Courtesy of Sarah Witt

L’État contre les Hijabeuses ? On vous explique tout !

Empêcher les femmes qui portent le voile de participer à des compétitions sportives ? C’est contre cette interdiction, déjà en vigueur dans le football français, que les Hijabeuses se battent…non sans difficultés. On vous résume tout en 4 questions.

par Sihame Assbague
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12 Février 2022, 11:06am

Courtesy of Sarah Witt

Elles préféreraient certainement jouer sur d’autres terrains, c’est d’ailleurs ce qu’elles demandent, mais après un bras de fer avec la préfecture de Paris, les Hijabeuses se sont retrouvées au cœur d’une polémique qui ne cesse d’enfler. Si ce collectif, qui se bat contre l’exclusion des sportives portant le voile, existe depuis près de deux ans, leurs revendications n’avaient jamais été aussi commentées et débattues. À deux mois de l’élection présidentielle, l’affaire agite la classe politique et le débat public…avec les clichés habituels. On fait le point.

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Karthoum Dembele - ​Courtesy of Sarah Witt

Qui sont les Hijabeuses ?

La campagne des Hijabeuses a été lancée en mai 2020, en lien avec l’association Alliance citoyenne qui accompagne depuis plusieurs années des mobilisations populaires contre les discriminations, les injustices sociales et environnementales. L’idée a germé à l’automne 2019 quand des femmes musulmanes, membres de cette organisation, se sont rendues compte qu’elles étaient plusieurs à avoir fait l’expérience de discriminations lors de rencontres sportives. Ces jeunes footballeuses, âgées de 18 à 24 ans, étaient autorisées à participer aux entraînements en gardant leur voile mais enjointes à le retirer à chaque fois qu’elles participaient à des matchs de compétition. Elles racontent les humiliations subies en public, sur le terrain, et la tristesse de devoir quitter leurs coéquipières et d’être contrainte de retourner dans les vestiaires. « On a compris qu’il y avait plein de filles qui avaient vécu les mêmes histoires sur le terrain, dans des villes différentes, et qu’on devait réagir ensemble pour mettre fin à ces exclusions injustes » explique Founé, aujourd’hui présidente du collectif. Une cinquantaine de jeunes sportives se sont donc réunies autour de cette initiative pour faire bouger les lignes et lutter contre ces pratiques discriminatoires. Soutenues par d’autres associations de footballeuses comme Les Dégommeuses ou le collectif Contre-Attaque, cela fera bientôt deux ans qu’elles multiplient les rencontres et les actions en ce sens.

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Foune Diarra - ​Courtesy of Sarah Witt

Que réclament-elles concrètement ?

Qu’on les laisse jouer ! C’est aussi simple que ça. Mais elles font face à de nombreux adversaires. Le premier, c’est la Fédération Française de Football. L’article 1 de son règlement interdit, en effet, « tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale ». Dans les faits, cela se traduit surtout par la mise au ban des joueuses portant le voile. Pour les Hijabeuses, cette réglementation est d’autant plus incompréhensible et inacceptable que depuis 2014, la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) autorise le port du voile et du turban. À l’époque déjà, alors que la décision avait été applaudie par de nombreux pays, la FFF fustigeait une autorisation qui « va à l'encontre du droit des femmes et menace la neutralité » du sport. Depuis, malgré les avertissements de la FIFA, la fédération bleu-blanc-rouge reste campée sur ses positions. Et les tentatives de conciliation des Hijabeuses n’y ont rien fait : il y a quelques mois, c’est Noël Le Graët, le président de la FFF, qui rejetait en personne leur requête en arguant notamment du respect de la loi et du principe de laïcité. En novembre 2021, face à l’obstination de la « 3F », le collectif et leur avocate, Marion Ogier, ont décidé de saisir le Conseil d’État pour tenter d’obtenir l’abrogation de l’article 1.

