au-delà du pipeline, les vies amérindiennes (2ème partie)

Dans la seconde partie de notre reportage sur la résistance pacifique qui s'organise contre le Dakota Access Pipeline à Standing Rock, la parole est directement donnée au protecteurs de l'eau, qui expliquent leur présence, racontent ce mouvement, et...

par Amber Mahoney and Kate Bould
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15 Décembre 2016, 10:20am

La photographe Amber Mahoney et la journaliste Kate Bould se sont rendues à Standing Rock, dans le Dakota du Nord, à la rencontre des « protecteurs de l'eau » qui se sont pacifiquement élevés, et continuent de s'élever contre la construction du pipeline Dakota Access. Malgré leur récente victoire - le Corps des ingénieurs de l'armée des États-Unis a refusé un permis à la compagnie à l'origine du projet, Energy Transfer Partners - le combat continue. Dans la seconde partie de leur reportage, Kate et Amber parlent directement aux protecteurs de l'eau, qui expliquent leur présence à Standing Rock, racontent ce que ce mouvement signifie pour eux et révèlent tout ce qu'ils veulent faire entendre au monde. 

Mercedes Halsana, 25 ans

Qu'est-ce qui t'as menée ici ?
Ma mère est originaire d'ici, de Cannon Ball. Quand le DAPL a commencé, ils ont demandé aux femmes et aux enfants d'être sur place. On était là quand ils ont commencé à bloquer la voie ferrée. On était là, les enfants étaient là. Ils ne comprenaient pas ce qu'il se passait à l'époque, on a dû leur expliquer. On est là depuis ce moment-là. On partira peut-être dans une semaine ou deux. On ne peut pas rester pour l'hiver. On n'est pas vraiment équipés pour passer un hiver dans le Dakota du Nord.

Vous êtes dans une tente ?
Oui, on a toujours été dans une tente. On en est à notre quatrième tente. Le vent est très dur dans le Dakota du Nord.

Il y a un message que tu ne trouves pas assez relayé et que tu voudrais faire passer ?
Je trouve simplement que c'est injuste ce qu'il se passe ici. Les effets de la cupidité américaine sur le monde et sur ma réserve son terribles. Mais le fait d'être là, cette expérience, le fait de rencontrer tout le monde… c'est vraiment sympa de voir tous ces gens qui nous soutiennent, qui soutiennent Standing Rock. Je suis vraiment fière que nous soyons la dernière nation, et la première, à rassembler tous ces gens.

C'est très beau.
C'est pour ça que je suis si heureuse. Je suis fière de venir de Standing Rock. 

Frankie Tso Junior, 19 ans

Tu peux me répéter ton nom ?
Mon nom est Frankie Tso Junior. Je suis un Navajo d'Arizona. Mon nom indien est Grass Buffalo.

Tu es ici depuis combien de temps ?
À peu près deux mois. Je suis venu ici pour perpétuer ma passion ; ça fait longtemps que j'essaye de protéger l'eau d'Arizona. J'ai essayé de protéger mes rivières locales, mais ça n'a pas vraiment marché. Les eaux ont été polluées. Je ne veux pas voir une autre marée noire, parce qu'il est impossible de nettoyer le pétrole. Les dégâts sont permanents. Ça tombe au fond de la rivière, et ça y reste pour toujours !

Qu'aimerais-tu dire au public ?
Déjà, je dois dire que je n'ai jamais aimé les médias. Mais je commence à réaliser qu'il existe de bons médias, comme vous, qui font passer la vérité plutôt que de sous-entendre que nous sommes des manifestants terroristes, sur notre propre terre. C'est incroyablement stupide.

