pour flirter et courir cheveux au vent, il faut écouter claude violante

De la chanson sur une production électronique, l’artiste parisienne persiste avec un premier album longtemps attendu, boosté par sa force féminine.

par Pascal Bertin
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28 Juin 2019, 10:00am

Claude comme dans reine-claude ou Jean-Claude, Violante comme dans un pays où on écrirait violance. Ces petits riens en disent beaucoup sur Camille Petitjean, Parisienne née de mère argentine et de père français, trentenaire affranchie de ses expériences, du cinéma qui fut son premier métier, mais aussi des langues, des conventions ou du poids de la variété française, actuelle ou passée. C’est ainsi que Claude Violante trace sa propre autoroute tout en empruntant ça et là des chemins familiers. Entourée de machines, elle produit une électro-pop comme celle qui sort des chambres d’ado depuis les années 80. Marquée par les explosions R’n’B, rap et house de sa jeunesse, sa voix semble enveloppée de leur chaleur à tel point qu’on a parfois l'impression de croiser le fantôme de Michael Jackson (« Studio Galore »). Impossible alors de ne pas penser à une lignée british, d’Eurythmics à La Roux (dont elle a d’ailleurs remixé « Cruel Sexuality »), où la glace des machines fond au contact de la soul. Tout aussi impossible de l’imaginer autrement qu’en anglais.

Quand on la découvrait, elle se lâchait en marge du duo Haussmann qu’elle formait avec Thomas Carteron, alias Beau Travail, du collectif MU. Depuis, toujours pas d’album mais trois EP sortis entre 2012 et 2017. Affaire réglée cet été avec Armani, 13 titres d’une électro-pop léchée non dénuée d’aspérités. De cette ribambelle de pop-songs qui coulent de sources sûres (Bastien Dorémus a orchestré et co-réalisé l’affaire), on peut autant propulser un char de la Techno Parade (« Static ») que rouler une pelle sur une balade langoureuse (« Newcomers »). Il sonne radical tout en restant profondément accessible et à multiples sens, parfois même interdits. Ça ouvre déjà beaucoup de sujets dont discuter avec Claude Violante.

On a failli attendre ton premier album, que s’est-il passé depuis tes débuts ?
Le premier label sur lequel je publiais, Tsunami-Addiction, a cessé son activité. Je me suis rapidement retrouvée sur un autre qui venait tout juste de se monter, et qui a souhaité qu’on retravaille les morceaux. L’album était prêt mais correspondait au moment où il avait été réalisé. On m’a offert de travailler avec des gens que je choisissais, comme Bastien Dorémus, Stéphane « Alf » Briat et Joakim de Tigersushi pour le mix… C’était super d’avoir cette possibilité.

On imagine que tu avais hâte de voir ces morceaux sortir ?
Oui, je vais enfin pouvoir passer à la suite. J’ai besoin qu’il sorte pour envisager les prochains titres. Vu qu’il était prêt en 2016, ses morceaux datent d’encore avant, de différents moments de ma vie qui correspondent à ma construction : peines de cœur, déceptions amicales, pertes de proches… avec aussi des réactions à la politique, des sujets de société. C’est un peu comme si j’avais écrit sur les premières années de ma vie.

Quel est le sens de son titre, Armani ?
Au départ, il vient du morceau qui s’appelle comme ça. J’avais besoin d’un titre de travail et je l’ai nommé comme ça, avec le premier mot qui m’est passé sous les yeux. Il s’est avéré qu’il voulait dire « homme fort » sur la base d’une racine germanique. J’ai trouvé ça super par rapport au clip avec une femme en armure, pour représenter cette puissance sensible, la fragilité et la force réunies en une même personne. Ça résume aussi le contenu de l’album dans ses textes et la musique, avec cette dynamique dans les sons, les prods, et en même temps, une voix fragile.

