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france, 2001 : quand lorie devenait l'icône virginale de la pop

Marion Raynaud Lacroix

Elle sort aujourd'hui un nouvel album. L'occasion de revenir sur toute une génération de lolitas françaises qui incarnent (encore aujourd'hui) l'idée d'une féminité immaculée.

En 2001, après avoir rencontré le succès sur internet, Lorie sort un premier single, Près de moi, suivi par deux albums qui dépasseront le million de ventes. Elle devient l’icône d’une nouvelle génération, qui ne connaît encore du net que Skyblog et Msn, découpe ses posters dans Fan 2 et continue de rêver devant le rayon disques du supermarché.

Près de toi, son premier album, annonce d’emblée la couleur : toute de blanc vêtue, blonde et souriante, Lorie impose son image de jeune fille pas tout à fait adulte, mais plus vraiment enfant. Aux Etats-Unis, les charts s’emballent pour Britney Spears dont le « Oops…I did dit again » lance la mode des lolitas popstars à la fois supports d’identification et objets de désir, validées par les parents du (jeune) public qui les plébiscite. En France, l’heure est aux balbutiements de la Star Academy et à la fin des télé-crochets traditionnels, qui verront bientôt disparaître Graines de Star, l’émission créée par Thierry Ardisson à qui l'on doit la naissance d'Alizée, de Leslie, d'Ève Angeli ou de Priscilla. Au-delà d’une modification profonde du paysage audiovisuel, c’est le début d’un changement dans le rapport des jeunes générations aux stars. Et l’avènement d'icônes françaises qui, à l’inverse de leurs consœurs américaines - Christina Aguilera ou Britney Spears - auront du mal à se défaire de leur image sans y perdre leur public.

Savant mélange de sexy et de simplicité, Lorie a servi de modèle aux petites filles, parvenant à susciter l’adhésion de leurs parents tout en demeurant un objet de désir masculin. Tandis qu'elle atteint le succès, les débuts de la télé-réalité engendrent de nouveaux modèles, qui n’ont plus besoin de prétendre être artistes pour susciter l’intérêt des plus jeunes. Le premier épisode de Loft Story marque une étape majeure dans cette chute des idoles, créant le besoin de se raccrocher à des stars d'apparence infaillibles, dont Lorie peut être considérée comme la tête de file. Tandis que M6 enferme une bande de jeunes dans un appartement pour voir jusqu’où ils seront capables d’aller, Lorie danse et rassure, enjoignant les jeunes filles à porter tresses, baggys et bandanas. Face à la sexualité offensive d’une Loana, elle fait donc office de contre-modèle idéal : « Je me suis rendue compte que les petites filles m’imitaient. Dans la rue, des mamans me suppliaient de ne pas fumer, me tatouer ou me faire de piercing de peur que leurs filles suivent. » racontait-elle dans Causette, à l’occasion d'un hors-série 2017 consacré aux fantasmes et à leur incarnation. Grande sœur rêvée, épouse fantasmée ou belle fille idéale, Lorie réussit à jongler entre les injonctions contradictoires pour devenir un exemple de « positive attitude » (que Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre, ira jusqu’à citer dans un discours). En 2001, invitée sur le plateau d'Ardisson, elle affirme que Jacques Chirac l’a reçue lors d’un Noël à l’Elysée en la félicitant de donner une « belle image de la France ». Sur le plateau, tout le monde n’en a que pour son physique, cherchant à la ramener à ses mensurations et à savoir si, comme le clame Britney Spears à l'époque, elle est encore vierge. L’échange en dit long sur l’aubaine médiatique représentée par ces jeunes chanteuses du début des années 2000 : elles polissent l’image de la jeunesse, satisfont la lubricité des invités et répondent toujours très poliment au mépris dont elles font l’objet. Blanches, hétérosexuelles, souriantes et soignées, elles représentent le fantasme accessible auxquelles les jeunes filles sont sommées - sinon de correspondre - du moins d’essayer de se conformer.

