The VICEChannels

      culture Micha Barban-Dangerfield 3 avril 2017

      pourquoi la jamaïque est à l’origine de toute la musique qu’on aime aujourd’hui

      À la Philharmonie à Paris, l'exposition Jamaïca Jamaïca ! De Marley aux Deejays retrace l'écolution des genres musicaux nés sur l'île – de reggae au dub en passant par le dancehall.

      pourquoi la jamaïque est à l’origine de toute la musique qu’on aime aujourd’hui pourquoi la jamaïque est à l’origine de toute la musique qu’on aime aujourd’hui pourquoi la jamaïque est à l’origine de toute la musique qu’on aime aujourd’hui

      Du burru au dancehall en passant par le rock steady ou la dub, la Jamaïque a donné naissance à un nombre infini de genres, ce qui lui vaut d'être devenue au fil de l'histoire l'un des plus grands laboratoires musicaux au monde. Et pourtant, de cette petite île des Caraïbes, on ne retient souvent que la culture reggae, incarnée par un Bob Marley déifié. Le journaliste et commissaire d'exposition Sebastien Crayol s'est donné pour mission de (re)faire découvrir l'ensemble des mouvements nés dans les rues ensoleillées de Kingston avec l'exposition Jamaïca Jamaïca ! De Marley au Deejays, à la Philharmonie de Paris. Il y raconte l'évolution des genres musicaux jamaïcains, diffusés dans les soundsystems locaux qui tous, d'une certaine façon, ont su prouver une force contestataire face à l'occupation et au pillage étrangers. Expiatoire, rebelle ou mystique, la musique jamaïcaine a toujours été une façon pour la population locale de soigner la blessure ouverte laissée par l'esclavage et la colonisation. Elle a également été une façon de créer et préserver une identité, un entre soi et un lien d'appartenance. Au-delà de la production musicale, c'est toute une culture et son rayonnement que Sebastien Caryol souhaite célébrer - celle qui se trouve être aujourd'hui la matrice de tout ce que l'on aime, du hip-hop au grime en passant par la jungle. En rassemblant une multitude de médiums, l'exposition Jamaïca Jamaïca ! se veut immersive. On y retrouve notamment les clichés de la célèbre photographe Beth Lesser, des reconstitutions des plus grands studios de Kingston, des archives documentaires, et des soundsystems. Une radio a même été créée pour l'occasion. i-D a rencontré Sebastien Carayol pour parler de son amour pour l'île, d'histoire et de réappropriation culturelle. 

      Scatter devant le studio de King Jammy, 1987 © Beth Lesser.jpg

      À quand remonte ton amour pour la musique jamaïcaine ?
      J'ai été amené à la musique jamaïcaine et au reggae via les soundsystems. Avant ça j'écoutais beaucoup de musique punk et de rap. J'aimais les musiques avec une certaine lourdeur. Dans le reggae qu'écoutaient mes potes je ne retrouvais pas cela, c'était plutôt léger, mais un jour un soundsystem anglais a déménagé à Montpellier où j'habitais. Les mecs faisaient des tests son au skatepark de Grammont, au nord de la ville, et comme on était tous des skateurs on a découvert les musiques jamaïcaines avec eux. J'ai commencé à vraiment me renseigner sur les morceaux, les chanteurs, les producteurs et sur la façon dont la musique était faite en Jamaïque. J'ai été fasciné par les compétitions entre soundsystems qui créent une émulation et par la façon dont se fait la musique. Plus j'ai découvert cela, plus je me suis aperçu qu'en France très peu de personnes connaissent la véritable histoire de la musique Jamaïcaine au delà du reggae et de Bob Marley. J'ai commencé par écrire pour des magazines spécialisés en France et aux Etats-Unis, puis je suis devenu commissaire d'expo. C'est comme ça que j'ai fait une première exposition sur les soundsystems à la Gaïté Lyrique en 2013.

      Cette expo, c'est pour montrer ce qu'il y a au delà de Bob Marley donc ?
      Une fois que j'ai fait l'expo à la Gaîté, des gens de la Philharmonie sont venus me voir en me disant : « Ça fait des années qu'on veut faire quelque chose sur le reggae mais on ne trouve pas le commissaire d'expo qui nous satisfait, est-ce que tu pourrais nous écrire un projet ? » Ce que j'ai fait, mais je leur ai dit que s'ils voulaient faire une expo « grand public » uniquement sur Bob Marley je n'étais pas le bon commissaire. Je viens du soundsystem et je voulais raconter cette histoire. Bob Marley est un peu l'arbre qui cache la forêt et moi je voulais parler de la forêt plutôt que de l'arbre. Ils ont adhéré à ce projet-là. Bob Marley est très important dans l'histoire de la musique jamaïcaine car sans lui personne n'aurait jamais écouté de reggae en France et en Europe, mais je ne suis pas spécialiste de Marley, j'aime tout ce qu'il y a autour, ce qui a créé Marley.

