Photographie Andrea Montano

la pop française est belle, moodoïd la rend sexy

Le groupe sort aujourd'hui un nouvel EP, Reptile, qui troque les velléités psychédéliques des premiers disques pour une pop savoureuse. Rassurez-vous, c'est toujours aussi irrésistible.

par Antoine Mbemba
|
24 Novembre 2017, 9:52am

Photographie Andrea Montano

Du psyché à la pop, il n'y a qu'un pas. Un pas lentement mais sûrement franchi par Moodoïd, orchestre bizarroïde et irrésistible mené par Pablo Padovani. Son univers, on l'a d'abord découvert en 2013 avec « Je suis la montagne », joyeux trip supporté par un clip pareillement perché qui posait les bases d'un groupe aussi attaché à l'image qu'aux expérimentations sonores. Avant ça, Pablo n'avait jamais prévu de faire de la musique. Ce n'était en tout cas que le plan B du jeune homme originaire du Sud-Ouest de la France, d'abord engagé dans des études de cinéma. Mais même attelé à l'image, Pablo n'oublie jamais la musique : il saute de groupe en groupe, et passe de bébé rockeur à meneur de troupe pour Moodoïd. Le premier morceau du groupe, la « Montagne » sort en 2013 et fait rapidement le buzz. L'opportunité de faire un album s'avance, celle d'avoir un tourneur aussi, et d'un coup de psyché magique, Pablo Padovani s'épanouit en bête de scène.

Moodoïd, il l'a souvent dit en interview, c'est « étymologiquement » l'expression d'un mood bizarre, d'une humeur étrange. Son nouvel EP qui sort aujourd'hui, vendredi 24 novembre, porte le nom de Reptile. Un choix qui résonne, tant le disque donne l'impression d'une mue : il enserre un tas de nappes psychédéliques, des voix englouties dans le mix et des élans plus pop où la voix s'éclaircit et s'affirme en refrains catchy et prononcés. On l'a bien saisi en écoutant les deux premiers extraits, « Au pays des merveilles de Juliet » et « Reptile », le Moodoïd nouveau est funk, pop, disco. Mais l'énergie est la même : libre, curieuse, musicalement riche, exotique et moderne jusque dans ses références. Il faut dire que Pablo sait s'entourer. Supporté par un liveband issu de la jeune garde jazz parisienne, le jeune homme s'est aussi entouré de la moitié de Paradis, Pierre Rousseau, à la production et de Kevin Parker (leader de Tame Impala, rencontré quand Pablo tournait à la guitare dans les rangs de Melody's Echo Chamber) au mixage.

Reptile est un voyage dans le temps, dans un cosmos multicolore. Une réinvention courageuse mais somme toute logique. Moodoïd va là où son mood l'emporte, jusqu'à ce que le nôtre suive et qu'on n'ait plus qu'à citer les paroles du titre éponyme : « Oh oui, c’est intense ! » On a discuté avec Pablo Padovani, de Prince, de fantasmes et de la nouvelle hégémonie du rap français.

Est-ce que tu te souviens de ton premier émoi musical ?
J'ai été très marqué la première fois que j'ai entendu les White Stripes. J'avais 14 ans, et le dimanche très tard j'écoutais une émission de rock à la radio, en cachette. J'ai entendu les White Stripes et j'ai complètement halluciné. Je vivais à la campagne, je n'avais jamais entendu de rock comme ça, aussi sauvage. Le week-end suivant j'étais à Toulouse. Je suis allé à la Fnac et j'ai acheté le disque, je l'ai écouté en entier. C'était l'album Elephant. J'étais à la fois super excité par ce style de musique et assez choqué. Juste une guitare, une batterie et un mec qui crie. J'ai écouté cet album des milliers de fois depuis. Au début je ne savais pas trop quoi en penser.

