Bong Joon-ho révèle ses 10 réalisateurs coups de coeur

Les conseils avisés de cinéphile du cinéaste le plus récompensé des derniers mois

par i-D Staff
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13 Mars 2020, 10:04am

Bong Joon-ho, le réalisateur de Parasite, qui a triomphé aux Oscars et obtenu la Palme d’Or 2019 - premier cinéaste coréen à remporter le prix - était ce mois-ci l’invité spécial du magazine du British Film Institute, Sight & Sounds. Il y partage le story board de son film et rend hommage au cinéaste Kim Kiyoung, dont les films d’horreur psychologiques La servante (1960) et Woman of Fire (1971) ont énormément influencé son oeuvre.

Plus intéressant encore : du haut de ses 20 ans d'expérience dans le métier, Bong Joon-ho nous livre également ses pronostics sur les réalisateurs émergents qui pourraient bien façonner le cinéma des deux prochaines décennies.

« Nous sommes en 2020, c'est un nombre très présent dans l'imaginaire de la science-fiction », souligne Bong Joon-ho. «Moins que de tirer des plans sur la comète sur l’avenir du cinéma, il s’agit surtout pour moi de revenir sur la filmographie de ces réalisateurs (même si elle ne compte parfois que deux ou trois films). Mais il est vrai que c’est aussi une manière de parler du cinéma de demain, car lorsqu’on regarde le deuxième long-métrage de Wong Kar-wai, Nos années sauvages (1990), on perçoit déjà ce qu’il fera par la suite dans In the mood for love (2000). De la même façon, le Sang pour sang des frères Coen, film sorti en 1985, préfigure déjà No country for old men de 2007.” En effet, souvent les Napoléon percent sous les Bonaparte...

Alors, pour ces 20 prochaines années, à quoi faut-il s’attendre de la part des jeunes cinéastes qui ont l'honneur de figurer dans cette liste ? Les journalistes de Sight & Sound nous dévoilent un début de réponse, en détaillant l’oeuvre des réalisateurs cités par Bong Joon-ho, tels que Jordan Peele, Ari Aster et Robert Eggers, tout en présentant également les moins connus de sa liste comme Alice Rohrwacher, Hamaguchi Ryusuke ou son compatriote Sud-Coréen Yoon Ga-eun.

Alma Har’el
Nationalité : Israëlo-Americaine
Films notables : Bombay Beach (2011), LoveTrue (2016), Honey Boy (2019)

Dès son premier clip vidéo pour le groupe Beirut, Har’el avait déjà démontré, à travers une mise en scène aussi sensuelle qu’exubérante, des qualités exceptionnelles. Mais c’est son premier long-métrage Bombay Beach qui a permis de prendre la mesure du talent de cette réalisatrice hors-normes. C’est par la danse qu'elle fait s’exprimer les personnages de ce documentaire, réalisé au bord de la Salton Sea, le lac salé californien à l’atmosphère mystérieuse. Elle s’est depuis lors liée d’amitié avec Shia LaBeouf, qui a joué nu dans sa vidéo pour Sigur Rós, Fjögur Píanó, puis a produit son deuxième documentaire LoveTrue — un autre triptyque narratif explorant cette fois les énigmes du romantisme moderne aux États-Unis. Shia est également l’auteur du script de Honey Boy, drame autobiographique dans lequel il interprète le rôle de son père abusif. Mais la flamboyance exceptionnelle de Har’el s’accompagne d’une exigence d’authenticité. Elle a également fait ses marques dans la publicité, non seulement en remportant des prix mais aussi avec sa campagne #FreeTheBid, qui vise à promouvoir l’égalité des chances pour les réalisatrices.

Rose Glass
Nationalité: Britannique
Films notables : Moths (2010, short), Storm House (2011, short), The Silken Strand (2013, short), Room 55 (2014, short), Bath Time (2015, short), Saint Maud (2019)

Rose, jeune cinéaste britannique dont le talent est un des plus prometteurs de sa génération, a une manière peu orthodoxe d’aborder les figures de style cinématographiques traditionnelles. Voilà de quoi plaire à Bong. Inspirée par les effets spéciaux de Ray Harryhausen, le grand maître de l’animation, elle commença, dès son adolescence, à réaliser des films amateurs, avant de rejoindre la National Film and Television School à partir de 2014. Ses courts-métrages atypiques aux protagonistes principalement féminines se sont imposés dans le paysage du cinéma d’horreur contemporain. Là où Room 55 explorait l’éveil sexuel d’une femme au foyer anglaise dans les années 50, Bath Time met en scène une protagoniste souffrant de troubles d’anxiété. Son premier long métrage, Saint Maud, qui s’était déjà fait remarquer lors des festivals de cinéma l’année dernière et qui sortira en France en juin, est un film d’épouvante psycho-gothique. Son personnage principal, une infirmière interprétée par Morfydd Clark, se met en tête d’exorciser une danseuse hédoniste atteinte du cancer, incarnée par Jennifer Ehle.