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​Courtesy of Sarah Witt

À cette opposition s’ajoute celle de parlementaires. Comme une réponse aux mobilisations des Hijabeuses et à leur saisine de la plus haute juridiction administrative, des sénateurs LR ont tenté d’étendre la réglementation de la FFF à l’ensemble des fédérations sportives. Après un premier échec en 2021, lors du vote du projet de loi contre le « séparatisme », ils sont revenus à la charge en début d’année dans le cadre du débat sur la proposition de loi visant à démocratiser le sport. Le 19 janvier 2022, le Sénat a fini par adopter un amendement interdisant le port de « signes religieux ostensibles » lors des événements sportifs. Mais la partie n’est pas finie. L’amendement ayant été rejeté par l’Assemblée Nationale, le texte fera l’objet d’une nouvelle lecture au Sénat avant que les députés ne tranchent définitivement. Pour éviter que ce débat législatif ne se fasse sans elles, les Hijabeuses ont tenté d’occuper le terrain et d’interpeller l’opinion publique. Ces dernières semaines, elles ont donc multiplié les actions, avec entre autres le lancement d’une pétition qui a récolté plus de 60000 signatures, un match de foot organisé devant le Sénat, et la diffusion du hashtag #LaissezNousJouer, en français et en anglais.

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​Hawa & Maama - Courtesy of Sarah Witt

Quels sont les arguments de la FFF et des Sénateurs ?

Il y en a plusieurs et ils évoluent au gré des débats et des contestations. Au début, le principal argument qui était opposé aux Hijabeuses était celui du respect de la laïcité et de la neutralité du sport. Mais si l’on se réfère aux lois de 1905 et de 1983, ces principes s’imposent certes aux salariés et agents travaillant pour des fédérations délégataires d’un service public mais pas à ses usagers. Si la loi contre le « séparatisme » a ajouté une restriction supplémentaire en étendant ce principe aux personnes sur lesquelles les fédérations exercent un pouvoir hiérarchique, il ne s’applique toujours pas aux usagers.  En théorie donc, si l’on adopte un point de vue légaliste, les sportives - en tout cas amatrices - devraient être autorisées à porter un signe religieux tant que cela ne nuit pas au bon fonctionnement du service public. C’est sur ce dernier point que s’est donc engouffrée la FFF prétextant désormais que la neutralité constitue un gage de maintien de l’« ordre public sportif ». Un argument pour le moins étonnant quand on sait qu’aucun des pays ou des fédérations autorisant le port de signes religieux dans le sport, y compris en France, ne s’est plaint d’une quelconque atteinte à l’ordre public ni ne s'est senti particulièrement menacé par ces sportives. Pour Marion Ogier, l’avocate des Hijabeuses, il s’agit d’un « glissement » qui ne repose sur aucun élément concret et dont le risque est « l’institution de normes idéologiques promues par la FFF » en lieu et place du droit. Elle affirme que le « fait que ce débat n’ait lieu qu’en France révèle que la question est bien plus politique que sportive ». Du côté des parlementaires qui ont défendu l’amendement susmentionné, cette position est clairement assumée. Les propos qu’ils ont tenus ces dernières semaines témoignent ainsi de la dimension profondément idéologique de cette interdiction. Ils renferment tout à la fois les amalgames islamophobes auxquels ont l’habitude d’être confrontés les musulmans et le rapport paradoxal qu’entretient le pouvoir aux femmes musulmanes, et notamment à celles qui portent le voile. Ainsi a-t-on entendu des parlementaires, dont Michel Salvin et Éric Ciotti, s’inquiéter simultanément du sort des femmes contraintes de porter un voile parce qu’il serait une « prison » pour elles, « un objet de soumission et de négation des individus » et, en même temps, de la « radicalisation », des risques de développement de « clubs communautaires », des « pressions de l’islam politique et des mouvements séparatistes » qui tentent de s’imposer dans le sport. À les entendre, ils légifèrent donc pour elles et contre elles. Lorsqu’elles ne sont pas perçues comme de jeunes victimes innocentes qu’il faudrait venir secourir et émanciper de leur carcan familial et religieux, les femmes portant le voile sont construites comme des menaces dont il faudrait contrôler la présence dans l’espace et le débat publics. Notons que depuis le début des années 2000, et le vote de la loi sur le port des signes religieux à l’école, ce sont sensiblement les mêmes arguments qui sont mobilisés et qui permettent d’étendre, chaque fois un peu plus, les espaces dont elles sont exclues.

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​Courtesy of Sarah Witt

Pourquoi leur combat a-t-il fait autant de bruit ces derniers jours ?