On retrouve pas mal de Prince, dans le clip de « Reptile » ou « Heavy Metal Be Bop 2 ». Ça t'est venu à quel moment, cette passion pour Prince ?
Plus tard. Quand j'ai vu le film Purple Rain. Je sais que beaucoup de gens n'aiment pas ce film. Moi il me touche beaucoup. J'ai toujours aimé le glam, les costumes. Prince pour moi était vraiment la star parfaite. J'adore les années 1980, comment les gens à l'époque allaient danser sur des concerts live, avec plein de musiciens sur scène, de la danse, des costumes, quelque chose de très joyeux. Il y avait quelque chose d'insouciant et de généreux qui me touche beaucoup. Et Prince incarne complètement cette générosité en musique. Il faisait des concerts très longs, des jams jusqu'au bout de la nuit. Cet univers-là m'a toujours fasciné.

Le fait de t'entourer de femmes musiciennes, c'est aussi un clin d'oeil à Prince ?
C'est vrai que son premier groupe était composé uniquement de femmes... Au début de Moodoïd je ne savais pas encore ça de Prince, mais oui, il y a des choses en lesquelles je me reconnais. C'est une expérience assez dingue d'être un seul homme entouré de femmes sur scène. En tournée il y avait aussi une ingé son et une ingé lumière ; j'étais vraiment tout seul.

Ça casse aussi le cliché du groupe de mecs en tournée enfermés dans un van.
Ouais, c'est ce que je voulais éviter à tout prix ! C'était la principale raison (rires).

Cette générosité dont tu parlais, comment tu la transposes en live ?
C'est un truc que j'ai envie de défendre un maximum. On est six sur scène. Pour le développement d'un groupe, six sur scène c'est un peu suicidaire. En termes de budget c'est compliqué. Le nouveau live qu'on est en train d'installer est très libre. On ne joue pas sur des bandes, tout est joué en live. Quitte à se mettre en danger parfois, parce que ma musique est quand même très produite, il y a beaucoup d'arrangements et d'éléments. Avec le live, l'idée c'est de revenir à quelque chose de super pur, de généreux et de très incarné. J'ai envie que le live nous laisse partir un peu où on veut, comme on veut.

Quitte à partir parfois sur de l'impro ?
Oui. L'EP a vraiment été conçu de cette manière-là. On a enregistré un groupe en live sur bande, un peu comme dans les années 1980. Je les ai fait jouer sur des riffs à moi, sur des couplets, sur des refrains, sur des moments de musique que j'avais préparé. Je leur faisais faire des jams de vingt minutes - le temps de la bande - par titre, pour ensuite aller choisir tous les meilleurs moments, et ces meilleurs moments étaient souvent ceux où ils lâchaient prise et amenaient du groove, de l'imprévu.

Tu me parlais d'émoi juste avant, de comment tu as pu être agréablement désarçonné en écoutant les White Stripes pour la première fois. Est-ce que Moodoïd tu le fais pour reproduire ce genre d'émoi chez les gens, cette "émotion bizarre" que tu cites pour expliquer le nom du groupe ?
Ça, c'est un truc qui était propre au premier album, je pense. Quand j'ai composé les premiers disques, je voulais que chaque chanson soit en lien avec un moment d'émotion. J'avais écrit toutes les chansons dans des contextes très précis, à des moments très précis de ma vie. Pour ce nouvel EP le processus a été complètement différent. C'est un album qui est plus référencé, qui est plutôt un hommage aux musiques qui m'ont énormément touché. Je me suis tourné vers des chansons pop, avec des couplets, des refrains. Des chansons pour danser. Le premier album, je l'ai vraiment conçu comme un truc de rêve, très libre. Là j'avais envie d'aller dans quelque chose de plus efficace. Un album de kiff.

Est-ce que ça tend à devenir une habitude pour toi, un peu à la Prince d'ailleurs, de se refaire une nouvelle peau à chaque album ?
Je dirais plus à la David Bowie. Mais un album, un concept, c'est toujours comme ça que j'ai conçu la musique. Que ce soit visuel ou musical. J'aime bien l'idée qu'un album a un son. Avec ce disque on a vraiment une cohérence de son très différente du premier album, un son hybride, propre à ce disque, je crois. C'est aussi parce qu'on a enregistré en live sur bande et qu'on a utilisé ça comme des banques de sample pour faire de la musique électronique. Du coup cet album sonne presque comme un album de remix de Moodoïd. C'est ça que je recherchais.

