L'Arc de Triomphe : le dernier paquet cadeau de Christo et Jeanne-Claude

Dernier projet de Jeanne-Claude et Christo, qui ne verront malheureusement pas sa concrétisation, l'emballage de l'Arc de Triomphe par le duo d'artistes pas comme les autres, aura mis plus de 60 ans à voir le jour.

par Patrick Thévenin
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16 Septembre 2021, 12:58pm

Plus d’un an après la mort à 84 ans de l’artiste en mai 2020, « L’Arc de Triomphe Empaqueté » sera sans doute la dernière œuvre posthume de Christo (nom qui depuis de longues années englobe Christo Vladimiroff Javacheff et sa compagne et fidèle collaboratrice Jeanne-Claude Denat de Guillebon qui nous a quittés en 2009) à se déployer. Un objet artistique phénoménal né dans l'imagination du couple dès le début des années 60 et qui témoigne de la patience et de la ténacité des Christo à imposer leurs idées. Un projet pharaonique, où l’Arc de Triomphe, symbole on ne peut plus français, sera entièrement recouvert de 25000 mètres carrés de toile argentée déroulés par 50 cordistes et cerclés par 3000 mètres de cordes rouges. Une œuvre qui aura demandé deux mois de montage, sera inaugurée le 18 septembre, ne sera visible que 17 jours - Cristo ayant fait de l’éphémère sa marque de fabrique - coûtera 14 millions d'euros et nécessitera cinq semaines de démontage.

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Un couple uni par sa vision de l'art

Né le 13 juin 1935 à Gabrovo en Bulgarie, Christo Vladimiroff Javacheff, est très tôt initié à l’art par ses parents, il étudie aux Beaux-Arts de Sofia la peinture, la sculpture et l’architecture, travaille un temps avec le pouvoir socialiste à tendance marxiste de l’époque, mais ses toiles qui critiquent le pouvoir en place le forcent à s’enfuir du pays. Ce qu’il fait en 1956 rejoignant Vienne, puis s’installant à Paris deux ans plus tard sous le statut de réfugié politique dans une petite chambre de bonne dont la minuscule fenêtre offrait une vue sur l’Arc de Triomphe et les toits de Paris. Un souvenir de jeunesse qui a profondément marqué Christo qui déclarait, quelques temps avant sa mort, à propos de ce dernier projet : « Les reflets des toits de Paris vont du plus profond gris de plomb au bleu cobalt le plus intense, en passant par du bleu Della Robbia et un glorieux et scintillant gris argent. C’est quelque chose qu’on ne peut trouver dans aucune autre ville au monde. » Arrivé dans la capitale à 23 ans et sans le sou Christo, qui possède un sérieux coup de crayon et un art de la gouache, commence à faire le portrait de riches parisiens et parisiennes, dont Brigitte Bardot et Jeanne-Claude de Guillebon, fille de très bonne famille, née exactement le même jour que lui, dont il va tomber amoureux immédiatement, qu'il épousera en 1962 et qui restera sa femme, et sa meilleure complice artistique, toute sa vie. Comme Jeanne le déclarait dans le documentaire « Christo In Paris » : « J’avais de l’argent mais il ne m’avait jamais servi à faire des choses passionnantes, alors que Christo, sans argent pouvait me donner une vie passionnante. »

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Une oeuvre monumentale, éphémère et généreuse

Leur première œuvre commune en 1962, « Le Rideau de Fer » réalisée sans autorisation aucune, composée de fûts métalliques empilés pour bloquer l’accès à la rue Visconti dans le 6ème arrondissement, en réaction à la construction du Mur de Berlin marque le signe de fabrique du couple. Des œuvres volatiles et gigantesque, disséminées dans l’espace public, accessible à tous et toutes et gratuites, basées sur l’art de l’empaquetage de lieux, monuments, bâtiments, parcs ou paysages, histoire de leur offrir une autre lecture, une dimension nouvelle, voir de mettre en lumière leur génie architectural.

Des happenings au croisement du land art, de la sculpture et du classicisme, entièrement financés par les fonds propres de Christo et Jeanne par la vente d'œuvres dérivées. Des chocs esthétiques suscitant adhésion comme rejet du public, provoquant un foisonnement d'interrogations auquel n'ont jamais répondu les Christo refusant d'attribuer à leur travail un quelconque message qui pourrait influencer la perception du public, se contentant de décrire laconiquement leur art comme « un cri de liberté » ou « une perturbation de l’espace. »

En quelques soixante années de carrière, Christo et Jeanne auront ainsi marqué les esprits avec « Wrapped Coast » (1968-1969) où ils ont recouverts de tissu plus de 2,5 kilomètres de la côte de Little Bay au sud de Sydney donnant sur l’océan pacifique, « Le Pont Neuf Emballé » (1975-1985) avec l'habillage d'un des ponts les plus emblématiques de Paris de polyamide couleur or avec un résultat qui a fasciné des milliers de parisiens et de touristes, « The Floating Piers » (2014-2016) où ils jouaient avec le tissu recouvrant plus de trois kilomètres de pontons en Italie sur le lac d’Iseo, « Wrapped Reichstag » (1972-1995) où le bâtiment symbolique de Berlin et à l’histoire mouvementée est protégé de tissu argent maintenu par des cordes bleus. Sans compter « The Floating Mastaba » (2016-2018), dernière œuvre du vivant de Christo Vladimiroff Javacheff, et ses 7506 barils bleus, rouges et mauves, rassemblés en un immense trapèze flottant sur le lac de Hyde Park au centre de Londres. Des performances marquantes et poétique, attirant à chaque fois des milliers, quand ce ne sont pas des millions, de visiteurs et répondant à la philosophie altruiste du duo qui a toujours souhaité que leur art soit accessible au plus grand nombre, mais surtout entièrement financé par le couple, dissident du cercle de l'art contemporain, qui a toujours refusé le moindre mécénat, qu’il s’agisse de fonds publics ou privés. Un mode d'action éprouvé et renouvelé puisque qu'en parallèle se tiendra une vente privée chez Sotheby's au profit de la Fondation Christo et Jeanne-Claude et destinée à financer cette dernière œuvre.

Un ultime projet à venir ?

Mené par Vladimir Yavachev, le neveu de Christo qui a repris le projet en main en hommage à son oncle, « L’Arc de Triomphe Empaqueté » suscite sur les réseaux sociaux, comme à chaque projet du duo, des réactions exacerbées, scandalisées, moqueuses et souvent conservatrices qui témoignent de l'incompréhension toujours tenace des Français face à l'art contemporain, mais renvoient aussi au milieu de l’art lui-même qui a longtemps refusé d’attribuer le statut d’artiste aux Christo. En attendant que cette mauvaise agitation se calme, croisons-les doigts pour que « L’Arc de Triomphe Empaqueté » ne soit pas leur projet ultime. Germée dans l'esprit du couple en 1977, une gigantesque mastaba de 146 mètres de haut (la hauteur initiale de la pyramide de Khéops) constituée de 400000 barils couleur sable, en hommage aux tombeaux funéraires égyptiens, et pérenne cette fois-ci, pourrait dans un avenir proche être installée dans le désert des Émirats-Unis. De quoi relancer le moulin à indignations des allergiques à Christo ?

« L’Arc de Triomphe Empaqueté » du 17 septembre au 3 octobre, Rond Point des Champs-Élysées.

« The Final Christo », une exposition retraçant la genèse de « L’Arc de Triomphe Empaqueté », du 17 septembre au 3 octobre, Sotheby's, 76 rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris.

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