La photographe qui a suivi la police de New York dans la folie des années 1970

Jill Freedman s'est lancée dans un périple de quatre ans pour "Street Cops", un témoignage sur la ville de New York à l'époque où les relations entre le gouvernement et la police étaient tendues.

par Miss Rosen
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20 Septembre 2021, 9:47am

En 1975, la ville de New York avait une dette de 11 milliards de dollars. Au bord de la faillite, la ville n'avait plus les moyens de maintenir les services municipaux fondamentaux. Enragés par les réductions budgétaires, les syndicats de la New York Police Department (NYPD) et du New York Fire Department (FDNY) avait créé une brochure intitulée "Welcome to Fear City: A Survival Guide for Visitors to the City of New York", qu'ils distribuaient dans les aéroports et les hôtels locaux. Sur la couverture, un crâne sourit de manière menaçante ; à l’intérieur, une liste de neuf conseils de "sécurité" pour les touristes, tels que "Ne restez pas dans les rues après 18 heures" et "Restez à Manhattan".

Les destinataires sans méfiance n'avaient aucune idée qu'ils étaient pris dans une guerre de propagande menée contre le maire Abe Beame, qui a porté la bataille devant les tribunaux et obtenu une ordonnance d'interdiction temporaire pour protéger le "bien-être économique de la ville". Mais l'image de New York avait déjà pris du plomb dans l'aile, Hollywood et les médias ayant capitalisé sur le glamour grinçant d'une ville luttant pour sa survie.

one man is put in handcuffs while another rests against a wall with his hands behind him

S'inspirant de la nouvelle vague de films hollywoodiens néoréalistes, dont The French Connection ou The Taking of Pelham One Two Three, le pamphlet Fear City dépeint New York comme un repaire de pécheurs, une ville condamnée si ce n’était pour l'héroïsme des hommes en bleu. La Copaganda (propagande sur les « cops »), comme on l'appelle communément, est un stéréotype américain de longue date, qui a connu une popularité croissante avec l'arrivée de la télévision dans les années 1950, notamment avec des émissions comme DragnetNaked City et Peter Gunn.

Dans les années 1970, la Copaganda était omniprésente, produite de manière habile pour présenter la violence aux masses. La photographe américaine Jill Freedman (1939-2019) n'était pas impressionnée. "Je déteste la violence que l'on voit à la télévision et dans les films. Je voulais la montrer directement, la violence sans interruption commerciale, vraiment sordide et pas si jolie sans son maquillage", écrivait-elle dans l'introduction de sa monographie Street Cops de 1982, qui est rééditée et exposée ce mois-ci.

a child holds a toy gun up to another child leaning against a car

"Jill était une rebelle jusqu'au jour de sa mort", déclare sa cousine germaine Marcia "Cookie" Schiffman, qui, avec ses filles Susan Hecht et Nancy Schiffman Sklar, s’occupe de la succession de Jill Freedman.

Originaire de Pittsburg, Jill est arrivée à New York en 1964, où elle a travaillé comme rédactrice publicitaire jusqu'à l'assassinat de Martin Luther King Jr. en 1968. Dévastée, Jill a rejoint The Poor People Campaign, où elle a vécu parmi 3 000 personnes à Resurrection City, un bidonville construit sur le Washington Mall qui est resté debout pendant six semaines jusqu'à ce que le gouvernement le démolisse.

young kids sitting and resting on a police car

En 1970, Jill a publié son premier livre, Old News : Resurrection City, qui sera réédité en 2017 comme le dernier ouvrage de son vivant. Dans le livre, elle se range clairement du côté du peuple et contre l'autorité. "Jill détestait les policiers", raconte Nancy. "Quand elle était à Resurrection City, les flics étaient méchants et violents".

