Jerry Lorenzo, Raul Lopez et Angelo Baque parlent de leur réussite en tant qu’autodidactes

Les trois amis discutent pour offrir quelques conseils à ceux qui débutent dans l'industrie de la mode.

par Eliot Haworth
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28 Janvier 2022, 10:50am

En tant que commissaire de l'édition 2022 d'INNERSECT, le principal événement de street culture en Asie de l'Est, Jerry Lorenzo avait un thème clair en tête : l’équilibre. C'est un sujet que le fondateur de Fear of God a choisi pour l'importance qu'il revêt dans sa vie et sa carrière, et pendant les trois jours du festival, qui s’est déroulé du 15 au 17 janvier à Shanghai, il a été exploré à travers une série d'événements et d'installations immersives. Jerry invite également ses amis proches à réfléchir autour du thème, notamment Raul Lopez, qui a cofondé Hood by Air avec Shayne Oliver en 2006 avant de fonder son label LUAR en 2011, et Angelo Baque, qui, après des années en tant que directeur de Supreme, définit les possibilités d'un streetwear sensé avec Awake NY.

Bien que leur direction créative soit différente, les trois designers sont de vieux amis, unis par leurs visions distinctes et leurs parcours non conventionnels. Chacun d'entre eux a fait son chemin sans aucune formation, en surmontant souvent des obstacles dans une industrie parfois indifférente, voire hostile, à l'égard des jeunes hommes issus de minorités qui tentent de tracer leur propre route. Aujourd'hui, ils comptent parmi les personnalités les plus influentes et les plus célébrées de leur domaine, mais ils regardent derrière eux et réfléchissent à la manière dont ils pourraient faire la différence pour celles et ceux qui viendront après.

Nous nous sommes assis pour réfléchir à une sorte de guide pour ceux qui débutent. Nous avons discuté de l'importance d'une vie équilibrée, d'un héritage collectif, de la nécessité d'ouvrir la voie aux autres et du regretté Virgil Abloh, qui est décédé dans les jours qui ont suivi notre conversation.

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Angelo Baque

Eliot Haworth : Jerry, peux-tu commencer par parler de la notion d’équilibre et des raisons pour lesquelles c’est si important pour toi ?


Jerry Lorenzo : J'ai toujours essayé de trouver un équilibre entre mon travail et ma vie personnelle. J'ai besoin d'être authentiquement moi-même dans mon travail, sans rien cacher, et j'ai besoin que mon travail fonctionne d'une manière saine pour compléter ma vie personnelle. Je recherche toujours la cohésion plutôt que de devoir séparer les deux. C'est indéniablement mon objectif.


Raul Lopez : Tu as parfaitement résumé là où j'en suis en ce moment. Avant, je me rendais dingue à force d'être un designer et d'être aussi Raul. C'était presque deux vies séparées et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'avais besoin de prendre du temps pour moi. J'avais besoin de trouver cet équilibre. Au bout du compte, si vous vous épuisez à travailler sans relâche et à ne pas prendre de temps pour vous, votre créativité s'estompe. Une fois que j'ai pris du recul, cela a été un bon en avant pour moi, c'était une bénédiction. J'ai commencé à prendre soin de moi, ce que je ne faisais pas avant. Je me suis rendu compte que je ne m'étais jamais vraiment accordé le répit que je méritais.

Angelo Baque : C'est intéressant, en écoutant Jerry et Raul, je pense à la dualité de chacun. Il y a l'Angelo Baque qui vit à New York, le type qui fait Awake, etc. Et puis aujourd'hui j'ai posté une photo de moi avec ma grand-mère, et lui c'est juste Angelito. Pour moi, apprécier et donner de l'espace à cette partie de moi-même fait partie du processus de maturation, en tant qu'homme et en tant que créateur. C'est l'équilibre. Parce que, et peut-être que mes deux collègues peuvent s'identifier à ça, je suis constamment tourné vers l'extérieur, je m’attarde sur les petites victoires, que ce soit une collaboration ou un drop, ou je sais pas quoi encore. Et d’une certaine manière, c'est bien, mais en réalité, ce qui compte le plus pour moi, c'est de passer du temps avec ma grand-mère, c'est de trouver ce qui est réel.