Mais ce que je voudrais dire aux gens, avant tout, c'est que vous devez venir ici et observer les choses de vos propres yeux. Vous allez sentir l'énergie et la présence de tout le monde en venant ici. C'est une cause juste, qui réchauffe le cœur, et ça se sent partout. Habituellement, quand je me balade, personne ne se salue ou ne fait l'effort de sourire, mais ici c'est comme ça tout le temps. C'est vraiment très touchant, parce que je n'ai jamais été très à l'aise avec les gens, mais ici je me rends compte que je suis chez moi. Spirituellement, je suis chez moi.

Il y a une énergie particulière ici ?
Exactement. C'est palpable.

Quelque chose à rajouter ?
D'abord, je ne suis pas d'accord avec l'arrivée de Trump au pouvoir. Deuxièmement, je ne suis pas d'accord avec l'arrivée de Trump au pouvoir. Et troisièmement, je ne suis pas d'accord avec l'arrivée de Trump au pouvoir. 

Clay Shank, 29 ans

Qu'est-ce qui t'as amené ici ?
Ça fait dix jours que je suis là. Là d'où je viens, en Californie, notre dépendance à l'énergie fossile nous affecte physiquement et psychologiquement. L'usage quotidien de la voiture et l'expérience des embouteillages a isolé les gens et freiné notre communauté. Du coup, j'ai passé quelques mois sans utiliser de transports à carburants fossiles, et j'ai tracé quelques centaines de kilomètres à travers la Californie comme ça. J'ai repris une voiture pour venir ici. Je suis venu ici parce que j'étais terriblement frustré des injustices qui font souffrir nos amis amérindiens.

Tu penses rester combien de temps ?
Beaucoup de gens aiment à dire qu'ils seront là pendant tout l'hiver, et il y a de la force dans un tel engagement. Mais je préfère dire que je serais parti la semaine prochaine, parce que je pense que nous allons mettre un terme à tout ça rapidement. C'est en tout cas mon espoir. J'espère que je pourrais partir d'ici dans quelques jours, avec la satisfaction d'une mission accomplie.

Qu'aimerais-tu dire aux médias ou au public ?
Je pense qu'ils doivent réaliser que la plupart des produits que l'on utilise viennent de sources sales. Notre attitude consumériste attaque notre âme, bien plus qu'on ne peut le réaliser. Il y a beaucoup de gens qui refusent même de reconnaître le fait que nous sommes constamment en guerre pour nos ressources. Il est temps de comprendre que les plus belles choses de la vie sont gratuites : les levers de soleil, l'eau propre, l'air propre. J'aimerais que le public américain comprenne que s'il passe moins de temps à conduire et plus de temps à marcher ; moins de temps à consommer et plus de temps à réparer ce qu'il a, nous seront tous plus heureux et en meilleure santé. Je pense qu'on est à deux doigts de cette prise de conscience. 

Mauro Oliveira, 56 ans

De quelle tribu faites-vous partie ?
Je suis issu de trois tribus différentes, et je suis aussi européen. Du côté de ma mère, je suis né au Brésil, mon père est convaincu que nous sommes des Guarani, ma mère dit qu'elle a la preuve que nous héritons des Cherokee et ma tante penche du côté des Blackfoot. J'ai vu des images de mes ancêtres. Il y avait beaucoup de honte par rapport à tout ça, c'est pour ça que ces informations ne sont pas claires.

Depuis quand êtes-vous ici ?
À peu près deux semaines. Je ne vais rester que quelques jours de plus. Je travaille pour une organisation caritative en Californie qui envoie des fournitures et de l'argent ici depuis le mois d'août.

Vous avez l'impression qu'il y a des choses dans ce mouvement, dans ce camp, qui sont mal comprises et mal communiqués par les médias ?
Il y a beaucoup de confusion ici. Beaucoup de leaders. J'ai l'impression que les médias ne saisissent et ne relaient pas assez l'importance des matriarches. Leur message est très puissant. Elles doivent se débattre dans cette civilisation patriarcale, cette société, et même au sein des Lakota, pour faire passer ce message. Il est le suivant : « Nous donnons la vie, et nous vous voulons continuer à le faire mais le patriarcat menace cela. » Comme vous le savez, tout vient du patriarcat : la guerre, le marché boursier, les corporations… Nous devons revenir au matriarcat.

