banlieue, pop et système D : le son d'ex-ile est bon pour la santé

La semaine dernière, le duo Ex-Ile sortait son deuxième EP. Une longue ride, pop et aérienne, à travers les rues de leur île, Noisy-le-Sec.

par Antoine Mbemba
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06 Mai 2019, 10:29am

On ne saurait quoi dire de neuf sur la banlieue parisienne. Elle a reçu tous les poncifs, toutes les insultes et toutes les louanges, sincères ou non, possibles et imaginables. On dit « la » banlieue, alors même que Clichy-sur-Seine a plus à voir avec Paris que Grigny ou Versailles. Leur point commun, c'est sûrement d'être coincées entre la lourde assise de la capitale et l’ampleur du reste de la France. On y est ni parisien ni provincial, et à certains égards (et certains regards) les deux à la fois. La ville de banlieue a quelque chose d’une île ; un archipel autosuffisant qu’un wagon de RER suffit à relier aux autres. Comme toute île, elle vit en équilibre, entre le refuge et l’isolement.

Tarik et Léo, les deux jeunes musiciens qui forment Ex-Ile savent bien tout ça. Leur nom de groupe n'est en cela pas anodin. Leur lopin de terre banlieusard a d’ailleurs donné le nom de leur nouvel Ep, NLS – pour Noisy-le-Sec. Et c’est le spleen du confinement de leur ville et sa douceur mélancolique qu’ils déposent en petites touches dans leur pop DIY. Mais parce qu’ils savent aussi que la banlieue peut vite devenir un repaire de clichés, l’idée n’a jamais été d’en faire un cheval de bataille. « On raconte simplement notre vie, et notre vie pour l’instant c’est ça. Il n’y a pas une envie particulière d’en faire un thème, » expliquent-ils, anticipant intelligemment l’étiquette « musique de banlieue » que j’aurais moi-même du mal à défaire, tant ils racontent bien les petits riens de la banlieue et les grosses rides en voiture, qui peuvent nous y attacher.

En musique, la périphérie a nourri des bébés : le rap évidemment, mais aussi un pan immense de la French Touch. Pourtant, rarement la poésie n’aura été aussi juste, humble, et l’hybridité de la musique (entre rap et électro, justement, mais pas seulement) aussi agréable. Cela dit, Tarik et Léo ont raison. La banlieue n’est pas le sujet, elle est l’endroit où ils ont appris à être suffisamment eux-mêmes pour créer de toutes pièces leur univers. En réalité Noisy-le-Sec n’est pas le thème, c’est l'un de leurs nombreux instruments.

S’il ressort bien quelque chose de ce duo, initialement potes de skate, c’est un fort instinct pour la débrouille. « On se connaît depuis l’adolescence. Moi, depuis petit je joue dans des groupes de rock, » raconte Tarik. « On a un groupe de potes, et on habite tous à 5 minutes, dans la même zone, poursuit Léo. Quand j’étais petit, mon père me faisait écouter plein de sons, et il travaillait sur GarageBand. Donc au lieu de jouer à la Playstation, j’allais sur GarageBand et je lançais des boucles merdiques. Ça m’a toujours intrigué, et à force d’assister aux répétitions de Tarik et des autres, j’ai commencé à jouer de la basse, et petit à petit, à rentrer dedans. » « Et puis on a fini par se retrouver à faire des choses à deux, conclut le premier. On a appris à se servir des logiciels de production. On est parti de zéro. On bricole depuis le début. »

À partir de 2012, ils s'attèlent à trouver leur formule, à mutualiser les influences pour créer une pop unique. « Ça a mis du temps à prendre la forme qu'on voulait, on a fait beaucoup de choses dans notre coin. De 2012 à 2016, 2017 c'était l'échauffement dans la cave. » Au cours de cet échauffement naît l'ambition pop des deux amis, fans de Phoenix, et avec elle l'impérieuse nécessité vocale. « On voulait absolument trouver quelqu'un pour chanter sur tous les morceaux. On n’arrivait pas à trouver, c'était toujours des galères. Au bout d'un moment on s'est dit qu'on allait tester ça nous-mêmes. » Pour cacher leur appréhension, ils commencent par un chanté-parlé, et s'aident de quelques outils : « On défend à mort l'autotune, c'est comme un effet sur une guitare. Les vocoders aussi. Ça amène un côté hybride à notre musique. »

Il est très compliqué de tracer le genre musical d'Ex-Ile - une difficulté bien partie pour s'appliquer à toute une génération d'artistes. Et cela vient possiblement de cet aspect bricolage, « jamais mieux servi que par soi-même », qui s'applique également aux clips, qu'ils réalisent eux-mêmes pour l'écrasante majorité, quand ils ne se font pas épauler par leurs potes. « En fait, à la base c'était très punk, totalement à l'arrache. On voulait que ça sonne pop mais c'était punk par nécessité. DIY dès le départ. »

Le système D, toujours au service d'une histoire. L'envie de raconter leur île, d'extraire la sève poétique d'un quotidien auquel d'autres ne trouveraient que l'ennui à rattacher. Sur « Île de la cité », l’éloignement de la ville devient une libération, un réveil, une prise de conscience : « il n’y a plus qu’à profiter », chanté sur une instru ensoleillée. Avec le morceau titre « NLS », le groupe déroule une aventure aussi banale que merveilleuse, heure par heure. De celle qui voit les amis (« que des frères, les mêmes qu’hier ») se réunir à 17h et fendre les routes comme des héros de l'ennui et de la galère jusqu’au bout de la nuit. En quatre titres, Ex-Ile parvient à faire avancer un peu plus l’esthétique de leur premier EP, Direction Est, enregistré en même temps, et dont NLS est une sorte de face B.

« On est des gars dans notre bulle, mal à l’aise dès qu’on sort de notre cadre. La musique c’est le truc qui nous recentre le plus, où on peut créer tout ce qu’on veut. C’est là qu’on se sent le mieux. » Côté auditeur, l’effet salvateur est réciproque, alors pour votre bien, on vous conseille d'aller faire un tour à NLS.

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