5 documentaires à voir absolument avant la fin de l'année

Du quartier d'Harlem à Amy Winehouse et de Kurt Cobain aux massacres indonésiens, la vérité sur petit écran n'a jamais été aussi troublante.

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18 décembre 2015, 1:41pm

Le portrait déchirant des groupes d'autodéfense à la frontière Mexicaine (Carter Land), une enquête exhaustive sur le mystérieux mouvement scientologiste (Going Clear) et 80 minutes avec une icône de mode nonagénaire increvable (Iris). 2015 est l'année qui a inspiré comme jamais le récit documentaire. Un dénominateur commun à tous leurs réalisateurs ? Ils ont tous choisi de laisser de côté les structures dichotomiques qui voient le monde en terme de bon/mauvais, gauche/droite, riche/pauvre et réalité/imaginaire pour en faire ressortir la complexité. Un choix qui n'aurait pu que plaire à Herzog, lui qui disait que les documentaires étaient de vrais films déguisés car ils ''créent une réalité qui dépasse le simple fait''.

Les plus belles prouesses dans le domaine du documentaire nous offrent un regard nouveau sur les tragédies de Kurt Cubain, Amy Winehouse, The Angulos Brothers, Laurie Anderson, Adi Rukun et les laissés pour compte d'Harlem. Ils nous laissent dans le doute, nous amènent à questionner le sens même du documentaire. Si une certaine tristesse traverse les documentaires que nous vous présentons aujourd'hui, ils exhument et exacerbent la puissance de notre humanité. Qu'il s'agisse d'un jeune réalisateur qui enregistre les moindres faits et gestes de ceux qu'on ne voit jamais à l'écran, de l'histoire des musiciens engagés ou de la terrible histoire d'un indonésien dont le frère a été sauvagement exécuté sous la dictature des années 1960, chacun de ces documentaires pointe du doigt l'atrocité humaine avec brio et recul. 

1. Field Niggas
On n'a pas trouvé de film plus à propos pour raconter la vie des misfits depuis Marc Singer et son étonnant Dark Days. Field Niggas retrace les débuts du photographe et réalisateur Khalik Allah. Il revient sur son quartier d'enfance, Harlem, pour immortaliser chaque coin de rue, chaque façade délabrée et chaque habitant qu'il compare aux ''esclaves des plantations'' (une analogie que Malcolm X faisait déjà en 1963 dans un discours poignant). Drogués, vagabons, sans-abris ou policiers municipaux, la caméra d'Allah traverse Harlem et l'illumine de son esthétique hyper-saturée, quasi-spirituelle, que les dialogues dérangeants viennent sublimer. Son documentaire ne ressemble à aucun autre : troublant, impressionnant, immersif et éloquent. En se tenant à l'écart de tout voyeurisme, Allah utilise sa caméra comme Herzog, il s'investit à l'écran, son aura transparait à l'image. Si le réalisateur ne prétend pas apporter les réponses que nous attendons, ils nous transportent dans un autre temps, enregistre les pulsations d'un quartier, d'une époque et d'une existence. 

2. The Look of Silence
Moins baroque, plus sobre (lais non moins criant) que sa précédente leçon d'histoire The Act of Killing, The Look of Silence est un condensé de la cruauté humaine. Si son premier film nous transportait dans les années 1960 d'une Indonésie qui commettait son propre génocide envers la population locale et contre les communistes et se mettait à la place des geolliers, Looks nous renvoie aux victimes de ces tristes événements. L'attention se porte sur Adi Ramli (dont le vrai nom a été volontairement changé), le grand frère de Ramli, exécuté avant sa naissance. Adi part à la rencontre de ses bourreaux et leur demande comment ils ont pu assister à tant de violence et pourquoi ils l'ont perpétré. C'est un projet audacieux, courageux qui laisse Adi dérouler le fil de ce morceau d'histoire que la population a été forcée de taire - beaucoup d'indonésiens ont d'ailleurs mis la main à la patte pour ce documentaire réalisé par Joshua Oppenheimer. Look of silence nous rappelle que la peur est l'instrument politique le plus puissant et le plus nocif. 