Et les hommes doivent soutenir cette démarche.
Les hommes bons suivront les grandes femmes.

Quelque chose à rajouter ?
Non, non, je suis juste heureux que vous soyez là, que vous soyez une femme, et que vous vous intéressiez à tout ça. Finalement, vous prenez position pour les générations futures, pour mon enfant, et ça me touche beaucoup. 

Ursula Young Bear

D'où viens-tu ?
Je fais partie de la tribu Oglala. Je suis arrivée ici début septembre, et je prévois de rester jusqu'à ce que le serpent noir soit vaincu.

Qu'est-ce qui t'as donné envie de venir à Standing Rock ?
Quand je suis venue ici, avant, c'était avec ma mère, et j'étais là pour elle et pour ma fille. Ma fille a 9 ans, ma mère en a 74. À un moment, il faut savoir prendre position, et pourquoi pas pour défendre l'eau ?

J'ai entendu beaucoup de gens évoquer ce « serpent noir ». Qu'est-ce que ça signifie exactement ?
Ils l'appellent le serpent noir parce qu'il y a une prophétie à ce propos, qui nous dit qu'un jour, nous allons devoir faire face au serpent noir. Ça fait longtemps, c'était il y a une centaine d'années, j'ai oublié qui l'a dit, mais il y a plus d'un Indien qui a prophétisé cela.

Ça fait quoi d'être une femme, sur ce camp ?
Ça fait beaucoup. Je suis ici et je prends soin de ma fille. Je dois prendre soin de moi et de ma fille, et c'est le rôle des femmes ici. Je n'arrive pas à imaginer ce que ça doit être avec cinq enfants. Ici, il y a une femme avec six garçons et un mari. Donc, elle a un homme, et tous ses enfants, et elle arrive quand même à courir dans tous les sens et être en première ligne. Derrière, on doit faire à manger, s'occuper du camp, parfois couper du bois.

Ahjani Yepa, 27 ans et Cece, 5 ans

Depuis quand êtes-vous ici ?
La première fois je suis venue du 9 au 11 septembre. Juste pour une courte visite. Après ça, je n'arrêtais pas de penser à cet endroit. Donc un mois plus tard je suis revenue pour une semaine, puis je suis à nouveau rentrée chez moi. Et je n'arrêtais pas d'y penser. J'ai sauté dans la voiture pour revenir, directement. Ça fait une semaine qu'on est là, cette fois. Je pense qu'on va continuer à faire des allers-retours. En ce moment je me suis davantage chez moi ici qu'ailleurs.

En tant que jeune femme sur ce camp, il y a des choses que tu voudrais dire au public ?
Mon expérience en tant que femme, en tant que mère, a été de comprendre nos rôles dans la société. Les hommes et les femmes sont très différents, donc tout le monde a un rôle séparé mais tout aussi important dans cette société. Je commence à comprendre l'importance de cet équilibre entre le masculin et le féminin.

Les hommes comme les femmes jouent un rôle très important, travaillent toute la journée, de manières différentes. Ces deux forces sont utiles.
Et nécessaire. Quand tu vis comme ça, dans une communauté aussi solidaire où tout le monde travaille à faire à manger tous les jours ou à se réchauffer toutes les nuits, tu te mets à apprécier les gens et toutes les tâches qu'ils font, même les plus petites.

Quelque chose à rajouter ?
Oui, notre culture n'est pas une nouveauté, pas une mode. C'est une vraie sagesse, un vrai savoir qui dicte comment nous vivons nos vies sur ces terres. Ce ne doit pas être…

Fétichisé ?
Voilà. Ce n'est pas une tendance. Notre culture n'est pas une tendance. Elle renferme une sagesse très sérieuse, le savoir qui nous permettra, nous, en tant que société, d'avancer et de conserver cette communauté indigène. Ce n'est pas du charabia spirituel. La transition vers un futur plus durable se fait maintenant, et elle commence par un regard en arrière et une attention prêtée aux savoirs et traditions indigènes. 