Raul : J'ai l'impression que nous avons tous connu des hauts et des bas dans l'industrie. Et nous avons tous été scrutés au microscope. C'est vraiment beau de voir tous ces gens avec qui vous avez grandi en passer par là. Je suis fan de Jerry, je suis fan d'Angelo. Pas seulement parce que ce sont mes amis, mais aussi parce que le travail est juste excellent.

Jerry : Raul, tu ne le sais peut-être pas mais le deuxième défilé de mode auquel j'ai été était le tien. Tu étais juste toi-même de la meilleure façon possible et sans même le savoir tu m'as inspiré. Pareil pour toi Angelo.

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Raul Lopez

Eliot : C'est vraiment agréable d'entendre que vous vous êtes inspirés les uns des autres. En tant que designers qui ont fait leur chemin sans éducation traditionnelle, est-ce que c’était important de trouver l'inspiration chez vos pairs ?

Raul : Absolument. Vous devez trouver des collègues qui vous nourrissent et qui peuvent vous guider. Aujourd'hui encore, je demande tout le temps conseil à Angelo. Et il y a tellement d'autres personnes dans le secteur que je consulte. C'est toujours le conseil que je donne aux gens. Osez poser des questions. Nous sommes tellement conditionnés à avoir peur de demander.

Eliot : Comment gérez-vous tous la transition entre votre ancien statut à l'extérieur de l’industrie et aujourd’hui où vous êtes des figures de proue en mesure d'aider les autres ?

Angelo : La vérité est que, dans tous les stages que j'ai faits, dans toutes les salles de réunion auxquelles j'ai eu accès, personne ne m'a jamais ressemblé, jamais. Et s'il y avait quelqu'un qui me ressemblait, la dernière chose qu'il essayait de faire c’était de m'aider. Parce qu'ils opéraient à partir de leur propre peur. Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Peu importe ce que vous voulez savoir, mes ressources sont vos ressources. L'atout le plus précieux que je possède est la connaissance, car c'est la seule façon de grandir et d'avancer. À ce stade, l'un des principaux objectifs de la position que j'occupe est de laisser les autres entrer et de leur apprendre à garder leur espace une fois qu'ils sont à l'intérieur. C'est vrai ce que Raul a dit : les bouches fermées ne sont pas nourries. Mais il est également important de s'assurer qu'il existe une culture dans laquelle les gens savent qu'ils peuvent simplement poser une question. Je n’ai jamais connu ça à l’époque.

Jerry : Je pense que nous sommes enfin en mesure d’être ceux à qui on pose les questions, non ? Et nous sommes enfin en position d'encourager les gens à le faire. Ce sont des eaux nouvelles dans lesquelles aucun d'entre nous n'a nagé auparavant.

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Jerry Lorenzo

Eliot : Comment cela se traduit-il dans la pratique, comment essayez-vous de vous rendre accessibles ?

Angelo : Pour donner un exemple simple, prendre deux minutes de ma journée pour répondre à un gamin qui me contacte dans mes DM c’est pas grand chose. Je sais ce que c'est que d'être de l'autre côté. De n'avoir personne à qui poser des questions ou de ne recevoir que du silence en retour. C'est important pour moi aussi, parce que je ne sais pas l'impact que j'ai sur la nouvelle génération et c'est une grande chance de pouvoir me renseigner en leur parlant. Lorsque j'ai lancé mes premières Asics aux couleurs du drapeau équatorien, plus que le succès des ventes, ce qui comptait le plus pour moi, c'était les gamins équatoriens qui m'envoyaient des messages et me disaient : "Yo, merci. Merci, parce que maintenant je me sens visible. C'est plus facile de parler à mes parents, parce que je leur montre que tu es là. Tu es né aux États-Unis, tu es l'enfant de parents immigrés et tu n'es pas devenu médecin, avocat ou enseignant. Maintenant, c’est plus facile pour moi d'avoir cette conversation avec mes parents et ils peuvent croire que je peux réellement avoir une carrière en étant un créatif."

Jerry : C'est tellement important. Mon père m'a toujours dit : "Fais des études et trouve un emploi bien payé qui te donnera des avantages." Faire quoi que ce soit de créatif est considéré comme risqué. Je ne dirais pas que c'est totalement méprisé, mais ce n'est certainement pas encouragé. Et donc, être de couleur et être dans un domaine créatif, c'est un autre niveau de responsabilité. C'est très profond. Vous réalisez que vous changez activement la compréhension de ce qui est possible. Parce que nous venons tous de familles qui n'encouragent pas ce type de carrière.

