rap emo, drill et codéine : bienvenue dans le monde de retro x

La semaine dernière, le rappeur présentait sa nouvelle mixtape, « 24 », et continuait d'y déployer son style unique (l'emodrill). Nous l'avions rencontré quelques mois auparavant.

par Antoine Mbemba
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04 Juillet 2019, 9:34am

L’explosion du rap français, depuis 2015, a eu de nombreux effets, dont on ne saisira sûrement pas les conséquences profondes avant quelques années. Parmi elle, une profusion de jeunes et nouveaux artistes désireux de mêler leur passion à une réussite financière désormais possible. Mais aussi, et c’est plus embêtant, une certaine uniformisation des sons. Les ficelles des gros tubes sont trop voyantes et la zumba est devenu reine – pour caricaturer. Le constat pourrait paraître terne, mais dans ce paysage homogène, ceux qui s’acharnent à prendre des risques et à trouver leur propre son sont d’autant plus visibles – en tout cas lorsque l’on sait où chercher. Retro X, lui, veut vivre de sa musique sans pour autant « devenir un buzz » et trahir son intégrité artistique. Il a inventé un style, l’emodrill, et compte bien s’y cantonner jusqu’à ce que le public saisisse la puissance de ce mélange d’emotions épiques et de drill de Chicago.

Originaire de Melun, passé par Montpellier, aujourd’hui basé à Toulouse, le rappeur ami de Lala &ce et Jorrdee sortait la semaine dernière son quatrième projet, 24 – après Flamant Rose (2015), DIGI (2017) et Dig3 Heroes (2018). Il y continue de tracer un monde parallèle (qu’il appelle DIGI), planant sous codéine, qui peut paraître sombre mais charrie pourtant une philosophie ambitieuse et positive. « Être Digi, c’est être toi-même, peu importe qui tu es, nous expliquait-il en début d’année, avant de signer en label et sortir son projet. C’est croire en toi et dans la vie que tu mènes. » Rencontre.

Parle-moi de ton parcours, ce qui t'a mené à la musique.
J'en suis venu à en faire à force d'en écouter ! J'ai un oncle qui faisait du son, quand j'étais petit. Il faisait beaucoup de prod (boom-bap, Secteur Ä, Arsenik, Doc Gynéco...) Quand c'est venu à moi c'était comme une évidence.

À quel moment tu t'es dit que tu prendrais la musique au sérieux ?
Quand je fais un truc et que je me passionne, ça devient un passe-temps à plein temps. J'y pense tous les jours. Si je me mets à la boxe, je vais m'entraîner comme un vrai boxeur. J'ai fait pareil pour la musique. Ça fait cinq ans que j'en fais, « pour de vrai ». C'est ma vie.

On a pu te voir avec Lala &ce, Jorrdee... Qu'est-ce que tu recherches artistiquement, chez les personnes avec qui tu travailles ?
Quand je rencontre un artiste que j'aime bien, j'essaye de trouver son côté humain, de voir quel genre de personne c'est. Il y a des artistes, tu adores leur musique mais en vrai ils sont juste chiants, tu sais pas quoi leur dire. Avec Jorrdee et Lala, ça s'est passé au feeling. On a des délires communs, on aime bien être ensemble. C'était pas calculé.

Il y a des gens avec qui tu rêves de collaborer ?
Franchement, pas trop. En France je travaille déjà avec les meilleurs, selon moi. Mais en vrai j'aimerais bien travailler avec des filles qui chantent bien. Je trouve qu'il manque des filles dans la musique. Des filles qui chantent leur vie. J'aimerais bien revoir des filles comme Jeanne Birkin, Charlotte Gainsbourg... Elle est encore là, mais je veux une nouvelle Charlotte Gainsbourg, une nouvelle Vanessa Paradis, des nouvelles meufs ! Il y en a une nouvelle que j'aime bien, une Belge... Angèle, je crois. J'aimerais bien faire un son avec elle.

On te range souvent dans la catégorie « scène Soundcloud ». Elle représente quoi cette scène, selon toi ?
J'ai toujours abordé Soundcloud comme un réseau, sans avoir conscience du mouvement derrière.En vrai, j'ai jamais trop maîtrisé ce truc. D'ailleurs j'ai perdu mon mot de passe depuis un bon moment. Mais ça me paraissait moins compliqué que sur Youtube, je m'y sentais moins jugé. Cette scène est jugée un peu niche, avec mes deux derniers projets j'ai essayé d'être plus accessible. L’objectif c'est de vivre de mon art. J'aimerais bien toucher plus de monde et j'y travaille. J'ai pas envie d'être le mec underground, totalement fermé. Mais j'ai pas non plus envie d'être un buzz.