O'Shea, 20 ans

D'où viens-tu ?
Mon ADN réside dans les lignées Navajo et Cherokee.

Quand es-tu arrivée ici ?
Je suis arrivé au camp au début du mois de septembre. J'avais prévu de ne rester que quelques jours, mais je ne suis pas parti depuis.

Quel message aimerais-tu faire passer au public ou aux médias ?
Les gens et l'ambiance ici est euphorique et très prenante. Tous les êtres vivants ont besoin de ça dans leur vie. Nous sommes pures, indigènes, et nos ancêtres vivent à travers nous. À travers chacun de nous. 

Arrow Woman Banks, 42 ans, Jacqueline Suazo, 38 ans

Pourquoi êtes-vous ici ?
Arrow Woman : Pour nous assurer que les traités sont respectés.
Jacqueline : Je veux m'assurer que mes petits-enfants, et les petits-enfants de mes petits-enfants, et tout le monde, auront accès à de l'eau propre.

Beaucoup de médias font passer ce mouvement pour violent. Vous en pensez quoi ?
Arrow Woman : Ce n'est pas la première fois qu'une couverture médiatique est controversée. Il faut plus de clarté sur la nature du problème. Certaines personnes ne comprennent pas que le traité de Fort Laramie nous garanti le droit de toutes ces terres. Ce mouvement est en partie là pour restaurer la relation des indigènes à notre terre et notre eau. J'aimerais que les gens s'informent et prennent conscience du fait que c'est un problème de violation des droits de l'homme, pas des droits des indigènes.
Jacqueline : Il y a aussi une forme de racisme environnemental, vu qu'à la base, le pipeline devait passer par Bismarck. Ça a fait scandale là-bas, du coup ils ont changé le trajet de telle sorte qu'il affecte notre eau potable. Il y a tellement de facettes différentes à ce problème : le racisme, le racisme environnemental, le mauvais traitement des indigènes.
Arrow Woman : Il y a des lieux de sépultures qui ont été passés au bulldozer.
Jacqueline : C'était un vendredi soir. On a donné au tribunal les preuves qui montraient que des effigies, des autels et des lieux sacrés de cette terre allaient être recouverts par le projet. [Le Congrès stipule que tous travaux qui affectent des terres sacrées ou historiques doivent être menés en accord avec les tribus] Energy Transfer Partners a répondu en faisant venir des bulldozers. Ils ont tout passé au bulldozer.
Arrow Woman : C'est pour ça qu'il y a des rapports qui ne montre aucune preuve de sites sacrés. Et puis il y a eu cet incident, où je ne sais qui s'est introduit dans la communauté et a mis le feu à la colline*. Les pompiers ont mis 8 ou 9 heures à répondre à notre appel d'urgence. Mon mari est pompier à Denver, je lui ai raconté, et il m'a dit que c'était de la négligence totale, même pour une communauté rurale. C'est incroyable.

*Quelqu'un ou quelque chose a mis le feu à la colline en face du camp Oceti Sakowin. Des témoignages que nous avons entendus, les pompiers ont mis 8 heures à répondre. Le feu aurait facilement pu passer la route et toucher le camp, où des centaines de personnes se trouvaient.

J'ai parlé à quelqu'un qui a justement appelé les pompiers. Il a noté l'heure de son appel.
Arrow Woman : Il a dit combien de temps ?

Il dit avoir appelé vers minuit. Ils n'ont pas répondu avant 8 heures du matin.
Arrow Woman : Donc, 8 heures, c'est le rapport exact ?

