Comment Helmut Lang et Margiela avaient inventé le défilé de mode distanciation sociale

En se penchant sur son passé, l’industrie de la mode pourrait s’inspirer de certaines alternatives pour présenter une collection.

par Eilidh Duffy
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23 Avril 2020, 3:14pm

Comme tous les autres évènement de l’année 2020, les fashion weeks du monde ont été annulées ou reportées indéfiniment. Pour ceux d’entre vous qui seraient déçus à l’idée de ne pas pouvoir parcourir furieusement les photos de la prochaine saison sur le site de Vogue Runway, souvenez-vous d’une chose : cela va sauver un grand nombre de vies. Qui plus est, cela ne signifie pas que le secteur de la mode est terminé, la ventes de vêtements, vieux comme neufs, reste étonnamment stable compte tenu des circonstances (qui d’autre est train de fouiller les recoins d’Ebay pendant le confinement ?) il y a toujours beaucoup de création à admirer. Mais quelle est la meilleure manière de présenter la mode aujourd’hui ?

Pendant des décennies, certaines marques avaient trouvées des manières intelligentes et imaginatives de réinventer le podium. D’Alexander McQueen à Hussein Chalayan dans les années 1990, en passant par Molly Goddard et Martine Rose, on pourrait bien apprendre une chose ou deux en se plongeant dans l’histoire de la mode. Avec cette idée en tête, on a eu envie d’analyser de plus près les défilés de mode où les créateurs avaient fait quelques expérimentations, que ce soit en remplaçant les mannequins vivants par des mannequins non animés, en n’invitant personne, ou en sacrifiant le concept même du show. Voici ce à quoi pourrait ressembler les défilés de mode au temps du coronavirus.

Carrément oublier les invités

Helmut Lang Automne Hiver 1998-1999

Les défilés Helmut Lang intitulés “séance de travail” sont devenus légendaires car ils utilisaient des models de tout âge, bien avant que l’expression nodels (pour “non-models”) n’existe et pour transformation de la “scène surélevée” (comme il l’appelle) en podium carré, évoquant d’avantage l’espace public. Les mannequins se baladaient nonchalamment dans cette rue improvisée, chacune à leur rythme, en en faisant parfois plusieurs fois le tour. Dans le livre Not in Fashion: Photography and Fashion in the 90s (2011) , le couturier explique sa décision d’utiliser le podium différemment que ses contemporains : “Je considère ces séances comme des performances, parce que je ne voulais pas seulement présenter des vêtements modernes, mais parler du sentiment et de l’humeur du moment.” En 1998, internet commence tout juste à devenir un espace où l’on peut consommer de la mode, et pour son show Automne Hiver 1998-1999, Lang modernise encore plus son podium, il élimine complètement l’agitation des défilés, en publiant un enregistrement du podium sur internet. Une sorte de proto-livestream.

Giorgio Armani Automne Hiver 2020-2021

En février, il y a deux mois à moins que ce ne soit une éternité, Giorgio Armani a décidé de faire un livestream son défilé Automne Hiver 2020-2021, depuis une pièce vide de son quartier général de la Via Bergognone. L’entreprise a expliqué que “cette décision a été prise pour éviter d’exposer les invités à des risques sanitaires.” Une idée bien raisonnable avec le recul.

Ou encore se débarrasser des mannequins

Maison Margiela Automne Hiver 1998-1999

On ne peut pas parler de défilés de mode expérimentaux sans parler de Martin Margiela. Bien avant que John Galliano ne reprenne la marque, Martin Margiela utilisait le podium comme un lieu où explorer diverses manières de présenter ses vêtements, en y critiquant l’histoire et la culture de l’industrie. Pour la saison Automne Hiver 1998-1999, Margiela présenta des marionnettes faites par la styliste Jane How à la place de vrais mannequins, précédées par un court métrage de Mark Borthwick. En utilisant des poupées à la place d’êtres humains, Margiela joue avec l’origine étymologique même du mot mannequin.