Alice Rohrwacher
Nationalité: Italienne
Films notables : Corpo Celeste (2011), The Wonders (2014), Happy as Lazzaro (2018)

Corpo Celeste, un récit initiatique aussi étrange qu’onirique, contient déjà toutes les caractéristiques du style de la jeune réalisatrice. Une combinaison de réalisme et de néo-réalisme, où des créatures candides se confrontent à des monstres pervers, avec une représentation hypnotisante du monde quotidien, rendue possible par le talent de sa directrice de la photographie, Hélène Louvart. Ses deux longs métrages suivants ressemblaient plus encore à des contes de fées. Les Merveilles (qui a remporté le Grand Prix du jury à Cannes), met en scène sa soeur, Alba Rohrwachter, dans le rôle d’une mère au sein d’une famille d’apiculteurs marginaux. L’harmonie familiale commence à s’éroder lorsque l’une des filles apparaît dans une émission de télé-réalité. C’est de nouveau la fracture entre le monde rural et la modernité qu’explore le film Heureux comme Lazzaro qui réserve des rebondissements parmi les plus inattendus de ce que le cinéma a pu offrir ces dernières années.

Hamaguchi Ryusuke
Nationalité: Japonaise
Films notables: Passion (2008), The Depths (2010), Touching the Skin of Eeriness (2013), Voices from the Waves (2013), Storytellers (2013), Happy Hour (2015), Asako I & II (2018)

Le film de fin d'études de Hamaguchi, Passion, fut sélectionné en compétition au festival FILMeX de Tokyo en 2008. Si ce cinéaste a été particulièrement prolifique depuis, sa renommée internationale a réellement débuté en 2015, avec Happy Hour, une épopée magistrale - de près de cinq heures et demie - centrée sur quatre amies. Avec son rythme naturaliste et ses scènes en partie improvisées, ce film n’est pas sans rappeler le style de Jacques Rivette. Le style de Happy Hour s’est encore davantage étoffé dans Asako I & II, une romance de deux heures sur la mémoire et l'illusion romantique, basée sur un roman de Shibasaki Tomoka. Asako est une femme qui tombe amoureuse d'un bel homme décadent, mais qui la quitte immédiatement après leur mise en couple. Deux ans plus tard, elle rencontre un homme qui semble parfaitement identique à son amant évaporé, mais qui représente tout son contraire en matière de personnalité. Toujours inventive et surprenante, l'œuvre de Hamaguchi vous laissera sans cesse dans une douce expectative.

Mati Diop
Nationalité : Française
Films notables : Atlantiques (2009, court métrage), Big in Vietnam (2012, short), Mille soleils (2013, moyen métrage), Atlantics (2019).

Depuis qu’elle s’est faite connaître pour son rôle dans le film 35 rhums (2008) de Claire Denis, Diop joue tout autant qu’elle réalise. Ses films sont des docu-fictions qui traitent de la question de l’immigration, toujours empreints d’un halo de nostalgie. Son court-métrage Atlantiques (2009) , qui a décroché le Tiger Award à Rotterdam, suit la traversée d’un jeune homme depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Europe. Pour Mille soleils (2013), elle a retrouvé l’acteur principal du film emblématique Touki Bouki, réalisé en 1973 par son oncle, le pionnier du cinéma sénégalais Djibril Diop Mambéty. Son premier long-métrage de fiction Atlantiques (la suite du court-métrage du même titre) est sorti l’année dernière et a été primé à Cannes. Il renverse la narration en suivant cette fois les soeurs, mères et amantes de ceux qui sont partis.

Yoon Gaeun
Nationalité : Coréenne
Films notables : Proof (2010, short), Guest (2011, short), Sprout (2013, short), The World of Us (2016), The House of Us (2019)

Yoon est l’une des jeunes réalisatrices coréennes les plus en vue du moment. Son oeuvre se caractérise par des observations profondes et perspicaces de l’enfance et de l’adolescence, un sujet qui lui tient particulièrement à coeur en tant que conférencière dans les ciné-clubs d’écoles de Séoul et éducatrice au Musée du Film Coréen. Sa renommée internationale a débuté en 2011 pour Yoon, lorsque Guest est devenu le premier film asiatique à remporter le grand prix au Festival du court-Métrage de Clermont-Ferrand. Deux ans plus tard, en 2013, Sprout décrochait le prix du meilleur court métrage à Berlin. Son premier long métrage, The World of Us, explore l’univers d’une petite fille de 10 ans dotée d’un sens surdéveloppé de l’empathie. Son dernier film, The House of Us, se penche davantage sur l’amitié qui lie trois enfants de 12 ans au cours d’un été, avec des prestations d’acteurs dont les justesses impressionnent.