J'ai eu l'impression aussi, sur « Reptile » et d'autres morceaux, que ta voix n'était pas la même, beaucoup plus avancée, beaucoup plus claire.
Les voix sont beaucoup plus fortes qu'avant, oui. Avec le premier album, on était dans un registre un peu psychédélique, donc les voix étaient fondues dans le mix, un peu noyées dans des reverbe. Et dans le premier album le texte était un accessoire, la voix était vraiment traitée comme un instrument de musique et c'était presque pour moi comme de la musique instrumentale. Ce n'était pas de la chanson. Avec ce nouvel album, il y a un peu cette envie d'aller sur le format de chanson, que le texte devienne un élément à part entière. C'est pour ça notamment que sur Reptile il y a ce parti pris où la voix est très forte, on la remarque plus et... on comprend mieux ce que je dis ! Et puis je cherchais aussi ce style e musique un peu sexy. C'est Prince, on y revient : les voix super fortes, c'est quand même sexy.

Les clips sont aussi d'une grande importance chez Moodoïd. Comment tu travailles cette image ?
Disons que quand j'ai conçu Moodoïd, j'ai pensé ça comme un projet sur lequel je pourrais me faire plaisir en image autant qu'en son. C'est aussi un prétexte pour moi, pour développer mes délires visuels. Maintenant je fais aussi beaucoup de clips pour d'autres gens, j'ai envie de continuer à le faire. Je ne me vois pas arrêter de faire de la réalisation. C'est vraiment mon délire à part entière. Ce qui est bien avec Moodoïd, vu que c'est ma musique, c'est que je peux en faire tout ce que je veux en image. Ce que j'aime avec la musique, c'est que c'est un truc super complet, où il y a besoin de vidéo, de photo, de t'évader sur scène, de spectacle. Tout est très complémentaire, et ça englobe tous les domaines que j'ai un peu envie d'explorer.

Les clips c'est aussi un moyen de mettre en image ce que tu rêverais de faire sur scène ?
Ouais, c'est ça. En tout cas, j'ai remarqué que quand je fais un clip pour un autre artiste ou pour moi, je n'ai pas du tout le même type d'idées ou de proposition. Pour moi, je matérialise des fantasmes. Avec ce dernier clip, « Reptile », c'est mon fantasme d'être dix sur scène, d'avoir des shows à l'américaine, des structures, des choses comme ça. Ce qui est totalement impossible. Alors oui, le clip devient un peu un espace où je peux fantasmer.

Il y a un an je demandais à Paradis s'ils avaient le sentiment de faire partie d'une scène, avec toi, Flavien Berger, Petit Fantôme et d'autres. Pierre me répondait que ce serait une vraie scène quand tout le monde travaillerait concrètement ensemble. Tu fais des clips pour d'autres, Pierre a bossé sur ton album. Ça y est, vous êtes une scène ?
En fait, ce que je trouve intéressant - et ce n'est pas du tout pessimiste comme vision - c'est qu'en ce moment on constate la percée du rap. Et nous, on était un peu censés être la nouvelle variété française. En fait ce n'est pas nous, c'est Orelsan ! Du coup le monde de la musique est un peu difficile en ce moment. Et nous, face à ça, on est super soudés. Moi j'ai travaillé avec Juliette Armanet, Paradis, Flavien Berger, Infinite Bisous. Dès qu'on peut se filer des coups de main, on le fait toujours de bon coeur. On a vachement besoin les uns des autres.

C'est marrant, ce que tu dis. On n'aurait pas cru il y a quelques années que ce serait la scène pop française qui devrait se souder face à la vague rap.
C'est une interprétation personnelle (rires) ! Mais si on était tous des méga stars, qu'on remplissait le Zénith ou qu'on passait à la radio, ce serait peut-être différent. Mais c'est vrai qu'on est un peu au même niveau, on est tous en développement. On a tous un peu la même taille, on passe sur le même type de radio. C'est très difficile de passer sur Virgin, quoi ! Mais du coup on a vachement d'espace pour faire des choses ensemble.