Comment es-tu venue à la musique ?
Avec Beau Travail, on a eu avant Haussmann un groupe de « post-wave », du rock électronique avec guitare électrique, à la fois pop et dark, sous influence Blonde Redhead. Nous étions assez jeunes, c’était ma première expérience de chant dans un groupe. Je ne m’étais jamais dit que j’allais être chanteuse et je faisais jusque-là ma musique seule. J’avais appris la guitare, la musique sur ordinateur, et suis devenue très geek synthé, genre collectionneuse. Pendant Haussmann, on avait plein de morceaux et on m’a suggéré de réaliser mon disque sur la base de titres que j’avais écrits, mais qui n'étaient pas adaptés à Haussmann. Je me suis lancée. C'est ce qui fait que mon son mélange tout ce que j’écoute. Je cherche à lier un truc pop, avec une structure à base de couplets refrain, à des sonorités issues de machines pas nécessairement utilisées dans la pop : le lien entre deux mondes que j’aime.

Ton son renvoie aux années 80, tes références aux années 90, comment le définirais-tu ?
J’ai plus écouté Hounds of Love de Kate Bush que Depeche Mode. Mais des années 80, j’adore DAF et il y a des trucs un peu obscurs aussi chez Soft Cell et Eurythmics, qui sont plus pop, que j’aime. Dans les années 90, il y a quelque chose de paradoxal, d’à la fois naïf et puissant dans le son. C’est la décennie dans laquelle j’ai grandi, une belle période de liberté en musique. Quant à sa fin, elle correspond à un truc de grosse production de R’n’B dans le sens pop à l’américaine, avec Timbaland, les Neptunes… qui ont été très importants. Des productions pop de grande qualité, avec de la chaleur.

« Je n’ai aucune culture de la chanson française, donc pas du tout d’affect ni de respect pour ce qui a été réalisé avant. »

Il est souvent question de R’n’B pour te définir, où le situes-tu chez toi ?
Au niveau vocal. J’ai écouté beaucoup de soul et de R’n’B originel, des labels Stax et Motown, et je ne chante pas en mode chanson française. Ça fait donc référence au R’n’B dans son sens anglo-saxon, qui est d’ailleurs proche de la pop.

Tu as réalisé des remixes, c’est un exercice que tu aimes?
C’est génial d’emmener le titre d’un artiste complètement ailleurs, de faire en sorte qu’il ne ressemble plus du tout à l’original. C’est le vrai intérêt du remix. Quand on m’a proposé « Station 13 » d’Indochine, j’ai trouvé l’idée trop drôle et intéressante, y compris financièrement. J’ai aussi été contente quand mon remix a été accepté. Quant à La Roux, ce n’était pas un travail officiel. J’ai proposé de remixer « Cruel Sexuality », on m’a donné les pistes, je l’ai remixée, et il n’est pas sorti officiellement même s’il a été bien aimé.

Comment joues-tu en live ?
C’est une question à laquelle je réfléchis toujours. Je donne des concerts seule en en ayant aussi joué avec des musiciens. J’aime bien être seule aux commandes de mon petit orchestre personnel, tout en arrivant avec des musiciens pour une expérience commune à partager. J’aime l’idée de messe noire dans la notion de concert, d’arriver à installer une ambiance. Là, ça aide d’être seule. J’essaie donc encore sans avoir trouvé la formule idéale. C’est difficile d’adapter à la scène des productions électroniques pour que quelque chose se passe.

Te sens-tu proche du concert ou du clubbing ?
Clairement du concert car l’idée est de parvenir à un résultat subtil, avec des émotions tout en ayant des réminiscences de l’énergie du clubbing. C’est plus intéressant d’être à la croisée des chemins que sur une route déjà tracée. C’est compliqué de convaincre les salles mais ça reste plus intéressant que de me fixer sur une solution qui ne me ressemblerait pas, ça me semble plus riche ainsi. Après, les gens adhèrent ou pas. Depuis des décennies, ils n’ont aucun problème en Angleterre à mélanger le rap et la musique de club.