Jordan Peele
Nationalité : Américaine
Films notables : Get Out (2017), Us (2019)

Moitié du duo comique Key & Peele, Jordan avait déjà révélé ses compétences pour l’écriture de sketchs en lien avec les grands sujets du moment, tout en y mêlant intelligence, rage et humour. Mais avec Get Out, il est allé plus loin encore. Il s’agit d’un « thriller social », comme Peele l’a qualifié, qui lève le voile sur l’omniprésence du racisme dans nos sociétés soi-disant progressistes. Come Get Out, le film Us, sorti en 2019, nous questionne avec une rare acuité sur ces sujets. Avec sa société Monkeypaw Productions, Jordan se bat pour faire avancer la diversité dans l’industrie du divertissement, qu’il s’agisse du cinéma (avec les productions de BlacKkKlansman de Spike Lee et de Candyman, le prochain film de Nina DaCosta ) ou de la télévision avec la sortie prochaine de Lovecraft Country et la reprise de Twilight Zone. Tout laisse à penser d’ailleurs que Rod Serling, le créateur de la série, se reconnaîtrait aujourd’hui dans les choix de Jordan.

Ari Aster
Nationalité : Américaine
Films notables : The Strange Thing About the Johnsons (2011, short), Munchausen (2013, short), Hereditary (2018), Midsommar (2019)

« J’ai rencontré Ari Aster une fois à New York. C’est un type exceptionnel. J’adore son talent, » explique Bong Joon-ho, qui n’a pas hésité à désigner l’Américain comme l’un des réalisateurs les plus intéressants du moment. Que ce soit avec son court métrage ambitieux The Strange Thing About the Johnsons ou, plus récemment, avec ses deux long métrages, Aster a donné une claque au genre horreur, tout comme l’a fait Peele. Hereditary a été salué par la critique comme l’un des films les plus terrifiants de ces dernières années. Il s’agit d’un récit d’épouvante terriblement efficace, porté par la performance époustouflante de Toni Collette et qui se déroule au sein d’une maison de famille. Sa suite, Midsommar, a confirmé qu’il n’y avait rien de fortuit dans ce triomphe. Son approche inventive du genre horreur, qui est cette fois filmé en plein jour, est marquée par une autre prestation incroyable, celle de Florence Pugh.

Chloé Zhao
Nationalité: Sino-américaine
Films notables : Songs My Brothers Taught Me (2015), The Rider (2017)

Cette année, Chloé Zhao prendra une autre dimension. Avec son merveilleux film The Eternals, elle va rejoindre les rangs des nombreux réalisateurs indie, comme Taika Waititi et Ryan Coogler, qui ont fait le saut vers la réalisation de films adaptés de comics. Ces super-héros immortels qui s’affrontent les uns les autres peuvent apparaître aux antipodes des films qu’elle a réalisés jusqu’alors, traitant davantage des existences précaires de jeunes marginalisés au coeur de l’Amérique qui vote Trump, et tournés avec des équipes exsangues et des acteurs amateurs. Les Chansons que mes frères m'ont apprises pose un regard mélancolique sur le quotidien d’une réserve amérindienne du Dakota du Sud, centré autour du portrait touchant d’un garçon qui rêve d'évasion mais qui ne veut pas abandonner sa soeur. Son deuxième long métrage, The Rider, raconte l’histoire d’un cavalier de rodéo nommé Brady (interprété par le cow-boy Brady Jandreau) qui, victime d’un accident, souffre d’une grave blessure à la tête. Authenticité et intimité sont au coeur des deux films. Son prochain, Nomadland, sortira probablement cette année également. Il s’agira cette fois d’une histoire qui se déroule au fin fond du Far-West américain, sous la forme d'un road movie, mettant en vedette Frances McDormand dans le rôle d’une nomade qui vit dans sa camionnette après avoir tout perdu lors de la récession de 2008.

Robert Eggers
Nationalité : American
Films notables: The Lighthouse (2019), The Witch (2016)

La trajectoire professionnelle de Robert Eggers a de quoi faire rêver plus d’un réalisateur : un premier film, le thriller d’épouvante The Witch, qui a reçu un accueil triomphal, — suivi d’un second long-métrage, The Lighthouse qui, dès sa présentation en avant-première à Cannes, a fait couler beaucoup d’encre. On y voit Willem Dafoe et Robert Pattinson dans le rôle de gardiens de phare à la fin du 19ème siècle. Avant de connaître le succès, Eggers s’est fait la main en travaillant sur la conception de décors, ce qui explique certainement l’attention qu’il porte aux détails visuels de ses films. À une époque où le film d’horreur connaît une renaissance, ses contes d'époque sophistiqués se distinguent par leurs atmosphères singulièrement étranges. Dans The Witch, il nous plongeait dans le quotidien des premiers colons anglais du Nouveau Monde autour des années 1630. L’atmosphère dans The Lighthouse est encore plus lugubre, avec un format carré quasiment parfait, une palette monochromatique sombre et une bande-son cacophonique. Pour citer un de ses dialogues un poil salaces, « tout cela brille comme une bite de cachalot. »

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