qui est steve lacy, le nouvel enfant prodige de la néo-soul ?

Steve Lacy s’apprête à publier son premier album, qui s'annonce plus qu'avant-gardiste, et se fait ainsi la voix d'une génération. À l'ombre des montagnes de Santa Monica, nous avons discuté avec lui de son incroyable potentiel.

par Ryan White
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14 Mai 2019, 11:26am

Cet entretien avec Steve a été initialement publié dans l'édition The Voice of a Generation Issue d'i-D, numéro 356, Eté 2019. préventes disponibles ici.

À 30km au nord-ouest du centre-ville de Los Angeles, entre Malibu et Pacific Palisades, se trouve le canyon reclus de Topanga. Verdoyant et luxuriant, en grande partie épargné par les constructeurs en bâtiment, entouré des parcs nationaux et espaces protégés les plus importants de la ville, de nombreux musiciens viennent se retirer de l'agitation de Los Angeles à Topanga, qui est, depuis des décennies, une grande source d’inspiration. La bohème de ces régions vallonnées et rocheuses a notamment vu grandir la carrière solo de Neil Young. Il a tourné la majeure partie d’After the Gold Rush dans sa maison de Topanga ; un studio emblématique de la scène musicale des années 1960. Au même moment Janis Joplin, Canned Heat et Jimi Hendrix fréquentent la maison voisine, ledit corral de Topanga, qui a apparemment inspiré Jim Morrison pour Roadhouse Blues. C’est à cet endroit précis que se trouve Steve Lacy quand il prend notre appel.

steve lacy compton tattoo
Chemise Burberry pre-fall 19. Jeans vintage Levi’s de chez What Goes Around Comes Around. Bijoux appartenant au modèle.

Là-bas, Steve prend le temps de se reposer et envisager la suite. « Je me repose… c’est à peu près tout, » dit-il. il se dégage de lui une grande sérénité. « Tout est clair. Je ne m’inquiète pas vraiment. Je n’attends rien de particulier. »

À peine revenu d’une tournée mondiale avec son groupe The internet et prêt à révéler un très attendu premier album, Steve à largement de quoi être enthousiaste. Pourtant la première chose qui l'obsède en ce moment n'est rien d'autre que la nouvelle literie qu'il vient de se payer. « Mon nouveau lit. C’est la chose pour laquelle je suis vraiment enthousiaste là tout de suite… Tu vois ? » « Je prends les choses une par une. Je ne pense pas trop à l’avance, j’avance pas à pas. L’avenir me rend anxieux, je me concentre donc sur le présent la plupart du temps. »

Steve a grandi à Compton, quelques kilomètres au sud de Topanga, au bout de la voie rapide du Pacifique et le long de l’autoroute de Santa Monica. Elevé par sa mère, il a trois sœurs et un père très absent pendant son enfance. « C’était un problème de fierté pour lui , » dit-il à propos de son père. Je pense qu’il se sentait obligé de venir nous voir. En tout cas c’est ce qu’on m’a raconté. Il ne venait que pour certains jours de fête, les anniversaires, juste quand il avait de l’argent ou quelque chose à montrer. » Le père de Steve est décédé quand il avait 10 ans, mais « non » sa mort n'a pas eu un réel impact dans sa vie ou celle de sa famille. Sa mère a eu un autre enfant (sa troisième de ses sœurs) avec un autre homme. « Nous faisions partie de la classe moyenne, c’était plutôt agréable et confortable. L’Eglise le dimanche, des choses comme ça. »

tyler mitchell photographs a pink tree

La mère de Steve voulait le protéger des aspects les plus néfastes de la vie à Compton. Il est allé dans une « jolie petite » école privée de la maternelle au début du collège et n’avait pas beaucoup le droit de sortir pendant son enfance et au début de son adolescence. « J’appelle ça une banlieue à capuche, c’est ce qu’elle m'évoque. C’était pire en grandissant et j’ai grandi très, très protégé parce que ma mère avait peur que je prenne part à des activités illégales, ou que je me fasse agresser, ou quelque chose de ce genre. Je ne pouvais pas vraiment jouer dans le jardin devant la maison. Je ne pouvais pas faire grand-chose. Je ne pouvais pas trainer à l’extérieur. Je n’ai jamais eu d’amis dans le voisinage, je n’allais pas dans les parcs où trainaient mes amis, je ne pouvais pas vraiment sortir. Enfin, je pouvais sortir mais pas vraiment m’épanouir par moi-même. J’étais très protégé. »

Steve a pleinement conscience que la plupart des gens ont une vision stéréotypée de Compton, ses rues, ses quartiers et ses communautés sont souvent caricaturées. « Il n’y a pas que le Compton de Boys in the Hood, c’était il y a des années. L’image qu’on a de Compton est très négative. L’un des monuments les plus symboliques de Compton est ce fameux tribunal, et je trouve ça super déprimant. » Son amour pour son quartier est tel, qu’on retrouve même « Compton » tatoué sur sa poitrine.