Toujours prête à défier l'autorité et à briser les normes sociales et culturelles, Jill était la dernière personne à laquelle on pouvait s'attendre à ce qu'elle décrive la police comme des "gentils". Mais après avoir terminé son livre Firemen en 1977, elle a décidé de s'embarquer pour un voyage de quatre ans avec des membres de la police de New York afin de se rendre compte par elle-même de la situation. "Les flics sont une confrérie difficile à pénétrer", dit Susan. "Jill faisait partie des gars, et c'est ce qu'ils aimaient chez elle."

a person rests against a car while a policeman looks inside

Aux premières loges de l'action qui se déroulait devant son objectif, Jill occupait une position rare pour une femme photographe - une étiquette qu'elle dédaignait. À une époque où les titres sexués étaient utilisés pour diminuer et discriminer, Jill voulait être connue pour son travail et rien d'autre. Pourtant, elle se heurtait invariablement au sexisme de l'époque. "Jill n'avait pas beaucoup de filtres ; elle disait ce qu'elle pensait", dit Susan. "Elle parlait comme un homme et buvait comme un homme. Elle ne tolérait pas la stupidité. Il était acceptable pour un homme de se comporter de cette manière, mais c'était un véritable préjudice pour elle."

Jill a continuellement brisé le moule, défiant les normes de genre à la fois dans sa vie et dans son travail. Elle a embrassé l'agressivité chez les femmes et la vulnérabilité chez les hommes, en centrant les personnes en marge dans son travail. "Street Cops parle d'un métier, celui de policier", écrit-elle dans son livre. "Les bons flics sont intelligents, ils savent qui est qui et quoi est quoi. Ils voient tout. J'en ai vu assez. Ce que j'ai appris avec les flics, c'est qu'il y a de très bons gars, et que les mauvais aiment faire du mal aux gens. Parfois c'est mieux de ne pas trop en savoir. Parfois, ça ne l'est pas. Cette histoire n'était pas facile." 

a policeman searches a young kid surrounded by people

Offrant un portrait compliqué bien que sympathique de la police de New York, Jill adhère au paradigme "les bons contre les méchants" qui va à l'encontre des preuves photographiques. On voit souvent la police traiter les blancs avec bonne humeur et aisance et partager un fou rire à l'arrière d'une voiture de police ou au poste. Les noirs et latinos, en revanche, sont poussés contre le mur, traînés dans les escaliers et plaqués au sol.

"La seule chose qui se dresse entre vous et les gens dans la rue, c'est la peur. S'ils n'ont pas peur de vous, ils ne vous respectent pas. S'ils ne vous respectent pas, vous êtes mort", Jill cite les propos d'un policier non identifié, en plaçant le texte en face d'une photo d'un policier blanc et d'un homme noir profitant d'un moment de camaraderie.

a policeman grabs a man by his jumper

Sur une autre page, un policier blanc en civil se tient à cheval sur la poitrine d'un adolescent noir et lui saisit la main droite par le poignet. En face de la photo, Jill écrit : "La criminalité de rue est la forme la plus pure du travail de la police. Tout ce que vous faites, c'est de surveiller le méchant." Il ne fait aucun doute que tous les policiers n'utilisent pas leur position de pouvoir pour perpétrer des abus systémiques ; certains, comme le révèle Jill, prennent réellement position. Elle raconte l'histoire d'un policier dévasté par la mort d'un nourrisson, qui s'est vu retirer 15 jours de salaire après avoir frappé un médecin qui lui avait dit : "Pourquoi avez-vous perdu votre temps ?". C'est juste un n". "C'est un flic. C'est un putain de flic", s'extasie Jill.

Introduite dans un cercle souvent impénétrable, forgé dans les liens de la violence et de la mort, Jill adopte une position profondément subjective. Ce n'est pas un reportage "juste les faits, madame". C'est le document d'une époque où le gouvernement a abandonné la police et les citoyens et les a laissés se débrouiller seuls. La seule chose sur laquelle tout le monde semble s'accorder dans ce livre est que rien n'est promis, sauf la possibilité qu'il n'y ait pas de lendemain.

Jill Freedman : Street Cops 1978-1981 est présentée au Daniel Cooney Fine Art à New York, du 17 septembre au 30 octobre 2021. Jill Freedman: Street Cops sera publié par Setanta Books le 10 septembre.

a woman and a policeman talk in close proximity on a wide pavement, a skateboarder can be seen to the left
a man wears an open shirt revealing cuts on his abdomen
a female police officer looks down the stairs
men look underneath an overturned car in the street

Crédits


All images © Jill Freedman Estate, Courtesy of Daniel Cooney Fine Art

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