Nas : « J’essaie de ne pas m’en vouloir d’être heureux »

La légende du hip-hop nous a parlé de ses deux albums sortis en un an, de la culpabilité des survivants, de son départ du club des No-Grammy et de la musique comme thérapie.

par Gerrick Kennedy
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14 Décembre 2021, 1:00pm

Nas a le genre de voix qui reste dans votre tête longtemps après l’avoir entendue. Car sous son côté rocailleux se cache une chaleur ample et réconfortante. Cette voix, et la façon dont Nas l’utilise, est l’essence même de ce que beaucoup d’entre nous chérissent dans le hip-hop. Depuis ses débuts d’ado joufflu jusqu’à l’âge d’or du hip-hop, le rappeur a su nous captiver avec une narration poétique et un flow viscéral. À travers eux, il est toujours parvenu à offrir un regard immersif sur le monde tel qu’il le vit et comme il le voit. Lorsque j’ai interviewé Nas pour la première fois, c’était il y a près de dix ans. Nous nous étions assis pour discuter de son dixième album, Life Is Good, qui a depuis marqué l’Histoire. Il approchait alors de la quarantaine et notre conversation avait souvent dérivé sur la notion d’héritage, interrogeant le sien. Normal, étant donné qu’il était père de deux enfants et commençait déjà à se faire vieux dans une industrie principalement axée sur la jeunesse.

Quand nous avons repris contact cet automne, Nas, né Nasir Bin Olu Dara Jones, se trouvait au milieu d’une autre période importante de sa vie. Au cours de l’année écoulée, la très sérieuse Bibliothèque du Congrès avait inscrit son premier album — l’impeccable et révolutionnaire Illmatic — au National Recording Registry (Registre national des enregistrements). Il avait également remporté son premier Grammy pour King’s Disease (après 25 années à se faire snober par l’industrie), album auquel il venait de donner suite avec King’s Disease II, lui aussi acclamé par la critique.

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Nas wears all clothing FENDI. Schlumberger® Stitches Ring with diamonds in platinum and 18k gold, Circle Rope necklace in 18k gold and Bird on a Rock brooch with a cushion-cut amethyst and diamonds in platinum and 18k gold and HardWear graduated link necklace in139 18k rose gold with pavé diamonds TIFFANY & CO

Nas approche maintenant de la cinquantaine. Il est à peu près aussi vieux que le genre musical que sa propre voix a contribué à définir, ce qui place la légende de Queensbridge dans une position encore plus particulière : il fait partie des rares MC's actuels à avoir été présent lors de la création du hip-hop contemporain. Tout en conservant son essence et sa pertinence, il a réussi le coup de maître de faire évoluer ce genre musical vers la position de toute puissance qu’il occupe aujourd’hui.

Avant notre discussion, j’ai repensé à cette ancienne interview. Peut-être qu’elle pouvait fournir une piste d’inspiration, donner une direction. Lors de notre dernière conversation, Nas cherchait à établir son héritage et j’ai donc naturellement voulu savoir ce que cela signifiait pour lui à l’approche de sa prochaine décennie.

Gerrick : Le type de longévité dont tu jouis dans le hip-hop est assez rare. Comment définirais-tu le succès ? Cette conception a-t-elle évolué au cours des dix dernières années ?

Nas : Elle a un peu évolué par-ci par-là. Au fur et à mesure que tu expérimentes certaines choses dans la vie, celle-ci va s’améliorer - elle semble devenir plus facile en cours de route. Et ça, pour moi, c’est une forme de paix et de bonheur que le succès est censé apporter.Gerrick : Sur Kings Disease II, on ressent vraiment que c’est un album où tu te concentres intentionnellement sur ton héritage en tant que rappeur — tout en te célébrant toi-même, d’une certaine manière.

Nas : J’aime ça. Le but, c’est de donner aux gens un aperçu de ce que j’ai fait et de ce que je vais faire. Mais en même temps, il s’agit aussi d’exprimer simplement ce que je ressens, comment s’est passée ma journée, où j’en suis à mon âge ou à quel point j’étais heureux de revenir dans ma zone de confort et de faire de la musique. À cet instant de ma vie, je suis juste heureux de partager cette expérience avec le plus de gens possible.

