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      culture Micha Barban-Dangerfield 10 novembre 2015

      qui es-tu safia bahmed-schwartz ?

      Elle rappe en chuchotant, tatoue et parle de Thuya comme de Booba. Rencontre.

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      Fanny Schlichter

      Il est difficile de décrire Safia, de mettre des mots sur son univers et de la présenter sans tomber dans une énumération sommaire et réductrice. Illustratrice, éditrice, tatoueuse, rappeuse, musicienne et faiseuse d'images. Voilà ce sera ça. C'est un bon début après tout. J'ai rempli mon devoir journalistique, je vais enfin pouvoir m'attaquer au vif du sujet.

      Avant de disséquer et comprendre les mots de Safia, il faut d'abord imaginer une chose : sa gestuelle. Safia est une femme. J'insiste… c'est une F.EM.M.E. Pleine de douceur, de force et de muscles. Et pourtant, quand Safia parle d'elle, ses mots filtrent à travers une bouche entre-ouverte, dans un murmure grave, les yeux tournés vers le sol. Ses mains se joignent et s'entremêlent - aussi confuses que confesses. Elle réfléchit avant de dire les choses, comme si elle dialoguait d'abord avec elle-même avant d'échanger avec les autres. "Quand j'étais petite mon père me disait que j'étais comme un thuya qui aurait grandi sans tuteur. Un thuya tordu." Voilà comment l'artiste nous introduit à sa vie.

      Safia fait beaucoup de choses à la fois. Certains diront sans doute que c'est une slasheuse - un terme propre à une génération née dans l'immensité de la toile. Mais non. Safia accomplit ses mues avec sincérité - et sérénité. "J'ai commencé le dessin à l'époque de MySpace. J'étais très en colère contre quelqu'un et je voulais l'insulter publiquement sur la plateforme. Je ne trouvais pas mes mots. Donc j'ai dessiné autour d'une tête de mort. Une fois mon dessin terminé je me suis dit 'wow, je sais dessiner en fait'" dit-elle d'un air espiègle.

      Sa première vie s'est arrêtée brusquement après les attentats du 11 septembre et tout semble avoir commencé là : "Je portais le voile pendant les attentats du 11/09, c'était compliqué. Moi, on ne m'avait jamais enseigné cet Islam-là. Il y a eu une rupture. Il fallait que je me détache de ça, mais à 15 ans, quand tu perds un repère comme ça, tu ne sais pas où aller. Il fallait que j'aille à l'extrême opposé." Cette défiance, on la retrouve dans l'érotisme débordant de l'artiste. Une dimension de son être qu'elle applique partout. Comme une rébellion permanente dans laquelle elle aurait trouvé une façon de se faire femme et maîtresse de son corps. "Bientôt débutera mon expo 'Contrefaçon' et le terme m'a paru évident. D'abord parce que je fais beaucoup de contrefaçons, peux être aussi parce que je suis ma propre contre-façon, et puis il y a le mot 'contre' : je suis toujours contre toi, physiquement (contre ta peau) et symboliquement."

      Même si ses créations cachent toujours une réalité dense Safia ne sanctifie rien pour autant. Elle laisse les gens libres d'aborder son art comme ils l'entendent et se réjouit même lorsqu'elle parvient à accomplir des choses simples. Ou simplement humaines. "Tous les jours je poste des dessins, je les laisse voguer et être réutilisé - ce que j'adore c'est quand les gens s'en servent comme 'sextos', nous dit-elle avant d'ajouter. Parfois je me dis que si j'arrive à donner à une seule jeune fille l'idée qu'elle est capable d'être maitresse d'elle-même, alors j'ai gagné." Cette légèreté, l'artiste la doit à son immense liberté.

      Une exemption que l'on retrouve ailleurs dans son discours. À l'image d'une génération Tumblr, Safia replace ses icônes dans un spectre large qui décloisonne les genres et défait les frontières entre le classique et le mainstream. "Booba c'est le Johnny Halliday de notre génération : pour moi il est même au-dessus de Johnny. Booba écrit ses textes, pas Johnny. Ma fille connaît Booba, il le dit lui-même 'ta grand-mère elle me connaît elle m'a vu à la télé'." Une analogie qu'elle pousse encore un peu : " La discographie de Booba est à l'image de la filmographie de Woody Allen. Il traite toujours du même sujet de façon différente à chaque fois - avec une nouvelle esthétique, des nouvelles blagues. Booba c'est la même chose, ça fait 20 ans qu'il nous parle de la même chose mais il arrive à le faire de façon différente à chaque fois."

      Safia, sans doute par crainte et respect pour son maître - elle lui a carrément consacré un ouvrage, Booba, le livre - s'est d'abord lancé dans le rap chuchoté. Oui, chuchoté. Histoire qu'on n'entende pas trop non plus. Puis elle a traîné avec le bébé le plus classe du rap français, Jordee. Elle s'impose tranquillement dans cet univers hyper masculin. Pas besoin de prouver sa "street cred" pour ça : "On peut être une fille et rapper sans avoir à se comporter comme un mec. De Facto, les femmes et le rap ou les blanches et le rap, ça ne fonctionne pas. Ce sont des clichés que je déteste." Nous aussi.

      Safia exposera à partir du 25 novembre au 12 rue Dupetit Thouars dans le 3ème arr. 

      Crédits

      Texte Micha Barban-Dangerfield

      Photo Fanny Schlichter

      Illustrations via @safiabahmedschwartz

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      Tags:culture, art, illustration, safia bahmed schwartz, booba, jorrdee, rap, contrefaçon

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