Nicole Richie est la plus grande satiriste sur terre

À l’inverse d’un grand nombre de ses contemporains, Nicole Richie est capable de parodier l’univers de télé réalité qui l’a façonnée, comme le démontre très bien sa dernière série sur la nouvelle plateforme Quibi.

par Alim Kheraj
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21 Avril 2020, 9:18am

The Simple Life

Nicole Richie est désormais une star de la trap. Elle s’appelle maintenant Nikki Fre$h, et veut devenir la première “icône du trap conscient” dans le monde. Si vous vous demandez de quoi il s’agit, il suffit de se pencher sur les propres mots de Nikki Fre$h. Le trap conscient est une musique qui s'adresse "à tout le monde. Les profs, les rabbins, les signes astrologiques Vierges... mais surtout les mamans et les gays." En tant qu’artiste trap, Nikki Fre$h veut nous inciter à sauver les abeilles. Grâce à son nouveau statut dans le monde merveilleux de la bienveillance, elle veut nous aider à vivre une vie saine. Et grâce à sa musique, elle ne veut rien de moins que sauver la planète.

Puisqu’on a affaire à Nicole Richie, la reconversion de cette auteure, créatrice de mode, star de la télé réalité, actrice et mère, en légende du rap est mise en scène dans un des nouveaux programmes à voir sur Quibi, l'ambitieuse nouvelle plateforme de streaming vidéo spécialisée dans les contenus courts. Au cours de plusieurs épisodes brefs et intenses - tous les épisodes durent moins de 10 minutes sur Quibi - Nicole, aidée de son fidèle assistant Jared Goldstein, relance sa carrière, rencontre des experts du bien-être, fait des études de marché pour pouvoir vendre le bon type de produits aux bonnes personnes, et bien sur, partage des extraits de ses clips, avec des titres aussi variés que “Parent Trap”, “Bee’s Tee”, et “Get Ugly 4 That Veggie” - ce dernier étant une ode aux légumes et fruits trop souvent jetés et gâchés parce qu'un peu déformés.

Ayant vu les trois premiers épisodes, je peux affirmer que la série est géniale. Le programme est évidemment entièrement satirique, avec la dose parfaite d’irrévérence et d’absurdité, mais on s'y accroche facilement. Ce faux documentaire passe de la comédie scriptée à des moments authentiques "dans la vraie vie", laissant au spectateur la tâche de faire la part entre réalité et fiction. Pour ceux qui ont suivi le parcours de Nicole Richie au cours des vingts dernières années, on retrouve bien là sa patte, à la croisée de la vérité et de l’artifice. En effet, à partir du moment où elle est apparue avec sa meilleure amie d’alors, Paris Hilton, dans l’émission de télé réalité emblématique The Simple Life, il devint difficile de différencier ce qui relevait de la blague ou de la réalité, et d’établir si elle était, ou non au courant d’être la victime des moqueries constantes à son insu. Au départ présentée comme une sale gosse d’Hollywood sans cervelle qui se croit tout permis, la popularité de The Simple Life a propulsé Nicole dans les pages des magazines de commérages, qui ont construit son image de jeune fille riche et privilégiée clopinant dans LA avec son chien miniature. L’histoire de Nicole, cependant, n’est pas le récit traditionnel d’une héritière nantie basculant vers la télé réalité.

À l’âge de trois ans, Nicole va vivre chez Lionel Richie et sa femme Brenda, des amis de ses parents biologiques, qui à l’époque n’avaient pas les moyens de s’occuper d’elle. Elle fut officiellement été adoptée par la famille Richie lorsqu’elle avait neuf ans, une courte période idyllique qui tombe en ruines lorsque Lionel a ce que les Américains appellent, avec la pudeur que nous leur connaissons, une "affair", menant à un divorce très public. Les parents de Nicole ont compensé en la gâtant sans compter. "Leur manière de me rendre heureuse était de dire oui à tout ce que je voulais," dit-elle en 2006, ajoutant, "Je ne pense pas qu’une petite fille devrait avoir autant de liberté."

Plusieurs mois avant que The Simple Life ne débute à la télévision, Nicole est arrêtée au volant alors que son permis n’est plus valable, et est acceptée en centre de réhabilitation pour la seconde fois, afin d'essayer de régler son problème d’addiction à l'héroïne. Depuis, elle a avoué qu’elle était alors en roue libre. "J’avais l’impression de pouvoir faire n’importe quoi, alors qu’en réalité j’ai été arrêtée trois fois et j’ai eu cinq accidents de la route. Deux d’entre eux ont été majeurs." admet-elle. On prend mesure de cet entêtement en re-regardant les premières saisons de The Simple Life. C’était une période de grand n’importe quoi, où Paris et Nicole essayaient d’égaler leurs réputations fabriquées de socialites peu respectueuses, inconscientes des énormes clivages économiques et culturels de la société américaine. Ces deux premières saisons étaient pourtant aussi authentiques que la télé réalité pouvait le permettre. "Au début, on n’avait même pas le droit d’avoir des portables," dit-elle à Vice en 2017. "Ce concept ne passerait absolument pas aujourd’hui, ce qui est fou parce que ça ne paraît pas être il y a si longtemps. J’étais vraiment coupée du monde. Pour cette raison, je ne pense pas que le programme pourrait exister aujourd’hui, mais c’était justement le but. L’idée de quitter totalement sa vie n’est plus d’actualité. C’était vraiment une époque différente."