À l’âge de dix ans, Steve a commencé à jouer de la guitare. « Dès que je l’ai prise dans mes mains, je suis tombé amoureux d’elle. C’était juste cool, je jouais beaucoup à Guitar Hero et ensuite je me suis dit "Ok, j’ai besoin d’une vraie guitare maintenant". » Il rejoint alors le groupe du lycée et rencontre Jameel Bruner, le claviste de The Internet de l’époque. Steve commence a travailler avec The Internet pour leur troisième album, Ego Death. Dirigé par Syd tha Kyd, l’album a reçu de nombreuses critiques positives et une nomination aux Grammy autant pour son lyrisme aiguisé que pour sa production habile, dans laquelle Steve a joué un rôle important. Pitchfork le décrit comme « un descendant des piliers néo-souls comme Groove Theory et Maxwell’s Urban Hang Suite, feutré mais aussi riche qu'inventif ». Rolling Stone remarquait que « Les meilleurs morceaux s’évanouissent dans des outros instrumentales défiant la gravité, qui rendent le chagrin de Syd aussi serein que subliminal.» Steve n’a pas participé à la tournée de l’album avec le reste du groupe. Il était toujours à l’école.

steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angeles
Gilet et pantalon Louis Vuitton automne/Hiver 2019. Chaussures appartenant au modèle.

L’une des retentissantes qualités de Steve, systématiquement soulignée par les journalistes musicaux et projetée sur des gros titres hyperboliques, est son statut de « producteur iPhone ». Il a appris lui-même à produire ses musiques en utilisant à peine plus qu’un iPod touch. Comme il l’explique dans la rencontre TEDxTeens en 2017, il a demandé un macbook à tous les Noël de son adolescence mais n’en a jamais reçu. À la place, il s'est contenté de créer des sons en utilisants des applications comme iMPC, BeatMaker2 et GarageBand sur l’iPod. Entre sa guitare, sa basse, et ses applications, Steve avait tout ce dont il avait besoin pour créer quelque chose d’unique. Les hommages sont ensuite vite arrivés, comme Kendrick Lamar, J. Cole et Denzel Curry qui lui ont proposé de travailler à la production de leurs albums. « Ils sont tous gentils, épanouis, intelligents et talentueux » ajoute-t-il, ce qui lui a permis d’apprendre directement dans des studios aux côtés des plus illustres. « Ils s’assurent que je fais bien partie de la bande. C’est probablement ce que j’ai appris de plus important… que je suis aussi l’un d’entre eux. Je ne me sens pas différent à côté d’eux, ni intimidé, tu vois ? On est juste cool. Juste humains. »

Ensuite est arrivé Steve Lacy’s Demos, le début de son projet solo. Lui aussi produit en grande partie sur un iPhone, Steve chantait directement dans le microphone. Dark Red, le single, a été écouté plus de 27 millions de fois sur Spotify, et il est maintenant invité sur les albums de Tyler, the Creator, Franck Ocean et Blood Orange. Plus récemment on entend la voix de Steve sur le dernier album des Vampire Weekend, le premier invité du groupe pour un morceau. Il est aussi crédité pour avoir participé au dernier album de Solange When I Get Home, l’un des projets musicaux les plus intriguant du moment.

Travailler avec Solange c’est « cool » d’après Steve. « Elle est ouverte à toutes mes idées. Je me souviens qu’une fois je devais jouer un accord, disons fastidieux. J’étais si nerveux, parce que c’était la première fois que je la rencontrais, et j’ai raté mon accord, et elle disait non, non, ne t’inquiète pas et elle a éteint le micro, elle est juste très ouverte et calme, et j’ai fini par réussir. Je ne suis pas le centre de son album mais c’est un moment amusant. » Quand on lui demande comment il est possible qu'un jeune de 20 ans ait autant de succès, Steve se risque à répondre qu’il pense être « plutôt bon en musique », et « assez… cool ».

steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angeles
Débardeur Ludovic De Saint Sernin, cristaux de Swarovski automne/hiver 2019.

