j'ai passé ma vie à subir les idéaux de beauté coréens

La pression que subissent les femmes au quotidien et la nécessité de se conformer aux standards de beauté dépassent de loin les frontières de la Corée du sud. Mais il faut dire que ce pays a une vision particulièrement étriquée de la beauté.

par Sabrina Shim
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15 Juin 2017, 7:55am

still from i-D's beyond beauty

La make-up artiste était en train de se battre en duel avec l'eyeliner. J'étais dans un salon de beauté coréen dans la banlieue de Toronto. Élue demoiselle d'honneur de ma cousine, je me faisais scrupuleusement maquiller à cette occasion : « Vous avez jamais pensé à la chirurgie esthétique ? », m'a demandé la maquilleuse à la limite du burn-out, visiblement exaspérée par mes paupières.

« Mais fais-toi opérer ! » , « Pourquoi attendre ? », « Tu serais tellement jolie ! » , « Tout le monde passe un jour par la chirurgie ! » se sont exclamées en chœur ma cousine, ma tante, les autres demoiselles d'honneur et l'armée de coiffeuses et maquilleuses d'origine coréenne présentes autour de moi, (je suis née au Canada, j'ai grandi au Canada mais je suis, moi aussi, d'origine coréenne). Et bien sûr, elles sont toutes passées par la fameuse « opération double paupière » qu'on appelle également blépharoplastie asiatique. Elle consiste à doubler la paupière pour obtenir un pli. J'ai cherché du réconfort du côté de ma mère, assise dans une chaise tout près de moi - la seule personne de la pièce à avoir gardé la mono-paupière (le terme est charmant, n'est-ce pas). Elle a tout juste réussi à murmurer discrètement un inaudible « nooooooon… »

Au final, j'ai fini par me maquiller toute seule. Le blush était superflu, j'avais déjà les joues rougies par la honte et la colère. J'avais 27 ans et pourtant, j'étais toujours incapable de m'accepter telle que j'étais, et d'échapper aux regards désobligeants des étrangers. Bienvenue dans ma vie de drama-queen coréenne.

À l'époque où j'étais encore à l'université, à la fin des années 1990, j'ai commencé à entendre des histoires de filles parties en Corée pour se faire opérer des paupières, mais aussi du nez, si nécessaire. Je n'ai entendu parler d'amincissement de la mâchoire qu'à partir du milieu des années 2000. L'année dernière, environ un tiers de la population féminine de Séoul s'est faite refaire. Une étude partagée par la BBC a prouvé qu'environ 50% des jeunes femmes passent par la case chirurgie esthétique avant leur 30 ans. Ma mère, de son côté et dieu merci pour moi, ne m'a jamais encouragée dans cette voie et a toujours refusé de passer sur le billard. L'année de mes 20 ans a marqué un changement radical : ma mère s'est tatouée les sourcils, un trait d'eye-liner et le contour des lèvres. Une intervention qui ne peut être considérée comme chirurgicale mais qui est beaucoup plus stigmatisée que le passage au bistouri -  comme on le sait, les tatouages restent bien plus tabous en Corée que la chirurgie esthétique.

On le découvre dès la première séquence du documentaire i-D En Corée du Sud avec Grace Neutral et les fanatiques de la beauté : la pression que subissent les femmes au quotidien et la nécessité de se conformer aux standards de beauté dépassent de loin les frontières de la Corée du Sud. Mais ce pays a une vision de la beauté particulièrement étriquée. Pour faire simple, disons qu'être belle, c'est avoir de larges yeux (avec le pli sur la paupière, bien sûr), un nez fin et droit, un menton en cœur, une peau sans pores, un teint de porcelaine. Ça, c'est pour la partie visage. En termes de silhouette, mieux vaut être mince, et avoir les jambes galbées.

On a beaucoup parlé de la fulgurante ascension du recours à la chirurgie esthétique en Corée du Sud ces cinq dernières années. Son taux a dépassé celui du Brésil, ce qui a enflammé la toile et suscité l'intérêt de nombreux médias, du New Yorker, à Buzzfeed et The Daily Mail. La plupart des articles consacrés au sujet expliquaient cette ascension par le désir d'imiter et ressembler aux stars de la K-pop ou, aux Occidentales. Si l'influence de l'esthétique K-pop a été massive, je me souviens qu'enfant, dans les années 1980 - bien avant que la tendance hallyu (la popularité de la Corée du sud dans d'autres pays du monde) ne se confirme — ma mère me poussait déjà à me soumettre aux idéaux de beauté actuels.