Je t'ai découvert avec « Le Soleil de Paris », sur lequel tu samples « Foule Sentimentale » de Souchon. Je me suis dit « ok, le mec fait ce qu'il veut ». Tu n'as pas peur de t'interdire des choses en voulant toucher de plus en plus de monde ?
Je ne m'interdis pas grand-chose. Quand je sors un son, si je me dis qu'il est pas mal, si mes potes me disent la même chose, on le sort. Concernant le « Le Soleil de Paris », c'est simplement que j'écoutais ce son d'Alain Souchon depuis longtemps. Avant je regardais M6, et ça passait dessus. Le clip me faisait délirer, c'est un film !

Tu penses quoi de l'explosion du rap, depuis quelques années ? Ça ouvre à plus de possibles, ou ça uniformise le son ?
C'est vrai qu'on commence à connaître certaines recettes. Il y a des artistes qui se font topliner toute la journée. Il y a des gens qui restent dans la facilité. Par exemple, je n'accepte pas que tout le monde tombe dans le délire émotif. Après, je comprends que les gens aient leur recette. Tous les artistes essayent de survivre de leur musique.

Parle-moi de ton concept, l'emo-drill.
C'est simple, l'emo-drill c'est de la musique épique. Je vais rentrer dans un truc un peu plus chanté, que je vais mélanger directement avec de la drill et la devil shyt. C'est juste un mélange de deux styles musicaux. Ça peut faire un peu rock, mais ça n'en est pas. C'est un concentré de ce que j'écoute : de la musique alternative, du rap, du devil shyt.

Pour rester sur l'émotion, est-ce que tu as un morceau qui t'a particulièrement ému dans ta vie ?
Facile, Tricky, The Only Way. Il faut que les gens aillent cliquer dessus, et ils vont comprendre. Quand j'écoute ce genre d'artiste, ça me donne envie de provoquer le même genre d'émotions chez mes auditeurs. C'est fort. Ça me fout en l'air d'écouter du Tricky. Et ça me fait du bien, ça me remet les idées en place.

Qui sont tes héros à toi ?
Ce que je voulais dire à l'époque avec Dig3 Heroes, c'est que justement j'ai pas de héros. Nous-mêmes on est des héros. Toi t'es un héros, moi je suis un héros, on l'est tous dans notre vie. Le héros qu'on regarde à la télé, c'est juste pour se dire que c'est pas nous, mais en fait c'est nous. On est nos propres héros, et on n'est pas des super-héros, on vit la vie à notre manière.

On présente souvent ton son comme un peu sombre, dépressif, alors qu'en vrai, tu portes un message hyper positif.
Bien sûr. Mon message à mes frères, c'est qu'il ne faut surtout pas lâcher ce en quoi tu crois, il faut être fidèle à soi-même. Et peu importe ce qui arrivera, ça arrivera. Rester fidèle à soi-même lorsqu'on est artiste, c'est dur. Parce que, très simplement, tu passes de ton environnement (ta ville, ton quartier) à un autre environnement, avec des petits privilèges. Parfois tu te sens plus, je vais pas te mentir. Il faut s'adapter, ne pas trop se mélanger.

Digi, c'est ton fil conducteur. Qu'est-ce que ça veut dire, être digi ?
Être digi, c'est être toi-même, peu importe qui tu es. Et croire en toi, dans la vie que tu mènes peu importe ou tu es. Tu fly comme un oiseau peu importe ou tu es. Tu peux te sentir digi partout. Pas besoin d'être défoncé ou avec des meufs. Si tu crois en ta vie, si tu la kiffes, c'est ton film. Et t'es digi dans ton movie.

Qu'est-ce qu'on te souhaite pour la suite ?
D'être beaucoup plus riche, d'être beaucoup plus heureux, et de faire la meilleure musique. Je me sens déjà bien, par contre j'ai besoin d'argent. J'ai la santé, aujourd'hui il fait beau, je bois une bière, je fais cette interview. Après je vais aller me détendre dans mon Airbnb, et peut-être aller voir ma mère, ou rester avec mes gars. C'est cool, tu vois. Je survis bien.

La Release Party de « 24 » aura lieu le 11 juillet à La Java, avec notamment Jorrdee et Ta-Ra.

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