Gerrick : Sur ce nouvel album, je pense particulièrement à un morceau comme Death Row East. Ce que tu amènes là, ça dégage presque un sentiment de culpabilité, celle du survivant.

Nas : La culpabilité du survivant, c’est quelque chose d’intéressant. Plus tu restes dans le game, plus tu deviens une cible. C’est le danger sur la durée. Si tu ne veux pas être un rappeur à hits mais plutôt construire une longue carrière, alors tu dois te préparer à devenir la cible de beaucoup de gens. L’histoire derrière Death Row East, c’est qu’il y en a tellement qui racontent avoir eu des embrouilles avec Suge Knight uniquement parce que le gars est un gros bonnet dans le milieu. En 1996, il n’y avait pas de label plus puissant que Death Row, du coup n’importe quelle rencontre avec lui est maintenant perçue comme un truc incroyable. À l’époque, ce n’était pas du tout comme ça et mon vécu peut donner un aperçu réel de l’impact de Death Row à New York. Je pense qu’il était important que je raconte ça, parce que c’est la véritable histoire des 90s et que je relate des choses qui ont en quelque sorte pavé le chemin sur lequel les gens marchent maintenant.

Gerrick : Ce morceau est vraiment la pièce centrale de l’album.

Nas : Je savais déjà qu’il allait sortir du lot. C’est la première chanson sur laquelle j’ai travaillé quand j’ai commencé l’album. J’imaginais bien que les gens allaient en parler, mais c’était important pour moi parce qu’on racontait beaucoup de trucs à propos de ce qui s’était passé, des histoires qui n’étaient pas totalement vraies. Comme il y a toujours eu beaucoup de bruit sur cette partie de ma vie, pourquoi ne pas tirer tout ça au clair ?

Close up of Nas's face while he wears a black bucket hat.

Gerrick : Quand tu étais ado et que tu bossais sur Illmatic, est-ce qu’une partie de toi espérait ou croyait que le hip-hop deviendrait la superpuissance qu’il est actuellement ? T’autorisais-tu à rêver aussi grand à l’époque ?

Nas : Même avant d’entrer dans le game, j’avais déjà hâte que Run DMC et Adidas s’associent et foutent le feu. Idem pour Slick Rick et la marque Bally. Je mourrais d’envie que la musique hip-hop passe à la radio toute la journée, comme c’est le cas maintenant. Alors oui, je pense bien que j’ai toujours voulu que ça marche. En ce qui concerne ma contribution, moi je voulais juste porter le mouvement, en être un représentant. Je ne savais pas encore jusqu’où ça irait — je voulais juste être là et me tailler une place dans le game.**

Gerrick : Mais d’un autre côté, est-ce que tu n’as pas été frustré de voir comment notre communauté a jugé les jeunes Noirs qui considéraient le rap ou le football comme des moyens d’atteindre le succès ?**

Nas : Quand j’étais plus jeune, je faisais la gueule à notre pays pour son manque d’inclusion. Le rap et le basket, c’était tout ce qu’il y avait pour nous alors que nous avions tant à offrir. Nous avons tellement apporté à ce merveilleux pays au fil des ans. Ils n’ont jamais mis en lumière toutes ces grandes choses que nous avons développées, inventées ou auxquelles nous avons contribué. Mais quand tu es sur scène ou sur un terrain de basket, alors là tu es placé sous les feux des projecteurs. C’est ce qui me rend un peu amer.

Gerrick : Avant KD I et KD II, tu as fait NASIR avec Ye. C’était ta première sortie depuis environ six ans, la plus longue pause de ta carrière musicale. Qu’as-tu appris sur toi-même à cette époque ?

Nas : Sur moi-même ? Que ce n’était que le début. Que je n’ai toujours pas fait tout ce que j’ai à faire. Il y a encore tant de choses devant moi. J’ai aussi réalisé que j’étais mon propre mouvement. Il ne suffit pas de le dire, il faut le faire. Je voulais qu’en me voyant, les gens puissent se dire qu’ils pouvaient y arriver aussi.