Il a commencé à travailler sur son album solo il y a deux ans. « Ma petite sœur a déménagé pour ses études, et j’ai donc pu utiliser sa chambre pour faire ce que je voulais. J’y ai installé un studio, et j’ai juste fait de la musique. J’ai eu une pause dans la tournée pendant un mois et demi, et je ne faisais littéralement qu’enregistrer. » Parmi tous les artistes, il n’a jamais eu de mal à se situer. « La musique que je fais avec quelqu’un d’autre… c’est une énergie différente. Elle ne sera jamais identique ». Sa méthode est de s’adapter le plus possible. « J’aime à penser que je suis un caméléon, qui s’adapte à toutes les situations qui se présentent à lui, que ce soit musicalement ou dans la vie. C’est cool, j’aime analyser les personnalités des gens avec qui je travaille et ensuite proposer une idée… Tu vois ? » La seule chose qui a vraiment changé ces cinq dernières années est l’équipement qu’il possède. « Je suis moins limité en termes de ressource maintenant. J’ai un peu d’argent, donc j’ai un ordinateur et des instruments. Je pense que je procède toujours de la même manière, j’ai juste un meilleur équipement, c’est tout. »

L’album traverse différentes émotions, dépeint les styles et les traits de caractère de Steve. Son single principal, N Side, donne le ton à tout l’album, les paroles de Steve flottent sur un tempo calme. Mais c’est le deuxième morceau, de 9 minutes de long et divisé en trois segments différents, qui produit le trouble le plus fort. C’est majeur en termes de son. « C’est presque comme un doigt d'honneur aux gens qui m’ont dit que je ne pouvais pas faire durer le morceau plus de 3 minutes, et je me suis dit ok pas de problème il fera 9 minutes, qu’est-ce que vous en dites ? » Mais cette grandiloquence cache une intimité et un lyrisme puissant. « C’est un peu mon propre trajet, ma sexualité, mais d’une manière amusante et légère, ce n’est pas vraiment sérieux, ni très triste. Je pense que c’est mon cheminement, c’est une expression de ce que je ressens en ce moment. »

steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angelesDébardeur Ludovic De Saint Sernin, cristaux de Swarovski automne/hiver 2019.. Jeans Levi’s. Shoes model’s own.
Débardeur Ludovic De Saint Sernin, cristaux de Swarovski automne/hiver 2019. Jeans Levi's. Chaussures appartenant au modèle.

La bisexualité de Steve a été évoquée dans de nombreuses interviews. Sans surprise, il ne veut pas que cet aspect définisse sa carrière solo, même s’il est d’accord pour dire qu’il s’agit bien d’un moment charnière dans un système où le phénomène reste nouveau. « Ça ne m’ennuie pas vraiment pour être honnête. Je n’aime y donner trop d’importance, c'est tout. Et je pense aussi que les personnes avec qui on couche n’ont pas d’importance pour le public. Ça me paraît stupide de focaliser là-dessus. Mais je fais aussi partie de ma petite bulle à Los Angeles, je dois toujours en être conscient. Je n’ai pas envie d’en faire des tonnes. Je n’ai pas envie qu’on me regarde…»

Le monde auquel appartient Steve n’est pas seulement celui de Los Angeles, mais aussi celui des plus grands artistes du monde. « Je crois que rien n’a changé, » ajoute-t-il. Aujourd'hui, Steve a défilé pour Louis Vuitton, incarne les campagnes de la marque et chacun de ses selfies sur Instagram plus de 10 000 likes. Cette ascension remarquable, depuis l’envers du décor jusqu’au-devant de la scène, semble avoir tout changé. « Dès que l'on devient célèbre, les gens oublient que vous êtes un être humain, ils vous voient presque comme une créature. Donc j’essaie de garder un certain équilibre. Ces choses sont faciles à oublier. Je ne sais pas … Je ne me représente pas moi-même. Mais comme il s'agit ici d'une interview pour un magazine phare je devrais peut-être dire autre chose. Un truc du genre… C’est cool. »

steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angeles
veste et pantalon Loewe automne/hiver 2019.
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Jacket and trousers Loewe autumn/winter 19.
steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angeles
Prada automne/hiver 2019.
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Hedi Slimane pour Celine automne/hiver 2019.
steve lacy photographed by tyler mitchell and carlos nazario in los angeles
Gilet Louis Vuitton autumn/winter 19. Jewellery model's own.

Credits


Photographie Tyler Mitchell
Stylisme Carlos Nazario

Coiffure Ronnie McCoy III. Maquillage Sarah Uslan. Scénographie Mila Taylor Young chez Dandy Management. Assistants photographie Zack Forsyth et Daniel Marty. Assistants Styliste Christine Nicholson, Ramond Gee, Jose Cordero et Elyse Lightner. Tailleur Susan Korinian. Production Connect the Dots. Impression analogique par Natalie Hail.

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