Courtesy of Thomas Lodin

L’astrologie nouvelle génération

Une vague d’astrologues vient repenser cette pratique ancestrale, la dépoussiérer et en faire une réponse puissante aux maux de notre société actuelle.

par Alice Pfeiffer
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07 Septembre 2020, 12:03pm

Courtesy of Thomas Lodin

Dans une autre vie, l’américaine Nadine Jane passait ses journées à oeuvrer en tant que designer digital pour le site pointu de beauté Glossier.

Aujourd’hui, elle a importé son sens de l’esthétique et de la communication non-verbale vers un champ plus inattendu: elle est astrologue professionnelle. À travers un podcast, des conseils sentimentaux et un compte Instagram qui se lit comme un magazine de mode, elle repense le rôle de l’astrologue dans une société à la fois hypervisuel, connecté et en crise.

« Pour moi, l’astrologie est une façon d’apporter des réponses sur soi-même dans un monde incertain et à accepter ses singularités; c’est un puit de connaissance et de clarté qui nous ouvre à nous-même autant qu’à l’autre. » dit-elle.

Elle n’est pas la seule à dépoussiérer et revaloriser ce qui était longtemps classé dans l’imaginaire collectif comme une science ésotérique.

Dans la même veine, on peut aussi penser à Annabel Gat, astrologue officiel de Vice, aperçue sur MTV, Dazed&Confused ou encore le Cosmopolitan.

Celle-ci joint une pratique académique de ce savoir - passée par des institutions réputées telles que la International Society for Astrological Research et la School of Traditional Astrology- et une compréhension des attentes de la génération Millenial. Elle aussi défend une vision de l’astrologie comme une culture à part entière, un système de valeurs et un positionnement social et politique. Elle s’engage pour les droits des personnes trans et dans les luttes contre les violences policières en organisant des sessions de lecture de thème astral caritatives; elle offre ses services à divers groupes marginalisés; et elle vocalise son engagement et dénonce les discriminations dans son milieu sur ses plateformes.

Pour elle, c’est une façon de lutter contre « la façade hippy et légère de beaucoup d’astrologues », encourageant cette industrie et cet imaginaire à percevoir ses failles et ses responsabilités en tant qu’acteur social.

Comme tout le mouvement féministe actuel axé autour de la sorcellerie, ces femmes participent à réinvestir une science niée par les hommes, et un système médical patriarcal. Comme l’évoquent Annabel Gat et Nadine Jane, l’astrologie participe plus vastement à une reconnexion à des savoirs dévalorisés, moqués ou ignorés, comme la place du sixième sens, de l’intuition, le rôle de la nature. Une connectivité aux antipodes d’une logique ancrée dans l’individualisme et la performance.

Et puisque la mode n’est jamais bien loin des mouvances sociétales, le Vogue américain invite l’astrologue star Susan Miller à délivrer un horoscope pensé pour les lectrices du magazine. Bloomingdale’s lui offre son propre pop-up shop autour des signes du Zodiac, Chloé lui demande de rédiger un horoscope amoureux pour sa clientèle, et Raf Simons, Pharrell Williams ou encore Jeremy Scott vont appel à ses services. Dans un secteur tourné sur l’apparence, le contrôle et le zeitgeist, elle permet un lâché-prise et un regard plus indulgent et personnel sur soi, à l’inverse d’une logique thérapeutique « one size fits all ».

Ce lien entre savoir antique et attentes actuelles est aussi à la base de l’application très en vue – et célébrée par le New Yorker et le Vanity Fair – Co-Star. Auto définie comme « hyper-personnalisée, social et du 21ème siècle », la plateforme délivre des conseils attentifs aux chartes astrales définies à la minute près de chacun.e.

Cet engouement est particulièrement présent au sein de la nouvelle génération, plus ouverte à la spiritualité que la précédente, note Masha Shpolperg, professeur d’études cinématographique et docteur en littérature comparée, qui oeuvre comme astrologue en parallèle sous l’alter égo de Marie Astroff. « J'ai 32 ans et je me souviens encore de ce moment glorieux dans les années 90 avant 9/11, avant les crises financières et climatiques, avant Trump, quand l'économie grandissait et la plupart de ceux qui avait le privilège de vivre à l'Occident croyaient que le monde allait de mieux en mieux. Mes élèves, qui ont entre 18 et 22 ans, n'ont jamais connu ce monde là (sauf en regardant Friends). Elles ont grandi dans un monde perpétuellement en crise, où leur bien-être n'est pas garanti. Elles ne cherchent pas du salut dans l'astrologie, mais plutôt du sens. Le monde peut être en état de chaos, mais l'astrologie dit qu'il y a un ordre à ce chaos, que c'est une période qui passera, qu'il y a des correspondances entre le micro- et le macrocosme. C'est réconfortant. »

Une façon donc de repenser non seulement notre place dans le monde, mais les narrations dominantes et oppressantes néo-libérales et occidentales, et d’y trouver une place unique, aussi critique que bienveillante.