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l'éternel dilemme vestimentaire des femmes de pouvoir

Pourquoi considère-t-on constamment la mode et la politique comme mutuellement exclusives ?

par Jake Hall
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25 Juillet 2016, 8:55am

"Si une femme est mal habillée, on remarque sa robe, mais si elle est impeccablement vêtue, c'est elle que l'on remarque". Des mots d'abord prononcés par Coco Chanel ; plus tard récités par Katherine, géniale femme d'affaire jouée par Sigourney Weaver dans le film Working Girl (1988). Elle les adresse à Tess, jeune provinciale ambitieuse en éternelle quête d'un respect jamais gratuit dans l'impasse masculine des entreprises new-yorkaises. Le message est simple, direct : si tu veux réussir, tes vêtements doivent être une projection de ton désir. En d'autres termes, c'est un uniforme de pouvoir qu'il faudra adopter. Dans les années 1980 l'uniforme est le suivant : vestes de costume aux épaulettes extra-larges, talons à n'en plus finir et chevelure laquée aux proportions astronomiques. Un mélange de glamour et d'androgynie qui disparaitra avec les années 1990 et le minimalisme. Mais, 25 ans plus tard, le look classique refait surface avec les silhouettes architecturales du Balenciaga de Demna Gvasalia. Mais est-ce que ces "tenues de pouvoir" sont une réelle expression politique, ou une simple relique d'un passé révolu ?

Une question qui a été soulevée loin des podiums, dans les descriptions faites par la presse de Theresa May, récemment devenue la seconde Première ministre femme de l'histoire du Royaume-Uni. Le Sun a ainsi célébré sa victoire avec une couverture assez hideuse sur laquelle étaient placardés les mots "Heel, Boys" - jeux de mots avec heel (talon) et kneel (s'agenouiller). En photo : ses kitten heels imprimés léopard écrasant ses collègues masculins. Et ce n'est pas la première fois que ses talons sont utilisés pour illustrer des articles en rapport à sa carrière politique. Une seule question : pourquoi ? Clairement, il y a une petite touche de fétichisme dans le gros titre du Sun. May y est transformée en une maîtresse perverse et dominatrice, castratrice. Et ce n'est pas l'unique couverture média qui ait jugé bon de donner une importance première à son habillement. Des articles entiers ont été écrit sur ses manteaux multicolores ou ses robes des plus "tape-à-l'œil".

Une habitude assez fréquente dans le milieu politique. Bien sûr, le leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn a été attaqué sur son survêtement et son approche parfois très personnelle du costume-cravate, mais les médias s'attardent davantage sur les choix vestimentaires des femmes politiques, ou des femmes des hommes politiques. Les options d'une tenue classique d'un homme politique restent assez restreintes. Il n'y a pas grand chose à dire sur un costume et une cravate. Par contre, les tenues des femmes prêtent davantage à l'expression personnelle, et sont donc constamment analysées en partant du principe qu'un look est codifié et que l'on peut savoir si une femme est faite pour tel ou tel job à la seule vue de sa garde-robe. Hillary Clinton a dû faire face aux mêmes observations méticuleuses pendant sa carrière politique. Souvent, la teneur de ses projets politiques a été écrasée par des discussions inintéressantes sur la couleur de ses fringues. Vanessa Friedman, du New York Times, estimait récemment que Clinton avait finalement réussi à sortir son esthétique du débat en endormant tout le monde avec une série de tenues banales. On peut alors se demander pourquoi l'on considère constamment la mode et la politique comme mutuellement exclusives.

Cela vient peut-être du fait que la mode est vue comme un domaine superficiel et purement esthétique, à des années lumières de tout le sérieux qu'on accole à la politique. Ce n'est pas vrai. Examiner ce que la garde-robe peut provoquer dans l'opinion et la perception publique ne devrait pas être quelque chose de tabou. Robb Young a souligné cette intersection entre mode et politique dans son livre Power Dressing : First Ladies, Women Politicians and Fashion (2011). Une exploration concise de la manière qu'ont pu avoir des femmes comme Winnie Mandela, Michelle Obama ou Margaret Thatcher de communiquer via leurs tenues. Comment, du coup, lier tout ça à ce fameux uniforme du pouvoir ? Pour faire simple : les explorations vestimentaires du pouvoir féminin se sont amplement diversifiées depuis les années 1980, parce qu'il y a aujourd'hui plus de femmes au pouvoir. L'approche de cette tendance par Gareth Pugh s'accompagnait d'un masque d'Hannibal Lecter et de la chanson Corporate Cannibal de Grace Jones - une exploration à la fois sinistre et détonante des "power bitches", incidemment largement inspirée d'Hillary Clinton.

Dans un autre genre, le "power look" deux pièces de Demna Gvasalia à Balenciaga paraissait être une extension toute naturelle des silhouettes sculpturales qui ont fait sa renommée. En effet, les costumes n'étaient qu'une composante d'une collection qui comprenait également des doudounes ; qui présentait une continuité esthétique mais pas forcément conceptuelle. Même s'ils fondent une version exagérée de la réalité, ce sont des exemples frappants de ce que la mode peut produire comme commentaires culturels. Ce n'est pas par hasard que ce débat autour du pouvoir féminin s'est de nouveau immiscé dans les défilés ; au moment où Theresa May, Angela Merkel et Hillary Clinton enracinent sûrement leur statuts de femmes politiques les plus puissantes du monde. 

Ces collections, en revanche, ne sont pas réellement à l'image de l'uniforme actuel du pouvoir - les coupes architecturales et leur théâtralité viennent au contraire rappeler que ces pièces appartiennent bel et bien au passé. Les femmes de pouvoir aujourd'hui se conforment aussi bien au traditionnel tailleur qu'elles osent porter des pièces beaucoup plus en phase avec leur féminité. Comme Theresa May, qui refuse de mettre au placard ses kitten heels et ses robes de créateur.

Et puis il y a Michelle Obama, une femme qui a immédiatement utilisé son statut pour encourager ses designers favoris et déclencher dans la foulée une petite hype autour de son style. Quoi qu'il arrive, les femmes sont toujours accusées - de trop s'y intéresser ou pas assez. La preuve que les vêtements constitueront toujours un prise de parole politique. Aux femmes de s'en emparer.

Credits


Texte Jake Hall
Still from Working Girl