Oui, c'est scandaleux.
Arrow Woman : C'est dur de croire qu'avec tous les drones et les hélicoptères qu'on voit au-dessus de nous, qu'avec toute leur surveillance, ils n'aient rien vu. Qu'ils n'aient pas vu quelqu'un en train de conduire, qu'ils n'aient pas sa plaque d'immatriculation. Je ne crois pas une seconde qu'ils n'aient aucune preuve pour poursuivre cette personne. Tout ça me fait dire que…je ne sais pas qui a payé pour qu'il fasse ça, mais quelqu'un le protège, c'est clair.

Surtout avec tous les policiers alentours.
Arrow Woman : D'expérience personnelle, je n'ai jamais vu un protecteur de l'eau agir dans l'agression ou la violence. Bien sûr, on peut se demander si quelqu'un de pro-DAPL a infiltré le camp et causé ses situations agressives. 
Jacqueline : J'étais là le premier weekend où des gens ont été arrêtés. Avant que cette photo n'ait été prise [elle me montre une photo d'une cérémonie de prière sur la ligne de front], avant que la police ne vienne dans cette zone, et vous pouvez voir que c'est très calme. C'est une photo de quand elle* a été arrêté. Il y a une vidéo d'elle en train de se faire arrêter, elle se tient là tranquillement, devant des policiers équipés de haut en bas, et c'était ça le ton et le comportement des « manifestations ».

* « Elle » est une référence à Red Fawn, une jeune femme pacifique qui aurait été violentée par la police.

Arrow Woman : J'ai aussi eu une conversation très intéressante avec un vétéran de l'armée de 20 ans ce matin. Il dit qu'il ne pourrait pas se permettre d'être arrêté, mais quand il va dans les premières lignes, s'il voit un crime policier, des policiers mal agir à l'égard d'un protecteur, il agira pour arrêter les choses parce qu'il a le sentiment d'être toujours en service. La police doit servir les gens, donc la police devrait protéger les protecteurs de l'eau. J'ai trouvé que c'était une très belle perspective venant d'un vétéran. Il pourrait perdre tous ses bénéfices s'il été arrêté. 

Je suis désolée de ce qu'il se passe ici.
Jacqueline: Ça ne devrait pas qu'inquiéter les gens d'ici, ça devrait inquiéter tous les Américains. Mais ça fait plaisir de voir que nous avons le soutien de plusieurs régions du monde.

Pour vous donner un aperçu du contexte : j'ai arrêté d'enregistrer mais une femme qui avait refusé d'être interviewée m'a demandé si j'avais déjà entendu parler de Red Fawn.

J'ai entendu parler d'elle, oui. Je n'osais pas trop demander d'infos supplémentaires, car j'ai cru comprendre que le sujet était sensible.
Jacqueline:Donc, Red Fawn — c'est ma petite sœur et ma sœur Hunka*. Nous faisons toutes deux partie du mouvement American Indian. Elle est venue honorer ma mère, décédée en juillet, si je me souviens bien. LE cancer l'a emportée et Red Fawn a décidé qu'elle voulait venir ici pour se battre au nom de sa mère, elle a donc été très active, c'est une figure connue de la communauté ici. C'est une personne douce, aimante et spirituelle. Elle lève le poing pour que justice soit faite et entendue. Elle était en première ligne lorsque les Oglagla ont été arrêtés. Ils l'ont encerclée [à l'occasion de la cérémonie].
Anonyme :Qui l'encerclait exactement ?
Arrow Woman :Les forces de l'ordre. 
Jacqueline:Donc elle leur a demandé ce qu'il se passait au juste.

*La cérémonie Hunka est celle où deux personnes sont liées pour l'éternité, plus encore que par un lien d'amitié ou de sang.