Après que Nicole termine son deuxième séjour en centre de désintoxication, The Simple Life devient un phénomène de culture pop. Les enjeux pour la troisième saison furent décuplés. Quand une émission de télé réalité et ses stars deviennent extrêmement populaires, elles parviennent à être également plus conscientes d’elles-mêmes, et cela se voit à l’écran. C’est cette nouvelle dynamique qui a donné à The Simple Life son côté théâtral, stupide et décalé, et qui a rendu ce programme aussi fascinant que gênant à regarder. Avoir eu son lot de difficultés a donné à Nicole un sens de l’humour aiguisé, et une conscience de soi qui manquaient à sa co-vedette. Au cours de la série, une chose est claire: Nicole était dans le coup, au courant des blagues à son insu. Comme elle l’a raconté à Vice, "Ma vie a pris un tout autre tournant."

Ce changement de vitesse s’est caractérisé par le lancement de son premier projet télé, Candidly Nicole. Comme son programme sur Quibi, Candidly Nicole était un mélange entre la réalité et la télévision sciptée, afin de créer quelque chose comparable à un émission de lifestyle, mais avec plus de mordant. Le concept était assez simple : on y voit Nicole papillonner, tour à tour explorant le monde des rencontres en ligne, allant chez le psy, apprenant à être une boss, ou encore se faisant enlever un tatouage de mauvais goût. Plus encore que dans The Simple Life, l’émission a démontré la capacité de Nicole à parodier l’univers de télé réalité qui l’a façonnée, tout en participant aux mêmes structures qu’elle ridiculise.

Candidly Nicole était une série drôle. Très, très drôle. En ré-incarnant ce rôle de célébrité gâtée et ignorante qu’elle avait cultivé durant The Simple Life, Nicole a créé une version encore plus monstrueuse d’elle même. Comme elle le raconta à Vanity Fair, la Nicole de Candidly Nicole est une version d’elle-même "alcoolique et bourrée de pilules. Je ne dis pas que cette version n’existe pas, mais c'est seulement un aspect de ma personnalité."

Le programme mettait en avant l’absurdité de la célébrité, d’Hollywood et des modes passagères de la culture des classes moyennes et supérieures occidentales. Dans un épisode, elle rencontre un influenceur des réseaux sociaux "sans emploi" (des années avant que ce ne soit un plan de carrière), et passe une journée à se prélasser au bord d’une piscine avec lui, pour se rendre compte de tous les efforts déployés pour prendre le selfie parfait. "J’ai plus travaillé un une journée avec toi", on entend dire Nicole, que je ne l’ai fait dans Candidly Nicole," avant d’ajouter: "Est-ce que tu penses qu’on a déjà eu des likes ?"

À la vue des trois premiers épisodes de Nikki Fre$h, il est clair que les changements de carrières absurdes des célébrités, ainsi que la marchandisation des mouvements sociopolitiques sont des phénomènes dans la ligne de mire de Nicole. Elle joue à nouveau une version d’elle-même, cette fois moins sardonique, mais toujours bornée et inconsciente. Cela en est parfois gênant à regarder, comme ce moment où son assistant et elles abordent des clients dans un supermarché, pour leur proposer des produits ridicules qu’elles souhaitent vendre comme produits dérivés. Il y a quelques passages sur le “colorism” - son bras droit ne s’est jamais rendu compte que Nicole est métisse - et d’autres sur les vastes sommes d’argents que l’industrie du divertissement gaspille dans des projets de pure vanité.

Ce qui permet néanmoins de valider cette nouvelle série, c’est bien la personnalité publique que Nicole s’est créée au cours des dernières années. Même si cela laisse perplexe: qui est-elle pour de vrai ? Après The Simple Life, Nicole et Paris Hilton semblent être restées coincées dans des rôles de filles de la vingtaine, inconscientes, odieuses et énervantes. Paris n’a jamais vraiment abandonné cette image. En fait, une grande partie de la marque de Paris consiste à revenir vers ce personnage écervelé à la voix de bébé et un penchant pour le rose fluo. Nicole, d’autre part, a réussi à déconstruire le personnage de The Simple Life, pour y revenir à nouveau et assembler ses différents aspects de sa personnalité, comme une version Frankenstein de la starlette Hollywoodienne. Cette personnalité, elle s’en sert à la fois comme d’une arme et une armure, pour faire la satire et la parodie de la culture qui l’a créée. Ce qui est intéressant dans ce nouveau programme de Quibi, c’est que la série ne marcherait pas si Nicole n'adhérait pas, au moins un minimum, au mode de vie qu’elle critique. Sa vie publique a été définie par la célébrité, de son père jusqu’à sa propre carrière médiatique. Son talent réside à troubler les frontières de la réalité et de la fiction. Et c’est à nous de discerner le vrai du faux.

Cet article fut originellement publié sur i-D UK.

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