3. Heart of a Dog
Lolabelle est le chien de Laurie Anderson. Ce canidé multi-facettes est à l'image de sa maitresse, une artiste, performeuse et musicienne acclamée. Laurie utilise la mort de son chien comme la source d'un regain de créativité et un moteur artistique. Son documentaire Heart of a Dog est une méditation expérimentale sur le chagrin, le deuil où philosophie et humour noir s'entremêlent. Filmé principalement à l'Iphone, l'esthétique rappelle celle de Chris Marker : nombriliste et lyrique de la plus belle manière qui soit. Lou Reed et les Velvet en bande-son ouvrent les voies à la mélancolie. 

4. The Wolfpack
Crystal Moselle est tombé par hasard sur une fratrie dégingandée aux cheveux long et gras, blousons de cuir aux épaules, paradant sur First Avenue. Une aubaine pour cette réalisatrice en herbe. Crystal est parvenue à lier des liens incroyables avec cette bande de teens sud-américains, les Angulos, qu'on croirait sponsorisés par Ray-Ban. Six garçons et une fille (tous frères et s?"urs) qui ont passé leur vie à partager leurs chambres de leur petit appart du Lower East Side. Leur père hyper protecteur est d'origine péruvienne et a toujours eu peur que ses enfants se fassent contaminer par l'exubérance de New-York. Une nouvelle pierre précieuse apportée à l'histoire du documentaire avec ce portrait obsédant d'une famille aux relations dysfonctionnelles qui présente en filigrane les codes de la communauté sud-américaine de New York. Leur situation familiale ressemble à celle d'otages et ces enfants du rock, qui ont été scolarisés à la maison, ont puisé leur style et leurs inspirations dans les films. Tous mordus de cinéma, ils s'amusent ensemble à reconstituer avec grand soin les scènes mythiques des films de Scorseses, Tarantino et Nolan. Les Angulos vont parfois jusqu'à recréer les costumes de Dark Knight avec des tapis de yoga et des bouts de carton. Alors qu'un nuage d'ambiguïté plane sur l'ensemble du documentaire (leur père renonce tout à coup à son emprise de fer sur ses enfants sans explication), ce film devient au fur et à mesure un véritable chef-d'?"uvre. Sans détours, charismatiques et matures, ces frères et s?"urs semblent avoir répété toute leur vie pour assurer leur quart d'heure de gloire. Et c'est Crystal Moselle qui leur a offert. 

5. Kurt Cobain: Montage of Heck & Amy
De leurs promesses de jeunesse à leur célébrité tumultueuse jusqu'à leurs disparitions tragiques, les documentaires biographiques consacrés à Amy Winehouse et Kurt Cobain sont parvenus à pénétrer l'univers de ses deux piliers mythiques de la musique avec brio. Le film Kurt Cobain : Montage of a Heck réalisé par Brett Morgen rassemble une quantité incroyable d'archives : des dessins de Kurt enfant, des journaux intimes enregistrés sur cassettes audio et des images vidéos faîtes maison. On y découvre les aspirations de ce musicien extrêmement sensible et humain, dont l'enfance déséquilibrée l'a poussé à devenir un grand marginal, un féministe convaincu et un défenseur de tous les misfits possibles et imaginables. 

Le documentaire Amy, réalisé par Asif Kapadia, a fait des ravages au box-office en évitant tous les tropes poussiéreux du documentaire traditionnel. Le film rassemble des témoignages audio poignants et déroule progressivement la vie d'Amy Winehouse tandis que les paroles envoutantes de la chanteuse voguent à l'écran à la façon d'un journal intime. Que ce soit la choucroute capillaire d'Amy ou son eyeliner ou encore les chemises à carreaux et les gilets troués de Kurt Cobain, tous les apparats de ces deux monuments de la musique font d'eux des rebelles de la mode et des artistes de c?"ur. Tous deux ont également lutté contre les médias et leur addiction commune aux drogues. Mais malgré leurs approches feutrées et sensibles, les films de Morgen et Kapadia alimentent ensemble une fascination malsaine pour le club des 27 (la malédiction de ces stars du rock tragiquement disparues à l'âge de 27 ans). Écouter leurs familles narrer leur perdition et faire le bilan de leur génie stoppé en plein élan rend leur présence posthume à l'écran assez gênante pour être très honnête. 

Credits


Texte : Michael-Oliver Harding