Alexander McQueen pour Givenchy Couture Automne Hiver 1999-2000

Un an plus tard, Alexander McQueen se sépare aussi des mannequins pour le défilé Givenchy Couture Automne Hiver 1999-2000, inspiré du tableau de Paul Delaroche, Le Supplice de Jane Grey (1833). McQueen remplace ses modèles par des mannequins fantomatiques en perspex, qui émergeaient sur des plateformes tournantes sur une scène faite spécialement pout l’occasion. Les projecteurs, pointés sur chaque mannequin en rotation, font écho à l’usage de la lumière par Delaroche. En effet, le peintre avait représenté Lady Jane Grey illuminée au plein centre de la toile, près de la planche à couper le bois qu’elle ne réussissait pas à trouver, avant de se faire aider par Sir Thomas Brydges. En réponse à ce show historique, la journaliste Laura Craik avait décrit “des pantins plus vrais que nature”, une vision quelque peu fantastique d’un défilé inspiré par les ultimes moments de la vie d’une femme.

La Collection VIII ( Under Milk Wood) de John Alexander Skelton

Chaque saison, le créateur Londonien John Alexander Skelton surprend son public avec une performance fondée sur ses recherches. Le résultat est souvent plus proche du théâtre expérimental que d’un défilé de mode traditionnel, et son dernier défilé à la Zabludowicz Collection n’a pas échappé à la règle. Pour cette saison, Skelton a pris la décision d’utiliser des mannequins plutôt que des models, inspiré par Under Milk Wood, la pièce radiophonique du poète Dylan Thomas à propos de Llareggub (amusez- vous à lire cela à l’envers), un village de pêche fictif du Pays de Galles. La pièce commence alors que les personnages dorment profondément, et le narrateur relaie leurs rêves. Chacun des mannequins dans le défilé de Skelton était caché sous un drap blanc, révélé progressivement par le frère de John alors qu’il récitait le début de la pièce.

Mettez simplement une vidéo en ligne

Maison Martin Margiela Automne Hiver 1993-1994

En essayant de trouver une alternative aux défilés de mode pour sa saison Automne Hiver 1993-1994, Martin Margiela décide de sortir Seven Women, un court-métrage qui met en scène plusieurs femmes d’âges, de nationalités et de professions différentes, portant la collection dans leurs vies quotidiennes. Ce film est accompagné d’un commentaire du créateur, expliquant les coupes et les références de la collection. Si on filme à deux mètres de distance, cette technique respecterait presque les règles de confinement.

La collection Diadal de Susan Cianciolo pour la marque Run

En 1998, la designer et artiste Susan Cianciolo présente Diadal, la sixième collection de la marque Run, qui inclut un kit pour faire une jupe soi-même, mis en vente avec tous les éléments nécessaire à sa confection. Pour s’assurer que les clients comprennent bien comment faire la jupe, elle sort aussi une vidéo intitulée « Diadal », qui explique comment la jupe a été fabriquée, plutôt que de faire un défilé de mode. Malheureusement, cette vidéo est aujourd’hui introuvable sur internet... mais on se satisfait des kits DIY de masques par Christopher Kane. On ne peut pas faire plus actuel.

Faites un simple selfie

Giovanna Flores

Si en plus d’être un bon designer, vous êtes plutôt pas mal, alors pourquoi se priver de prendre un selfie en portant chaque pièce de votre collection, comme la créatrice américaine Giovanna Flores ? Pour promouvoir ses collections, elle n’utilise rien d’autre que son retardateur, et peut ainsi travailler seule. Pour Flores, le selfie est une manière à la fois pratique et peu coûteuse de partager ses projets et de documenter l’endroit et le moment où elle travaille.

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Ann Sofie Back Printemps Été 2018

Pas tout à fait à l’aise face à un appareil photo ? Pourquoi ne pas simplement trouver des gens pour se prendre en photos avec vos créations, comme le fait la créatrice Ann Sofie Back, basée à Stockholm.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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