Jacqueline:Ils l'ont menottée et arrêtée, pour la seconde fois. Ils savaient qui elle était, notamment car sa voix porte au loin et qu'elle s'adressait souvent aux forces de l'ordre, directement et délibérément. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé mais ce que je sais, c'est qu'elle a été mise à part, puis les officiers l'ont battue. Vous pouvez voir sur les images qu'elle a été violentée. Son visage en est le témoin. Et la police a dit qu'elle avait entendu un coup de feu, mais c'était un leurre pour nous éloigner d'elle. Ils en ont profité.
Anonymous : Il existe une ligne et si vous ne dépassez pas la ligne, vous n'êtes pas arrêté. Si vous dépassez la ligne, alors vous serez arrêté. C'était un mouvement pacifiste. Elle parlait de derrière la ligne, ce sont eux qui se sont avancés pour l'atteindre et l'arrêter. Six officiers l'ont battue et ont tiré des coups de feu pour masquer le bruit de leurs coups. Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé pour justifier ces coups sur son visage, peut-être qu'ils avaient trouvé un pistolet sur elle. C'était comme s'ils l'avaient utilisé pour nous faire porter le chapeau dans les médias et décrédibiliser notre mouvement. 
Arrow Woman:Ils avaient besoin de cette histoire, de ce leurre. 

Joe Ayala, 29 ans

Tu es ici depuis quand ?
Depuis mercredi dernier je crois ? Non, pas mercredi dernier… Je ne sais même pas quel jour on est.

Jeudi ?
Bon, donc ça fait entre une et deux semaines que je suis là. C'est la deuxième fois que je viens.

C'était quand, la première fois ?
En septembre j'étais là pendant une semaine. Je ne me sentais pas bien en partant. J'avais l'impression d'avoir laissé une partie de moi ici. J'avais besoin de revenir pour la retrouver et remettre les choses en place dans mon esprit. Je ne pouvais pas partir sans avoir vu le combat arriver à terme.

La première fois que je suis venu ici, j'ai passé un moment très paisible. Mais en revenant à Portland, j'ai vu qu'un des camps avait été attaqué, ça m'a fait mal au cœur. J'ai mis les choses au clair de mon côté, j'ai clôturé mon bail, j'ai stocké toutes mes affaires dans un box et je suis revenu avec mon chien.

Tu as de la famille ici ?
Oui, j'ai des cousins qui viennent d'arriver, aujourd'hui.

Tu es de quelle tribu ?
Je suis Serrano. En Californie on l'appelle Yuhaviatam. Ma sœur doit arriver le weekend prochain. Avec les cousins, ça va faire une grande famille ici.

Il y a un message qui tu aimerais faire passer, quelque chose dont tu trouves qu'on ne parle pas assez ?
J'aimerais que tout ça soit couvert de bonne manière. J'aimerais que les gens y prêtent vraiment attention. J'aimerais qu'ils prennent conscience de la colonisation qui s'organise sous leurs yeux, de la violation des droits qui est en marche. C'est vraiment dégueulasse. J'aimerais qu'on voit tous les choses comme elles sont, qu'on s'y attache collectivement et qu'on évite ce genre de choses d'arriver.

Qu'on ait une sorte d'humanité.
Une sorte d'humanité. Toutes les sortes d'humanité.

Nous étions à l'autre camp hier, The Sacred Stone, et quand on demandait aux gens ce dont ils avaient besoin, ils répondaient « que les gens fassent attention à nous ».
J'aimerais qu'il y ait plus de gens qui viennent ici, plus de gens qui nous aident. On a besoin d'encore plus de bras. Il y a plein de gens qui comparent ça à Woodstock. Ce n'est pas Woodstock, ce n'est pas un endroit où tu peux venir et te faire ton petit cheminement personnel. C'est une action collective que l'on doit mener à bout. 

Raymond Uses the Knife, 60 ans

De quel tribu êtes-vous ?
Cheyenne River Sioux.

Vous êtes arrivé à quel moment dans le camp ?
En juillet, au milieu de l'été. C'était magnifique. La nuit, le ciel était vraiment merveilleux.

