lorsqu'elle a fait son apparition à la fin des années 1980, la MDMA était une drogue prise dans les raves, mais aujourd'hui, cette culture n'est plus aussi prédominante qu'avant et les clubs hédonistes ne courent plus les rues. Aujourd'hui, rien n'empêche la plupart des gens de se droguer à une petite soirée entre amis  - il en va de même pour la cocaïne, voire plus. Les descentes à la maison à sniffer jusqu'à l'aube dans le salon d'un copain de copain. Dr Adam Winstock explique cette tendance : "La prise de drogue en 2015 est devenue pour certains une fin en soi et la destruction est un but à atteindre. Le parfum de la scène clubbing des années 1980 et 1990 me manque parfois : la drogue était une façon de communier avec son environnement - aujourd'hui, on recherche plus à se défoncer et je ne suis pas certain qu'on puisse y changer grand chose…" 

Credits


Texte Dean Kissick
Photographie Jamie

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