Elle me pinçait le nez comme si elle voulait qu'il s'amincisse. Elle me parlait de la nécessité d'être belle et intelligente pour pouvoir réussir. Elle était ravie et comblée que je n'ai pas hérité d'une tête plate mais que mes yeux soient naturellement ouverts, malgré mes mono-paupières. Elle me tenait hors de portée du soleil. Quand j'ai commencé à entrer dans l'adolescence, elle s'est inquiétée de mon poids, alors même que j'avais toujours été plutôt mince. « Fais attention, dans la famille Shim, on a tendance à s'empâter avec l'âge », me répétait-elle. Au premier bouton d'acné, elle m'a envoyé illico chez le dermatologue avant de m'acheter des produits pour blanchir la peau. Inutile de vous dire que mon estime en a pris un sacré coup. 

Quand j'ai eu 23 ans, j'ai déménagé au Royaume-Uni pour aller à l'université. Lorsque je suis rentrée à la maison pour les vacances, elle a été horrifiée par ma légère prise de poids (j'avais dû passer d'une taille 26 à 27). Positivée par la distance, je les ai appelés mes « kilos de liberté ». Ça ne l'a pas fait rire. À partir de ce moment-là, nos échanges hebdomadaires au téléphone se sont mis à commencer par : « as-tu encore pris du poids ? » « Non. » « Tu es sûre ? » « Oui. » « J'en jugerai la prochaine fois que je te verrai. » Quinze ans plus tard, ce rituel téléphonique n'a pas changé. J'avais l'habitude de pleurer en raccrochant le combiné, aujourd'hui j'en ris. Et je me sens enfin libre.

Au début, j'ai fait abstraction de toutes les remarques concernant mon physique puis j'ai évacué tout ce qui touchait de près ou de loin à ma vie en Corée (à l'exception de la nourriture, parce que j'aime beaucoup trop le kimchi pour ça). J'ai fait le serment de ne jamais remettre un pied dans un pays qui promeut de tels idéaux de beauté et j'ai donc tourné le dos à la déferlante hallyu. Paradoxalement, c'était une fausse bonne solution. J'ai donc essayé de comprendre d'où ma mère, et par extension mon pays tout entier, venait réellement.

Je me suis plongée plus profondément dans le Confucianisme, la dure histoire de la Corée, le peu de place laissé à l'individualisme, l'industrialisation rapide et l'émergence des technologies après la guerre de Corée, l'économie et l'intervention de la société dans nos vies privées. À la fin, au carrefour de cette intersection bourdonnante, j'en suis venue à une conclusion à se taper la tête contre les murs : ma mère a évidemment essayé de m'inculquer le seul système de valeurs dont elle avait connaissance. Mais je n'avais pas à accepter ce lot de valeurs, on rejetait toutes les deux quelque chose d'intrinsèquement aliénant : je refusais toute notion me ramenant à une identité exclusivement coréenne, et elle rejetait le fait que sa fille se révèle étrangère à sa culture d'origine. 

Aujourd'hui je suis plus proche de la quarantaine que de mes trente ans, je me sens à peu près en paix avec mon image et, plus important encore, avec ce que je suis devenue. Mais dans une tentative de ressusciter certains personnages, j'ai fini par adopter le fameux régime coréen 10 leçons pour une belle peau (double-nettoyage, essence, toners, serums, masques, huiles, crèmes pour les yeux, gels hydratants, etc) et je me suis désespérément attachée à Big Bang, surtout à G-Dragon. Et j'ai prévu de mettre prochainement un terme à mon exil auto-imposé de Séoul. Ce qui risque de compliquer encore un peu plus les choses. Mais bon, au moins, j'aurai une jolie peau.

Credits


Texte : Sabrina Shim
Photographie : Peter Ash Lee
Styling Ye Young Kim
Coiffure An Mi Yeon
Make-up Kang Yoon Jin
Assistant styliste Paeng Hyemi

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