Grande soeur idéale, Lorie veut être la meilleure amie de tout le monde. Les médias lui trouvent pourtant vite une rivale en Alizée, repérée lors de son passage dans Graines de star par Mylène Farmer et Laurent Boutonnat qui produisent son premier album et facilitent sa légitimation en tant qu'interprète. Devant cette femme-enfant fabriquée par des adultes, Lorie (managée par son propre père) incarne un registre plus populaire, girl next door sage et bien rangée, tandis qu’Alizée s’inscrit dans une lignée plus prestigieuse en France, celle des lolitas. Si l’époque diffère, le procédé n’est pas sans rappeler la starification précoce de Vanessa Paradis, présentée à travers le regard qu’un homme de trois fois son âge, Gainsbourg, invite à poser sur elle. Pourtant, dans les paroles de Lorie ou de Jenifer - première gagnante de la Star Academy vite sommée de se mettre au régime -, le regard masculin est à la fois diffus, invisible et omniprésent. Pas encore sorties de l’adolescence, elles sont à la recherche d’un prince charmant qu’elles désespèrent déjà de trouver. En 2002, alors que Lorie clame son besoin d’amour (« J’ai besoin d’amour»), Priscilla lui emboîte le pas avec « Toujours pas d’amour » : elle a tout juste 15 ans. Dans « J’attends l’amour » (2002), Jenifer confirme la tendance - rester disponible et sexy afin de ne pas louper la rencontre qui pourrait permettre d'atteindre l'objectif d'une vie : exister dans les yeux d'un homme. Mais le dilemme est grand entre « en faire trop ou pas assez », et choisir entre « l’envie de plaire et son contraire », rester une petite fille. Alors âgée de 12 ans, Priscilla enjoint donc tout simplement le regard masculin à la tester ou la détester – la prendre ou la jeter. OK.

Laure Pester de son vrai nom, Lorie a un jour souhaité ajouter son nom de famille à son pseudonyme, se réappropriant pleinement une image dont la célébrité l’avait sans doute dépossédée. Elle n’est pas la seule : Leslie, Priscilla ou Jenifer ont aussi essayé de redonner un souffle à leur carrière en adoptant un nom plus proche de leur état civil, espérant peut-être balayer des projections qui leur collaient trop à la peau. Trop tard : elles sont restées ces jeunes filles sexy, par qui on accepte d'être diverti mais à qui on refuse le contrôle de leur propre identité. Leur succès a rarement atteint l’ampleur de celui des années 2000, les confrontant à la difficulté du public de les voir grandir, ringardisées par celles et ceux qui les avait pourtant écoutées avec ferveur. Marionnettes de projections parentales, d’attentes lucratives et d’injonctions sociales, elles appartiennent à une génération rapidement dépassée par des millenials adeptes d’Instagram et de Youtube, là où elles pouvaient se vanter de faire vendre des DVD de leurs concerts.

L’ironie est immense : Lorie a été l’une des premières chanteuses pop françaises à avoir flairé le potentiel d’internet. D’abord refusé par toutes les maisons de disques, son premier morceau avait finalement été diffusé en ligne, atteignant en quelques semaines plus de 15 000 téléchargements. Si le chiffre semble aujourd’hui ridicule, il était loin de l'être en 2000 et lui a permis de convaincre Sony de signer son album. Comme d’autres après elle, Lorie a fondé son image sur le registre de la simplicité sans maîtriser pour autant les attentes paradoxales que généreront les réseaux sociaux. Désormais aux mains d’une nouvelle génération d’icônes, ils sont la vitrine de popstars en proie aux même dilemmes, excellant sur un nouveau créneau : rester proches tout en continuant de faire rêver. En cultivant le naturel, Lorie a ouvert la voie à une recherche d'authenticité dont les réseaux sociaux sont devenu les relais, ne désespérant pas d'abolir la barrière symbolique et réelle séparant la jeunesse de ses plus grandes idoles.