l'envers d'une amérique jeune et dorée

Quand l'Amérique blanche et privilégiée laisse apparaître une once d'imperfection, la jeune photographe Isabel Magowan l'immortalise.

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13 Avril 2016, 9:10am

L'une des photographies les plus efficaces d'Isabel Magowan met en scène trois petites filles en justaucorps pastels et nœuds dans les cheveux en train de faire le grand écart devant une clôture blanche telle qu'on peut en apercevoir dans n'importe quel film ayant pour décor une banlieue typique américaine. Le cliché fait partie de sa série, Cygnets, principalement réalisée alors qu'elle était encore étudiante à Yale, dont elle est sortie diplômée l'année dernière. Ancienne ballerine à Manhattan, Magowan avait à l'esprit les bébés cygnes du Lac des Cygnes lorsqu'elle a capturé les portraits à la fois troublants et magnifiques de ces jeunes américaines. On y trouve une fille en pleurs entourée de peluches, une mère ajustant la robe rose de sa fille ou de petites danseuses en tutus. 

À l'esprit de la photographe également : la face sombre des cygnes (et des petites filles). Enfant, Isabel rendait souvent visite à sa grand-mère. Un domaine composé de plusieurs maisons dont la principale s'appelait la Swan House (avec des salières et poivrières en forme de cygnes) et celle servant à héberger des amis portait le nom de Cygnets. Un jour, Isabel et un ami étaient partis se baigner dans le lac du coin et se sont fait attaquer par des cygnes géants. Elle se souvient : "Ils étaient effrayants, vraiment vicieux." Cette rencontre violente s'inscrit dans un décor pittoresque et claustrophobe que l'on retrouve au détour de chaque image d'Isabel. Mais ses jeunes sujets peuvent encore décider de la suite, de leur vie à mener. "Elles sont sur le point de devenir adultes et selon le message qu'elles recevront, elles deviendront amères, ou non."

on voit souvent des artistes femmes se retirer de leur univers et milieu social pour mieux le contempler et le commenter à travers l'art. Pensons à Julia Margaret, Edith Wharton et - d'une certaine manière - Sofia Coppola. Isabel ne prend des photos que depuis trois ans et demi, mais elle tend vers cela en questionnant et photographiant un monde qu'elle connaît bien. La plupart des photos d'Isabel mettent en scène des personnes qui lui sont familières : ses parents, ses petites-cousines, ses meilleures amies. 

"J'ai été élevée selon l'idée suivante : il faut te soucier de bien présenter, en surface, pour que les gens ne te jugent pas. Plutôt que de dire 'Voilà comment je veux être, et ce n'est pas grave si je ne ressemble pas aux autres.' C'est une antienne propre à une certaine classe sociale, au-delà de la classe moyenne, qui - c'est comme ça qu'on m'a élevée - inculque des valeurs telles que la vanité ou le matérialisme."

Plus important, que se passe-t-il quand ce monde s'écroule ? "Je suis généralement intéressée par le poids des attentes qui pèsent sur ces jeunes. Mais plus particulièrement par la chute et les désillusions qui peuvent suivre. Quelles sont les conséquences lorsque l'on choisit de ne pas vivre comme on nous a sommé de vivre ?"

Cette fascination pour la chute vient de la vie d'Isabel. Quand sa carrière bien tracée de danseuse de ballet s'est terminée (avec dans le sillon plusieurs opérations de la hanche et beaucoup d'introspection), elle a dû réévaluer qui elle était. "Quand j'ai arrêté, je ne me sentais vraiment pas à l'aise parce que je n'avais jamais étudié, je n'avais jamais fait d'art. Je me sentais juste comme quelqu'un de très bizarre et excentrique sans aucune sorte de talent ou de moyen d'expression." Elle a donc commencé à prendre des photos.

Video Still, Isabel MacGowan

Et à faire des vidéos. Son film, Cake Lady est une effrayante version revisitée de Hanse et Gretel. "Ce qui m'intéresse, c'est l'artifice et les décors construits. Je me rappelle souvent de l'époque où nous dansions Casse-Noisette 24 fois en un mois. On se retrouvait au milieu de tous ces décors, sur scène, à feindre de manger des faux gâteaux et des fausses friandises. C'est très séduisant tout ça, mais on ne peut pas vraiment les manger ; tout est faux." D'autres vidéos mettent en scène Isabel elle-même, en costume avec une vision cauchemardesque des photos de Tina Barney en guise de décor.

De temps à autre, Isabel fait des portraits conventionnels de ses sujets, en guise de paiement. Elle a remarqué ce moment récurrent quand une mère "rajuste" son enfant. "On dirait une caresse, mais c'est aussi un acte de contrôle. J'aime que ces deux choses puissent arriver simultanément. Je ne veux pas que mes photos soient uniquement illustratives. Je veux faire des choses qui font écho chez les gens jusqu'à les émouvoir. Même s'ils ne savent pas trop pourquoi."

isabelmagowan.com

Credits


Texte Rory Satran
Photographie courtesy Isabel Magowan

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