« Quand j’arrive sur des dates de concerts, on me demande si quelqu’un m’accompagne pour parler technique. Les gens partent du principe que je ne sais pas en parler alors que c’est juste mon quotidien. »

Mais ils n’ont pas le poids de la chanson comme en France…
C’est infernal, je n’ai aucune culture de la chanson française, donc pas du tout d’affect ni de respect pour ce qui a été réalisé avant. En France, il faut qu’on lâche un peu les « vieilles choses ». En réalité, ça commence déjà mais les musiciens ne sont pas encore libérés. Plein de gens de l’industrie de la musique m’ont demandé pourquoi je ne chantais pas en français, pourquoi je ne faisais pas de la chanson, pourquoi je ne m’associais pas à des gens du milieu de la chanson pour prendre cette vague… Je pense qu’il y a de la place pour chacun. J’ai appris à parler français, anglais et espagnol, les trois sont mes langues maternelles. L’anglais fait bien plus sens par rapport à tout ce que j’écoute. À l’inverse, je n’ai aucun lien avec la chanson française, ce n’est même pas que je n’aime pas ! On ne peut pas chanter en anglais en France, il y a vraiment un problème.

On te le dit d’autant plus que tu es une femme ?
Surement, car on sait mieux promouvoir les artistes chanteuses, ici. Il y a aussi de la demande parce que beaucoup de gens, qu’il s’agisse des labels ou des radios, pensent qu’il faut aller par là. Chacun peut exister, prendre sa place avec sa façon de faire. Mais c’est compliqué d’exister quand tu es une femme, que tu défends le fait que c’est toi qui fait les choses, compose, écrit, produit… En tout cas, ce n’est pas trop reconnu.

Ça n’est pas en train de changer ?
Je ne le vois pas. Quand je donne un concert et que je joue avec un garçon, naturellement, les gens pensent qu’il fait la musique et que je suis chanteuse. C’était vrai avec Haussmann et ça le reste avec des musiciens. C’est incroyable. Quand j’arrive sur des dates de concerts, on me demande si quelqu’un m’accompagne pour parler technique. Les gens partent du principe que je ne sais pas en parler alors que c’est juste mon quotidien. D’où le titre Armani et l’idée de défendre une incarnation de force qui ne soit pas dans la masculinité. Tout est possible, et c’est en essayant de présenter des choses différentes qu’on peut ouvrir les œillères.

C’est pour ça que tu joues l’ambiguïté ?
C’est pour ça que j’ai choisi un prénom mixte. J’avais envie qu’on puisse se poser la question, avant d’entendre la musique ou de voir des photos, si j’étais un garçon ou une fille. J’aimais aussi bien la tension liée au mot « violente » et en même temps, violante me renvoie à mes origines par sa consonance latine. Je ne pense pas que la force soit uniquement masculine.

Tu as fait des études de cinéma, composer pour l’image t’es venu naturellement ?
Avec Haussmann, on a fait des musiques un peu expérimentales pour des docus fictions, c’était génial à faire. J’ai besoin de réaliser des projets qui n’ont pas forcément de voix, et composer à l’image est donc un super travail. On a aussi été engagés pour la BO des Infidèles. J’ai été très contente non pas pour ce film, une histoire de connards qui trompent leurs femmes, mais parce que le morceau, « Boys Like Us », parlait de travestis et personne n’a percuté. C’était donc parfait, je n’ai pas essayé d’expliquer quoi que ce soit. C’est ce genre d’activité qui permet de tenir pour faire ce que j’aime vraiment.

Ta bio évoque ton éducation catholique, en quoi est-ce important de la rappeler ?
Elle m’a marquée dans le bon et le mauvais sens. La religion n’est pas un truc que je défends du tout. En revanche, la spiritualité est importante, elle est du même niveau que la méditation au niveau humain. L’esthétique catholique, surtout en Amérique du Sud, reste très particulière, très lourde aussi. Il y a une ironie dans cette représentation de la souffrance du Christ, très triste pour les gens qui n’ont que ça dans leur vie. La beauté de la dévotion, de s’offrir à quelque chose ou à quelqu’un, c’est magnifique. Mais s’offrir à des prêtres qui violent des enfants, ça n’a aucun sens.

C’est ce que tu exprimes par la photo de pochette d’Armani ?
Oui, j’avais envie d’amener cette notion à travers plusieurs niveaux de lecture. C’est important justement parce que cet album parle de ma propre construction. Ça avait donc un sens, ce truc de boire la musique comme si c’était de l’eau. Comme si tu avais marché pendant des heures dans le désert et que tu arrivais à une fontaine. Cette fontaine, c’est la musique et c’est elle qui t’abreuve.

Album : Armani (Panenka)

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