« atlantique » : le film sur la jeunesse de dakar, celle qui reste

À Cannes, Mati Diop présentait « Atlantique », un premier long-métrage envoûtant porté par les rêves des filles dakaroises, forcées de regarder les garçons partir.

par Marion Raynaud Lacroix
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20 Mai 2019, 11:08am

À Dakar, Ada et Souleyman s’aiment mais Ada est promise à un autre homme. Sans réussir à lui dire au revoir, Souleyman quitte les côtes sénégalaises dans l’espoir de rejoindre l’Espagne. Après son départ, Ada sombre dans la mélancolie jusqu’à perdre le goût de tout. Cette histoire de départ en mer, la réalisatrice Mati Diop a choisi de la raconter d’une perspective singulière, brisant le continuum médiatique qui aborde presque systématiquement l'exil depuis les côtes européennes, sans égard pour celles – ce sont des femmes – qui voient partir les hommes qu’elles aiment. Irriguant ce drame intime d’une veine fantastique, la cinéaste raconte cette histoire à la lumière d’images mystérieuses et d’éléments entêtants. Première femme d’origine africaine en compétition au festival de Cannes, Mati Diop s’est vite vue changée en symbole d’un « cinéma d’ouverture ». Pourtant, au-delà de l'étendard, c’est son talent à porter une jeunesse délaissée à l'écran qui fait de cette entrée en compétition un vrai moment de grâce. i-D l’a rencontrée.

Comment est née l'idée de ce film ?
Ce film, c'est beaucoup de choses à la fois mais je crois que j’avais envie de raconter l'histoire de ces jeunes disparus en mer à travers le point de vue des filles – celles qui les aiment, qui les ont aimé et qui les perdent. C’était une façon de parler à mon endroit de femme et de cinéaste : même si je n'ai pas perdu quelqu'un de proche en mer, il se trouve que je fais partie des témoins proches de cette situation et que ça m'a énormément impactée. Faire ce film, c'était aussi une façon de ne pas laisser les médias s'emparer de ce sujet de manière aussi mensongère, à travers des statistiques qui noient la question de l'individu. Je voulais utiliser les outils du cinéma pour redonner la parole aux premiers acteurs des faits et leur permettre de se réapproprier leur histoire.

« Du côté français, les médias prennent en charge la question de l'étranger qui arrive mais je n'ai jamais été convaincue par cette manière de raconter. »

Ta perspective est très rare : tu choisis de parler de celles qui restent plutôt que de ceux qui partent.
Au moment où j'ai senti que le cinéma allait devenir mon métier et mon engagement principal, je me suis rendue compte que ce serait lié à la question de mes origines. Faire des films au Sénégal, c'est aussi une manière de réinvestir une partie de moi que j'ai peu exploré adolescente. Du côté français, les médias prennent en charge la question de l'étranger qui arrive mais je n'ai jamais été convaincue par cette manière de raconter. Je l'avais déjà fait dans un court-métrage, Atlantiques, où un jeune homme raconte sa traversée mais il m’était impossible de filmer autre chose que ce garçon qui parle. Je me refuse de mettre en scène un naufrage dans son côté spectaculaire : ce serait totalement antinomique avec mon rapport au monde et ma manière de penser le cinéma.

Petit à petit, ton film bascule vers le fantastique. Est-ce un effort de s’affranchir du naturalisme, qui est très fort dans le cinéma français ?
Je suis comme ça, mes court-métrages étaient déjà très libres dans la forme : ça fait partie de ma sensibilité, de ma personnalité mais aussi de ma culture africaine. Quitter le rationnel et le formaté pour aller vers une narration éclatée, libre, hybride ne me demande pas d'efforts de déconstruction. Dans l'écriture de ce scénario, l'effort a plutôt été de canaliser la fougue et l'hybridation pour structurer le récit et partir dans d'autres directions. Le fantastique ne vient pas de l'extérieur, il est intérieur au récit.

« J'avais besoin des vivants, de la jeunesse d’aujourd'hui et de son feu de révolte pour écrire l'histoire des disparus. »

C’est une histoire de morts mais aussi de vie, portée par la jeunesse dakaroise.
Je ne voulais surtout pas faire un film sombre, pessimiste : il y a des jeunes qui ont envie de rester à Dakar et d'y construire leur vie. C'est un projet dangereux de vouloir embrasser toute une jeunesse à la fois, il y a autant de profils que de personnalités - comme dans toutes les villes. J'ai été très marquée par le printemps dakarois qui a eu lieu en 2012, que je n'ai pas vécu sur place et qui a eu lieu peu de temps après le printemps arabe. Ce réveil citoyen après une phase très sombre, c’est l’insurrection qui m'a donné le feu pour écrire cette histoire. Je crois qu’à partir de ce moment-là, j'ai compris que j'avais besoin des vivants, de la jeunesse d’aujourd'hui et de son feu de révolte pour écrire l'histoire des disparus.

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