Gerrick : As-tu éprouvé un ressenti particulier à propos de l’accueil de Nasir ?

Nas : À vrai dire j’étais assez excité parce que je voulais montrer comment il fallait que les choses soient faites, sans vouloir paraître arrogant. Ok, ça sonne arrogant, mais merde, c’est comme ça. Je voulais montrer que c’est possible. Je ne peux pas faire des disques pour les gens qui veulent juste sortir des disques, sinon ça ne va pas marcher. Dans ces cas-là, tout le monde a l’air con et on fait des trucs très mauvais, aussi bien eux que moi. C’est un truc que je dois ressentir, une motivation interne. C’est comme ça. Je suis heureux d’avoir réussi à retrouver ce sentiment tout en restant moi-même.

« Plus tu restes dans le game, plus tu risques de devenir une cible. »

Gerrick : Qu’est-ce qui t’a poussé à bosser avec Hit-Boy ?

Nas : J’essayais juste d’enregistrer de la musique. Il se trouve que le monde s’est arrêté pile au moment où on a commencé à faire ces deux tracks. Il n’arrêtait pas de me demander de venir au studio pour bosser, et il m’a poussé à faire en sorte que ça marche. J’étais déjà fan de son travail donc je savais que si on se mettait dans une pièce ensemble, on allait faire quelque chose de vraiment cool. J’étais sûr qu’il en ressortirait de la bonne came, mais je ne savais pas si ce serait un, deux ou cinq morceaux. Je n’aurais jamais soupçonné que ça deviendrait un album.

Gerrick : Ça doit faire du bien d’être acclamé comme ça deux fois de suite.

Nas : Savoir que d’autres personnes partagent le même sentiment que nous envers la musique, c’est la meilleure sensation qui existe. Avec KD I, nous nous devions de le faire ; nous devions ce disque aux auditeurs, aux personnes qui traversent ces moments difficiles. On le savait, et c’est sûr qu’on a joui du sentiment de l’avoir su.

Gerrick : C’était comment, de recevoir un Grammy ?

Nas : Oh mec, plusieurs sentiments se sont mélangés. J’ai presque eu l’impression d’abandonner le groupe d’artistes dont je faisais partie, ceux qui n’avaient jamais été récompensés. Et franchement, c’était un chouette club. J’étais fier, carrément honoré d’être du côté de ceux qui n’avaient jamais reçu de prix, ni de Grammy. Même si je reste persuadé qu’à terme, Pac en aurait eu un, et B.I.G. en aurait eu un. Mais bon, ces gars-là sont au-dessus des récompenses. D’un autre côté, c’était aussi super cool de voir quelqu’un qui disait, « Merde, à son apogée ce mec-là aurait dû gagner ci et ça » et puis boum, le voilà qui sort de nulle part avec des trucs dont vous ignoriez l’arrivée, à un moment un peu dingue sur cette terre, un moment historique. Peu importe depuis combien de temps tu es là, peu importe ce que les gens pensent ou ont pensé, fais ce que tu fais, continue de faire ce que tu as à faire, et quelqu’un finira bien par le reconnaître. Ça ne doit pas toujours se traduire par une remise de prix, car de toute façon l’univers sera déjà au courant. C’est comme ça que ça marche pour moi.

Gerrick : Comment l’idée de faire une suite a-t-elle émergé ?

Nas : On travaillait assez vite. En plein milieu de KD I, on s’est tous les deux regardé et on s’est dit, « Yo, on devrait faire un autre album. » Et on n’avait même pas terminé le premier. Mais c’était un ressenti commun, un moment de grâce. Alors pour nous c’était clair, la question ne se posait même pas.

Nas sits wearing a white shirt and black trousers, a silver ring pendant chain, a chain bracelet and a silver ring.
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Gerrick : Est-ce que tu ressens une forme de pression à suivre le rythme actuel du rap ? Sortir deux albums en un an peut donner cette impression.