C’est à la fois lié aux débats autour de l’amendement mais aussi à l’entrée en jeu de la préfecture de Paris. À l’occasion de la lecture du texte à l’Assemblée Nationale, les Hijabeuses avaient appelé à un événement public sur l’esplanade des Invalides. Ce match amical, auquel étaient conviés leurs soutiens mais aussi des élus et des personnalités sportives, devait se tenir le 9 février après-midi. 

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​Nafi - Courtesy of Sarah Witt

C’était sans compter sur l’intervention du préfet de Paris qui a publié un arrêté d’interdiction la veille du rassemblement. Cette décision a suscité de vives réactions. L’ONG Amnesty International France a, par exemple, fustigé un arrêté « abusif et discriminatoire » basé sur « des éléments flous et stigmatisants ». Il faut dire qu’au-delà de l’atteinte à la liberté de manifester, les arguments mobilisés pour justifier cette interdiction ont particulièrement choqué. Dans cet arrêté, le préfet motive en effet sa décision par une série de considérations allant d’une imprécision sur l’adresse de manifestation renseignée par les Hijabeuses…à l’évocation du sort des femmes iraniennes et afghanes, du « contexte électoral », des risques de contre-manifestations, ou encore les menaces de mort reçues par la journaliste Ophélie Meunier après la diffusion de l’émission « Zone interdite » sur « l’islam radical ». Dans un communiqué publié dans la foulée, le collectif des Hijabeuses a dénoncé un argumentaire reposant sur « des préjugés racistes et une confusion politique délibérément entretenue » et a annoncé le dépôt d’un référé-liberté pour contrer cette interdiction. Le lendemain, le tribunal administratif leur a donné raison et a condamné l’État à leur verser 1000 € pour cette « atteinte grave à la liberté fondamentale du droit de manifester ». Une « victoire de principe » donc…mais à l’arrivée tardive. La décision est en effet tombée en toute fin de journée alors que les filles avaient déjà été contraintes d’annoncer l’annulation de leur match amical. Si l’événement qu’elles avaient imaginé n’a pas pu se tenir, elles ont tout de même fini par se rendre aux Invalides pour marquer le coup, échanger quelques passes et se retrouver. « Ça a été un moment difficile mais on en ressort plus fortes, plus grandes et encore plus déterminées. Et puis on a reçu énormément de soutien ! » nous confiait ce soir-là Founé, la présidente des Hijabeuses. 

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​Maama - Courtesy of Sarah Witt

En actant l’interdiction de leur rassemblement, Didier Lallemant, le préfet de Paris, aura malgré lui contribué à populariser davantage encore la cause des Hijabeuses. Ces dernières 72h, de nombreuses organisations, personnalités et élus ont ainsi joint leurs voix aux revendications des jeunes sportives ou réaffirmé leur soutien. C’est notamment le cas d’élus parisiens, dont la conseillère Alice Coffin, mais aussi de députées comme Danièle Obono et Elsa Faucillon. Elles ont également pu compter sur la prise de position salutaire d’une cinquantaine de sportifs français et étrangers, parmi lesquels Éric Cantona, Lilian Thuram et Jessica Houara. Dans une tribune publiée chez Libé le 9 février, ils enjoignent les parlementaires à renoncer au texte et les fédérations sportives à faire évoluer leurs règlements pour permettre aux femmes qui portent le voile de continuer à pratiquer leur sport favori.  Mais, sans grande surprise, leur combat divise…jusque dans la majorité. Ainsi, la ministre déléguée à l’égalité hommes-femmes, Élisabeth Moreno, qui avait exprimé son soutien aux jeunes femmes discriminées dans le sport en raison de leur voile, vient d’être rappelée à l’ordre par ses collègues. Ce 11 février, Marlène Schiappa expliquait ainsi que « le gouvernement a toujours été favorable à l’interdiction des signes religieux lors des matchs ». Une position en phase avec les discours et mesures prises sous ce quinquennat…mais aussi avec ceux de la droite et de l’extrême-droite.

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​Courtesy of Sarah Witt

Pour les jeunes sportives, le combat est donc loin d’être terminé. Elles préparent d’ailleurs déjà l’organisation d’une nouvelle action. « L’aventure continue. C’est une question de justice, on ne peut pas abandonner. On se bat, on se bat pour jouer et pour ne plus être exclues d’aucun lieu » conclue Founé.

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