Raul : Jerry, je pense qu'il est important de dire aussi que c’est une question d’efforts. Je ne pouvais pas aller dans une école de mode. Je n'ai pas eu le luxe de pouvoir obtenir ce genre d'éducation, alors j'ai dû le faire moi-même. Je ne serais pas le même sans cette expérience.

Jerry : Je vois ce que tu essaies de dire ; ne pensez pas que le fait d’apprendre va remplacer l’expérience qui est également nécessaire.

Raul : C'est vrai, on a besoin d’expérience. Ce n'est pas parce que vous avez les connaissances que vous allez savoir quoi en faire.

Jerry : Je pense qu'en tant que père, c'est quelque chose sur lequel je réfléchis aussi. Bien que j'expose mon fils à une vie à laquelle je n'ai jamais eu accès, la plus grande chose que je veux lui apprendre, c’est l'éthique du travail, la discipline. L'éducation peut vous informer, mais ce qui vous fait vivre, c'est l'ardeur au travail.

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Angelo Baque

Eliot : Vos trois marques occupent des secteurs très différents de l'industrie. En dehors de l'éthique dans le travail, y a-t-il quelque chose qui unit ce que vous faites et qui a été important pour vos succès individuels ?

Angelo : Le point commun entre nous est d’une certaine manière notre individualité. C'est précisément parce que nous ne sommes pas les mêmes. Je pense que si on nous regarde tous les trois, la seule chose qui est cohérente, c'est que nous croyons fermement à notre propre éthique et à notre propre vision, à notre propre monde, et nous nous y tenons jusqu'au bout.

Jerry : En fin de compte, la chose qui a le plus de longévité est l'individualité. Nous avons tous été là, à nous battre pour l'acceptation des autres, sans savoir que cela n'a jamais été nécessaire pour devenir ce que nous devions devenir. Et c'est vraiment la réponse que j'essaie de donner aux gens qui viennent vers moi et qui posent la question : "Comment puis-je y arriver ?" Il n'y a aucun moyen d'y arriver. Vous êtes déjà là. Il n'y a pas besoin de courir après les cliques de la mode. Cherchez vous-même et la réponse est là. Il suffit juste de la construire. C'est comme Virgil chez Louis Vuitton. Il l'a fait à sa manière et il a montré que les personnes de couleur et nos points de vue sont valables pour diriger une grande maison de mode. Il a fait avancer la conversation dans la mesure où il peut y avoir de la multiplicité. Je peux me sentir valide en disant que je suis heureux de faire mon propre truc avec Fear of God à LA. C'est nouveau pour notre culture. C'est nouveau pour nous d'être capable de dire : "Vous savez quoi ? Je suis cool, je ne veux pas ce poste de directeur créatif. Je suis assez cool pour construire ma propre marque. Mon propre rêve."

Angelo : Je pense juste à l'héritage. Nous n'avions pas ces conversations il y a cinq ans. Être capable de lancer Awake et d'apporter l'intention et la conscience, pour aider à élever mes proches. Changer la façon dont nous pensons et opérons en tant que créatifs et en tant que collectif, pour moi c'est la norme maintenant. Quelle sera la norme dans quinze ans ? Il y aura de multiples Virgils, de multiples Jerrys, de multiples Angelos et Rauls. C'est tout l'intérêt du travail que nous faisons. Je vous mentirais si je vous disais que je ne veux pas 200 millions de dollars, ce serait génial. Mais ce qui me rendra vraiment heureux, et cela revient à l'idée d'équilibre, c'est d'aider les autres et de porter un changement.

Jerry : Ce ne sont pas les 200 millions. Tu vois ce que je veux dire ? Avec le fait d'être de couleur et de faire partie des oubliés et des invisibles, vient le luxe de la responsabilité. Aujourd'hui, nous faisons la transition vers la propriété et nous sommes vraiment capables de participer à l'influence de nos idées, et cela implique une responsabilité. Nous sommes tous ici au premier plan, nous trois et tous ceux qui font partie de cette communauté. Nous savons tous que nous ne faisons qu'enfoncer des portes et briser des barrières pour ceux qui viennent après nous. Nous savons qu'il ne s'agit pas de nous, mais de la prochaine génération. Et c'est vraiment un luxe selon moi.

Créé en collaboration avec 1 Granary

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Raul Lopez


Crédits


Photographie Baud Postma

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