Photography Sascha Bewersdorfie

Comment le confinement invite à réinventer le fétichisme

La mode est toujours accro au latex et à la fourrure, mais une toute nouvelle esthétique fétichiste semble émerger du confinement.

par Tim Fraanje
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09 Avril 2020, 2:28pm

Photography Sascha Bewersdorfie

Cela fait bien longtemps que le fétichisme inspire profondément la mode, même de façon sous-jacente. Vivienne Westwood vendait du matos de bondage aux punks dans les années 70, et les audacieuses créations de Thierry Mugler dans les années 80 et 90 émanaient toutes sans exception une énergie dominatrice; tandis que la robe SM de Versace de 1992 est un élément basique dans la garde robe de toute célébrité qui se respecte.

De temps en temps, le fétichisme sort de son donjon et s’aventure sur les podiums. L’année dernière, les harnais pailletés Louis Vuitton sont passés des parties fines jusqu’aux soirées de remise de prix, portés par des stars comme Timothee Chamelet et Michael Jordan. Plus récemment, Diet Prada a fait une petite présentation sympa de la mode fétichiste des dernières fashion weeks. Balmain a récemment présenté des pièces en latex ocre qui allaient comme un gant à Kim Kardashian. Les défilés Marni et Stella McCartney ont exposé de leur côté des têtes de lapins en peluche, qui avaient plus à voir avec la scène furry qu'avec le monde de la mode traditionnelle.

Chez Saint Laurent, Anthony Vaccarello a récemment combiné trois différents types d'esthétique fétichiste en un seul look: des “sex pants” en caoutchouc, un foulard en soie pour un soupçon d’asphyxie, et bien sûr, un manteau de fourrure - la pièce fétichiste la plus classique, et le fétiche ultime du père fondateur du masochisme: Leopold Ritter von Sacher-Masoch. Les mannequins semblaient élégantes dans l’ombre des projecteurs donnant une ambiance de vieux film noir. Le décor était légèrement érotique, mais il n’avait pas grand chose à voir avec la magie noire.

Le fétichisme est de toute évidence sorti du domaine du sexe pour passer dans celui du chic. C’est un phénomène plus visible et socialement accepté que jamais. Combien de temps faudra-t il avant que les pantalons en latex deviennent si mainstream qu’ils ne soient plus associés avec du sexe prétendu hors normes, mais avec des journées suintantes et banales au bureau?

Probablement pas tout de suite, si on en croit la pandémie actuelle qui bouleverse le monde. Les bureaux sont fermés (donc, pas d’opportunité de porter des pantalons en latex pendant qu’on bosse), la plupart des événements de mode sont annulés, et parader dans la rue n’est plus une possibilité. Un vrai cauchemar pour tout flâneur fétichiste. Mais le bon côté des choses, c’est que toutes ces restrictions nous offrent une manière de redécouvrir ce que le fétichisme signifie vraiment dans le contexte de la vie privée, au-delà de son aspect tendance et social.

Des phénomènes intéressants en ce sens se déroulent en ce moment-même. Shalva Nikvashvili, l’artiste Georgien connu pour ses masques inquiétants travaille en ce moment de chez lui avec son mari Sascha Bewersdorff. Ensemble ils ont créé ce qu’on pourrait appeler un hybrid entre le jeu de rôle animal et le fétichisme de la chaussure. Comme le confinement va surement durer plusieurs mois, il est possible qu’une nouvelle esthétique expérimentale émerge de cette période de confinement forcé.

Le travail de Jan Švankmajer offre d'autres exemples de ce qui peut se passer lorsque des restrictions nous force à redécouvrir nos fantasmes. Le réalisateur tchèque (dont l’oeuvre complète a été exposée l’année dernière au musée du film d’Amsterdam Eye) n’était non pas censuré par une pandémie, mais par le régime totalitaire communiste: dans les années 70, le Gouvernement l’avait interdit de réaliser ses somptueux films d’animation.

Censuré par les autorités communistes, Jan commence alors à expérimenter un sens largement négligés par le monde de l’Art jusqu’alors: le toucher. Dans l’introduction de son livre Toucher et Imaginer, paru en 1977, il clarifie son désir d’explorer une autre dimension que celles liées au visuel. Il écrit: "Notre vue est corrompue de manière inimaginable", car "elle est ensevelie et émoussée au quotidien par un assaut de culture consumériste banale." Jan expliquait que l’univers tactile avait déjà suscité un certain intérêt dans la culture occidentale, mais il soulignait qu’un art tactile créé dans le seul but d’être touché n’existait pas encore. Après avoir rejoint le mouvement surréaliste de Prague, il se mit au travail avec cet objectif en tête, guidé par ses obsessions personnelles et ses fantasmes.

Tout d’abord, il construisit des oeuvres en céramiques, qu’il recouvrait ensuite d’un tissu, invitant ainsi des participants à écrire leurs propres associations d'idées après avoir touché l’oeuvre. Plus tard, il se mit à utiliser des objets du quotidien, des robinets, mais aussi des morceaux de cartilage, de canettes vides, des cendriers en verre et du fil de fer, pour rendre cet art tactile encore plus excitant. Il crée aussi une “chaise de bondage”, une oeuvre intitulée “L'esclavage de l'utilitarisme”, qu’il complète sur le siège avec des brosses et de la fourrure ainsi qu’une râpe à fromage sur le dossier. Il écrit les règles d’un jeu tactile. Comme la chaise, ces jeux ont quelque chose d’érotique, et impliquent des actes comme marcher nu sur du papier de verre dans une chambre, dans le noir complet. Il est important de noter que Jan travaillait souvent avec sa femme Eva, avec qui il eut un lien spirituel si intense qu’il continua à faire des dessins inspirés par sa présence fantomatique longtemps après sa mort.

Donc si vous êtes lassés par votre propre monde intérieur, par le porno ou par le blabla des chaînes infos et les mauvaises nouvelles relatives au coronavirus, c’est peut être le moment d’éteindre vos lumières et de redécouvrir ce sens largement oublié du toucher, ainsi que votre propre imagination. L'expérience pourrait se révéler particulièrement curieuse durant cette période de distanciation sociale et de live streams Instagram. Si l’univers du fétichisme sort transformé de cette période de quarantaine, le résultat sera assurément subversif. Et bien naturellement, nous verrons par la suite ces changements se refléter sur les podiums, si jamais il devait y avoir, un jour, de nouveau des podiums.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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