Nas : Pas du tout. C’est arrivé parce que c’est arrivé. Sortir deux albums en un an, c’était juste une impulsion nécessaire, tu vois ce que je veux dire ? C’est le résultat de la façon dont Hit-Boy et moi-même avons ressenti l’énergie du truc. Bref, peut-être que je ralentirais un peu, s’il le faut.

Gerrick : Peut-être ?

Nas : Ce n’est pas comme si je voulais attirer l’attention, j’aime juste faire ce que je fais. Je ne cherche pas à avoir tous les regards tournés vers moi tout le temps, alors je dois trouver mon chemin entre les deux. La musique parlera d’elle-même, elle fera ce qu’elle a à faire. Les gens le ressentiront, ou pas. Peut-être qu’ils le ressentiront dans cinq ans, peut-être que ça n’arrivera jamais.

Gerrick : Ta musique a toujours été cathartique, mais que fais-tu quand elle réveille quelque chose de très profond en toi ? Tu vas consulter un psy ou tu sors juste un autre disque ?

Nas : Je ne vois pas de psy, mais c’est sur ma to-do list depuis deux ans. Beaucoup de mes amis consultent et ils aiment ça, du coup je me suis dit que je devrais peut-être m’y mettre. J’ai aussi parfois pensé à partager tout ça avec mes petites amies — peut-être que je pourrais — mais ce ne serait pas hyper cool pour elles. Alors qui sait, peut-être un de ces jours. La musique m’aide beaucoup. J’ai bien envie de croire que je n’ai probablement pas besoin d’un thérapeute parce que j’ai la musique, mais malheureusement ce n’est pas aussi facile.

Gerrick : Si on te donnait l’opportunité de refaire n’importe lequel de tes albums, est-ce que tu la saisirais ? Et si oui, lequel ?

Nas : Non, je refuserais. Mais si je décidais moi-même de me lancer le défi, alors je changerais probablement certains trucs sur I Am… et probablement sur Nastradamus aussi. Je ne sais même plus vraiment ce qu’il y a sur ces deux albums… Je dois me souvenir d’à peu près deux chansons par disque.

Gerrick : J’aimerais terminer avec ça. J’ai commencé par te demander quelle était ta vision du succès et comment elle avait évolué. Et le bonheur ? Comment l’envisages-tu et qu’est-ce qui a changé au cours des dix dernières années ?

Nas : J’essaie de ne pas m’en vouloir d’être heureux. Le monde tentera constamment de vous voler ça, ou de vous faire sentir coupable d’avoir passé une bonne journée. J’aimerais tellement aider les gens. Quand je débarque dans un endroit où je sais que je peux apporter mon aide, j’éprouve toujours le besoin d’en faire plus. Parfois, j’ai envie de me dire que c’est OK pour moi de partir en vacances. Ou de faire la fête. Et crois-moi, je me bats tous les jours contre ça parce que je suis heureux. Mais j’ai souvent l’impression que je ne peux pas l’être si tout le monde ne l’est pas. Peut-être que j’intériorise trop la douleur des autres ?

Nas on the cover of i-D 366 the out of the blue issue

Crédits


Remerciements à Tiffany & Co.

Photographie Mario Sorrenti

Mode Alastair McKimm

Coiffure Bob Recine

Maquillage Kanako Takase chez Streeters avec Addiction Beauty

Grooming Chaz Hazlitt avec Babyliss Xotics Sweet Jamila et Blue Water

Manucure Honey chez Exposure NY avec CHANEL

Assistant photographe Kotaro Kawashima et Brett Ross

Technicien numérique Chad Meyer

Assistants mode Madison Matusich, Milton Dixon III et Casey Conrad Tailor Martin Keehn

Assistant coiffure Kazuhide Katahira

Assistant maquillage Aimi Osada

Production Katie Fash et Layla Néméjanki

Production sur le plateau Steve Sutton

Assistance production William Cipos

Directeur de casting Samuel Ellis Scheinman pour DMCASTING

Tous les bijoux (portés partout) TIFFANY & CO

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Hip-Hop
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