Qu'est-ce qui vous a mené ici ?
J'étais vraiment très heureux de voir autant de tribus se rassembler pour défendre une cause, pour sauver la Terre Mère et notre source d'eau. Ma tribu est aussi menacée. Nous sommes la tribu jumelle, nous bordons Standing Rock Sioux sur notre face nord. Notre apport d'eau n'est qu'à 70 kilomètres en aval du lac.

Il y a un message que vous ne trouvez pas assez relayé et que vous voudriez faire passer ?
Les traités forment un contact entre les Etats-Unis et la nation Sioux. C'est très important pour mon peuple - le traité de Fort Laramie de 1851 et le traité de 1868. Le pipeline Dakota Access empiète de plus de 30 kilomètres sur nos terres régies par les traités, au nord de la réserve de Standing Rock.

Vous avez autre chose à partager, sur le camp, le mouvement ?
Les gens 100% Lakota comme moi ont été traumatisés par l'époque des internats*. La vie en réserve n'a aucun sens si nous avons aucune opportunité. Les routes sont mauvaises, il y a des kilomètres entre les communautés, et très peu de services. L'argent fédéral est très limité, et avec autant de conditions, il est très difficile de le dépenser. Il y a tant de morts, par suicide, ou à cause d'insuffisances rénales, cancers. Mais nous survivons. On fait le meilleur avec ce qu'on a. On s'accroche à notre culture. Notre langage se meurt mais nous le protégeons. Notre environnement est menacé de contaminations cancérigènes, avec du mercure, de l'arsenic et d'autres produits chimiques utilisés pour le pétrole et les pipelines, l'extraction minière. Voilà notre environnement. Mais nous vivons. Nous n'avons pas le choix.

*L'époque des internats a commencé dans à la fin des années 1860. Elle fait référence au moment où le gouvernement américain a tenté d'assimiler les Amérindiens à l'éducation occidentale en les privant arbitrairement de leur culture, leurs langages et leur éducation indigène.  

Harmony Lambert, 27 ans

Tu es là depuis quand ?
Un peu plus d'une semaine. Je vais rester une ou deux semaines de plus.

Tu peux m'expliquer ton rôle ici ?
Bien sûr. Je suis une Chumash, de Californie, la côte sud centrale. Je vis à Oakland en ce moment, et depuis l'année dernière je travaille avec l'Indigenous Peoples Power Project (IP3), et on a eu notre rôle à jouer ici, évidemment. Donc je suis là pour soutenir et aider, et j'éduque aussi les gens sur les moyens d'action directe non-violente. Chaque jour où il n'y a pas d'action de prévue, on s'entraîne à 14 heures. En gros, c'est pour les nouveaux arrivants du camp, pour les orienter et les former en protecteurs de l'eau.

Tu as un message à faire passer au public ou aux médias ?
Le plus important, c'est d'arrêter ce projet de pipeline. Mais au-delà de ça, je pense qu'il y a un objectif plus large. J'ai discuté avec de nombreux alliés indigènes, et je dirais - de ce que j'en ai entendu - que nous sommes aussi là pour renforcer toutes nos nations et tout le pouvoir qui en émane. Nous avons beaucoup de blessures à soigner, et je pense que ça y participe. Toutes ces nations qui se rassemblent, qui se soulèvent ensemble, qui montre leur force…nous sommes là, nous résistons, nous survivons et nous allons continuer à le faire. Nous sommes bien vivants, nous ne sommes pas un mythe. L'unité et le pouvoir de ce camp est aussi formidable qu'il est important. 

Mary Lyons

Nous avons entendu des buffles traverser la route et ce sont eux qui nous ont conduits ici la première fois. Vous pouvez rentrer sur le site via le camp Oceti Sakowin mais l'autre entrée est bloquée. Dans le camp Oceti Sakowin, ses enfants, son peuple. De l'autre côté se tiennent les officiers de police et ces deux côtés sont séparés par un petit pont ainsi que d'une barricade faite de pièces de voitures. Mary s'est exprimée devant les journalistes, les reporters, les enfants et la famille. C'est elle qui nous a conduit à la barricade. Derrière le mur qui nous séparait, elle s'est exprimée, de vive voix. Et tandis qu'elle parlait, deux hommes ont versé de l'eau sacrée sur la colline en face du camp et un policier a utilisé un miroir pour que la lumière empêche la cérémonie de se dérouler. 