Qu'est-ce qui vous réunit, tous ?
Je crois qu'on est tous de grands mélomanes. On a tous une culture musicale, un goût vraiment prononcé pour la musique. Quand j'ai rencontré les Paradis, avant même de parler de collaborer, c'est une relation d'amitié qui s'est installée. J'avais rencontré Pierre par rapport à ce qu'on avait musicalement en commun. On a été très rapproché par notre amour pour la pop japonaise, par exemple. C'est hyper important pour nous d'échanger de la musique, d'en écouter. C'est ça qui nous lie. Et puis ce sont avant tout des gens super sympa, Paradis, Flavien et les autres. Tout se fait de manière très naturelle. Sur l'EP, c'est « Planète Tokyo » qui a convaincu Pierre de faire un truc ensemble. J'avais besoin d'aide, il m'a filé un coup de main pour la prod de ce morceau, et finalement on a fait le reste parce que ça s'est bien passé. Tout se fait de manière très naturelle, et c'est chouette.

Du coup, avec ce paysage musical en tête, comment tu définirais la pop française d'aujourd'hui ?
Bah pour moi, la pop française aujourd'hui c'est Orelsan. Ou des gens comme Ichon, Lomepal... C'est de la variété française. Même s'il y a de l'influence urbaine, même s'ils rappent, ça reste des chansons avec des accords, des refrains. Mais c'est très récent tout ça. Même s'il y a beaucoup de références aux années 1980 dans cet EP, j'ai vraiment l'impression de proposer quelque chose de très moderne. Même dans la manière dont ça a été conçu, parce que c'est quand même de la musique électronique. Mais il y a peut-être quelque chose de traditionnel dans la forme, en termes de chanson. C'est vraiment un délire de mélomane. Le genre de trucs que je ressens chez Paradis, Juliette Armanet ou Flavien. Notre musique continue quelque chose, elle fait partie d'une histoire musicale qu'on a envie de moderniser. J'ai l'impression que dans le rap, ils sont en train d'avancer un style d'aujourd'hui. Ces deux histoires sont très différentes, et on a besoin des deux.

Je vais revenir sur « Reptile » encore une fois. Tu l'as écrite juste après les attentats du 13 novembre, et tu dis avoir voulu conjurer tout ça dans la joie.
C'est exactement ça. À la base, la chanson est venue d'une émotion super brute, provoquée par ces événements. Je l'ai écrite dans la nuit qui a suivi, du coup le texte parlait très directement de l'actualité. En travaillant la chanson, j'en suis arrivé à me dire que cette chanson devrait faire partie de l'album que j'étais en train de faire et de penser. Moi mon rôle avec Moodoïd, c'est de provoquer, de communiquer mes fantasmes et mes rêves en quelque chose de très imagé. Finalement, je voulais que cette chanson soit quelque chose de joyeux, qui parle d'amour, de s'amuser.

Après cet EP tu as un album de prévu pour 2018. Ce sera sur la même lancée ?
Cet EP est là pour présenter le disque qui va arriver. Certaines chansons seront dans l'album. C'est une manière d'annoncer ce que Moodoïd est en train de devenir.

Et tu dirais que Moodoïd est en train de devenir quoi, du coup ?
Alors moi je sais qu'en musique je suis hyper friand de surprises. Donc s'il y avait un fan de Moodoïd sur la Terre j'espérerais qu'il soit surpris et qu'il ira où j'essaie de l'amener. Mais pour moi c'est une continuité. Cet EP c'est la suite de ce que j'ai proposé avant, avec un nouveau son qui peut surprendre, plus électronique, mais on reconnaît des tics d'écritures. L'énergie est la même.

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter les mois à venir ?
De faire des beaux concerts...

...avec dix personnes sur scène.
Voilà, exactement ! Et dans de beaux endroits. Ce qui est bien dans la musique, une fois que l'objet est sorti, c'est de pouvoir la jouer partout. Donc j'espère qu'on va pouvoir la jouer partout.

Tagged:
POP
Moodoïd
Reptile
pablo padovani