Le photographe Mel D. Cole au cœur du mouvement Black Lives Matter

Photographe star de la scène hip-hop, Mel D.Cole a plongé en immersion totale au sein du mouvement Black Lives Matter qu'il documente au plus près de manière choc et sublime.

par Patrick Thévenin
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13 Octobre 2021, 3:57pm

A propos d'une de ses photos particulièrement puissante prise à Richmond, où on voit la statue du politicien très controversé Robert E. Lee escaladée et vandalisée par une foule en colère, et parmi les nombreuses qui nourrissent l'ouvrage essentiel qu'est "American Protest 2020-2021", le photographe Mel D. Cole résume l'essentiel de ce livre en quelques mots : "Je savais que je capturais quelque chose d'important. Que ce moment était parti pour durer."

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​Courtesy of Mel D.Cole

Des stars du hip-hop aux militants antiracistes

Mel D. Cole, 44 ans au compteur, né dans l'État du Syracuse aux États-Unis, mais désormais installé à New York, est un photographe qui pèse lourd dans le rap game. Depuis ses débuts dans le métier en 2002, avec un petit appareil jetable avec lequel il avait décidé de shooter les artistes qui l'inspiraient, Mel s'est imposé en une vingtaine d'années comme un des portraitistes incontournables de la scène hip-hop. En témoignent les nombreuses et incroyables photos réalisées pour The Roots, Drake, A Tribe Called Quest, le Wu-Tang Clan, Sade, Pharrell Williams ou Rihanna. Tous clichés qu'on peut retrouver dans l'ouvrage culte, "GREAT : Photographs of Hip Hop" et qui témoignent de la force du travail de Mel D. Cole qui aborde ses sujets autant du point de vue social qu'artistique, politique ou historique. Tout aurait pu en rester là, si aux débuts de l'année 2020, le travail de Mel n'avait pas été subitement mis en pause, épidémie de Covid, concerts annulés et stars confinées, obligent. Résolu à ne pas remiser son appareil au placard, Mel D. Cole change alors son sujet d'épaule, décide de parcourir un New York déserté mis à l'arrêt par le confinement et de photographier ce qu'il aperçoit depuis son siège de conducteur. En sortira une série, "From The Car", où il sillonne les quartiers de Harlem, Chinatown, South Williamsburg et Coney Island, shoote des habitants de tous âges, confessions religieuses et classes sociales comme perdus dans une ville déserte émergeant d'une catastrophe nucléaire. Un échauffement qui va constituer le point de départ d'un travail à la fois puissant et nécessaire : photographier à travers les États-Unis les soubresauts du mouvement Black Lives Matter né après l'assassinat tragique de George Floyd. Un noir américain de 47 ans interpellé par la police et mort étouffé le 25 mai 2020 après un plaquage ventral de plus de neuf minutes par le policier Derek Chauvin. Une étincelle de violence, qui en pleine angoisse liée aux débuts de la pandémie de Covid, va propulser l'Amérique antiraciste dans les rues pour protester contre le problème des violences policières vis-à-vis de la communauté noire et du racisme structurel en vigueur aux États-Unis. "Je me suis toujours dit que si quelque chose d'important devait arriver autour de moi, dans mon quartier, alors je m'y consacrerai entièrement, moi et mon appareil photo, déclare le photographe qui se jette à corps perdu dans les manifestations qui se multiplient à travers le pays, j'ai eu peur à certains moments, à d'autres j'étais énervé. J'avais l'impression d'être dans un film de Tom Cruise, ou dans "Braveheart", entouré de gens qui hurlaient, criaient, occupaient des lieux symboliques, grimpaient sur les bâtiments et les monuments."

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​Courtesy of Mel D.Cole

Guerre et liesse

Foules immenses en colère, manifestants perdus dans le chaos, force de l'ordre sur les nerfs, jets de sprays de poivre balancés en plein visage, violences physiques, déboulonnements de statues, dégradation de biens communs, larmes et joie confondues, occupations de lieux symboliques, mouvements de foules incontrôlés : Mel D. Cole, malgré son équipement (GoPro vissée sur la tête, appareil photo autour du cou), a souvent au cours de ce reportage penser y laisser sa peau et ne pas en revenir vivant pour la seule et unique raison qu'il était noir. De tous ses clichés, qui s'étalent de la première manifestation en hommage à Georges Floyd au Foley Square de New York à la tentative de prise du Capitole - qu'il s'agisse de portraits en gros plan, de scènes de liesse improvisées, de batailles rangées contre les forces de l'ordre, de foules impressionnantes, de visages ensanglantés, de focus sur des slogans coup de poing brandis sur des pancartes, de violence gratuite - la force de Mel D. Cole est de ne rien cacher, de ne rien éluder et de ne rien dissimuler, poussant l'exactitude jusqu'à photographier des citoyens américains noirs supporters de Trump. "Toutes les personnes noires ne sont pas les mêmes, nous ne pensons pas tous de la même manière et nous n'avons pas forcément les mêmes opinions politiques, nous sommes tous différents, explique le photographe." Tout en documentant un des mouvements politique et social parmi les plus importants de ces vingt dernières années et qui risque fort de marquer un tournant dans la lutte contre le racisme, "American Protest" et ses quelques 150 photos en forme d'uppercut par la violence et l'espoir, la joie et la peur, et tous ces sentiments confus et diffus qu'elles contiennent, s'inscrit dans un long processus de récupération des Noirs américains de leur propre histoire comme le confirme Mel : "Je pense qu'il est très important pour nous les photographes noirs de pouvoir raconter notre propre histoire et ce d'une manière que nous seuls maîtrisons. C'est en soi la concrétisation de quelque chose de prestigieux, dans l'histoire de la photographie noire, de l'histoire des Noirs et de l'histoire de la protestation, de savoir que toutes ces publications désormais nous regardent !"

Mel D. Cole : "American Protest 2020-2021" (Éditions Damiani) - 144 pages - 40 euros.

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​Courtesy of Mel D.Cole
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​Courtesy of Mel D.Cole
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​Courtesy of Mel D.Cole
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