Nos esprits n'ont aucune frontière. Nos esprits sont unis. Ce ne sont plus aux vieux ou à ceux qui ont un statut social plus élevé qu'appartient le droit de se lever. Ils rient de nous car nos ancêtres sont en nous. Et comment tu sais qu'ils sont en toi ? Parce que vous êtes faits d'eau et l'eau a une mémoire. Vous portez leur ADN. Lorsque vous vous sentez seul, vous êtes entouré. Lorsque vous vous sentez faible, vous ressentez battre en vous le coeur de vos ancêtres. Nous survivons depuis la nuit des temps et nous continuerons de survivre. Compris ? Donc à chaque fois que vous vous sentez affaibli, touchez votre ventre, fermez vos yeux et ressentez l'eau parcourir votre corps, celui de vos ancêtres qui vous parlent et vous abreuvent. L'eau est la vie. Et nous triompherons. 

Man Who Sang

Pour vous donner un bref aperçu du contexte dans lequel s'est déroulée cette interview, c'est une des femmes que nous interrogions qui a insisté pour que l'histoire de cet homme soit entendue. "Un jour, nous avons eu un coup de fil, a-t-il confié. Mon neveu s'était fait renverser au camp Pow Wow."

Au camp Pow Wow?

Au Fort Thompson de Pow Wow. 15 minutes plus tard, il était mort. Mort dans les bras de mon frère.

Je suis vraiment désolée.

S'il était là aujourd'hui, il serait à mes côtés. C'est son anniversaire aujourd'hui. Il aurait eu 4 ans aujourd'hui. Nous traversons des temps durs mais je voulais lui rendre hommage. Je veux chanter deux chansons : celle que nous avons créée et une autre pour son anniversaire.

C'est entendu.

Aujourd'hui, c'est ce que je ressens. J'aime mes neveux et nièces. De tout mon cœur. J'aime ma famille. De tout mon cœur. Je me bats pour eux et leur futur aujourd'hui. Je veux qu'ils aient accès à de l'eau potable. Si je dois mourir au combat, je mourrai au combat. Pour mes neveux et nièces, pour mes petits-enfants et pour les générations à venir. Je mourrai pour eux. Je suis prêt à rejoindre mon neveu. Et je continuerai de me battre, jusqu'à la mort. 

Allison Dew, 18 ans

Nous t'avons trouvée grâce au Youth Concil. Est-il international ?
Oui.

Tu pourrais nous en parler un peu plus ?
C'est absolument incroyable. Ce n'est pas seulement un mouvement. Ses membres veulent réellement continuer à lutter pour faire avancer les choses et rendre cet endroit sacré. Pas seulement cet endroit en particulier mais aussi la terre, la mère nature. Ils travaillent très dur pour rassembler autour d'eux. Ce sont eux qui ouvrent les marches pacifiques pour protéger l'environnement, ils offrent aux officiers blessés de l'eau sacrée, en guise de reconnaissance. Évidemment, les médias en parlent peu. Je trouve ça particulièrement indécent, car ces gens font tout leur possible pour changer le monde.

Tous ceux à qui nous avons eu l'occasion de parler ont encouragé le Youth council.
J'en suis très heureuse. C'est très important d'avoir autant de soutien de la part des générations plus âgées. 

À lire aussi : "au-delà du pipeline, les vies amérindiennes (1ère partie)" 

Credits


Projet collaboratif mené par Amber Mahoney
Photographie Amber Mahoney
Texte Kate Bould

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