      Comment est-ce que tu expliques que dans l'imaginaire collectif Bob Marley prévaut sur toute l'histoire de la musique jamaïcaine ?
      Parce qu'il a signé sur le label Island Records, qui appartenait à Chris Blackwell, un génie du marketing qui a très bien su le vendre à l'étranger. Marley était le candidat idéal pour que cette musique ait une chance de fonctionner en Europe parce qu'il est métisse - pas trop noir et menaçant pour un public blanc - il a vécu aux États-Unis donc il sait parler anglais sans avoir un accent jamaïcain trop important, et il possède un grand charisme. Bref, il avait tous les ingrédients. Une fois qu'il a percé tout le monde voulait connaître la superstar. On ne va pas s'en plaindre mais du coup il a eu tendance à phagocyter un peu le reste de la musique jamaïcaine.

      Est-ce qu'à ce moment-là la musique jamaïcaine faisait peur ?
      Elle ne faisait pas peur mais elle était trop brute de décoffrage pour les oreilles occidentales. Quand tu entends les premiers mix des albums de Marley c'est particulier, je pense qu'il faut déjà avoir une oreille éduquée au reggae pour les comprendre. C'est pour ça que Danny Holloway, un américain embauché par Blackwell, ajoutait des arrangements sur les premiers albums qui ont été sortis par Island Records. Des violons, des synthés, des solos de guitare pour aplanir le truc et le rendre un peu plus rock en fait, il voulait le rendre un peu plus familier. C'est une démarche qui nous scandalise aujourd'hui mais il faut recontextualiser, c'est à la fois critiquable et légitime, il voulait vendre des disques en Europe donc il a fait ce qu'il devait faire pour y arriver.

      J'ai l'impression qu'il y a une espèce d'évolution linéaire de la musique jamaïcaine qui semble se transformer et muter au fil du temps…
      Elle mute et c'est pour cela que je pense que le soundsystem est l'instrument de la musique jamaïcaine. Comme la guitare pour le rock, le sound system permet aux musiques jamaïcaines de muter. Il existe une compétition entre tous les soundsystems qui tentent de diffuser un son unique. Cela créer une émulation et un sentiment de compétition incroyable : tout le monde se bat pour jouer le disque que personne ne possède, et pour cela le meilleur moyen est de produire et de réinventer sans cesse. C'est comme ça que la musique jamaïcaine évolue. Le mento, qui existait avant le ska, n'était pas vraiment joué en soundsystem. Les premiers soundsystems jouaient en fait beaucoup de R&B américain, de jazz etc. Puis à partir du ska - premier genre musical jamaïcain à émerger - l'évolution a été constante. Le ska est devenu le rocksteady, qui est devenu le reggae, puis le dub, puis le rub-a-dub, puis le dancehall etc. Le soundsystem est le moteur de ces évolutions, il faut toujours avoir quelque chose de nouveau, que personne n'a jamais fait. Un exemple assez marrant c'est qu'en 1985 - quand les instruments électroniques ont commencé à être utilisés, les batteries électroniques, les claviers etc. - un producteur jamaïcain du nom de Prince Jammy a eu l'idée d'utiliser un petit clavier qu'on peut trouver dans le commerce, le Casio MT-40, et d'en utiliser les préréglages rock pour jouer des instrumentales entièrement électroniques et faire poser des Jamaïcains dessus. Cette instrumentale a été le premier mega hit, certains continuent de poser dessus aujourd'hui. Ça a été une révolution, qui montre l'inventivité jamaïcaine, avec rien du tout on peut faire des tubes.

      L'exposition parle aussi beaucoup de street culture, non ?
      Pour moi le soundsystem c'est la naissance de la street culture, de la DJ culture et même du streetwear. Dans les années 1960, chaque ghetto avait son soundsystem et ses supporteurs, qui détestaient le soundsystem du quartier d'à côté, un peu comme des clubs de foot. Donc quand tu allais en soirée devant ton soundsystem tu devais te saper, il fallait toujours être à la pointe de la mode de l'époque. Cela a continué par la suite, aux États-Unis par exemple, les Jamaïcains de New York ont été les premiers à mettre des joggings sans faire de sport. Dans les années 1980 il y a eu le culte des Clarks, il y a même un livre qui est sorti sur ce sujet, Clarks in Jamaica. Il y a aussi l eu le béret Kangol dans les années 1980. Le sound system est une espèce de biotope où on écoute de la musique, on se montre, on drague etc. L'autre jour on est allés à un concert avec l'artiste résident Danny Coxson - qui peindra ici pendant l'expo - il était outré que j'aille voir un concert sans passer par chez moi pour me changer. En Jamaïque il est impensable de ne pas faire attention à son look lors de ces soirées. Même lorsqu'on est pauvre et qu'on vit dans un ghetto, il faut être flashy et bien saper, c'est très important.

      Dans l'exposition on montre certains des soundsystems les plus mythiques, pas mal de photos de Beth Lesser, une photographe canadienne qui a beaucoup œuvré dans les années 1980 et qui a retranscrit l'après Marley et les débuts du dancehall, un côté un peu tropicalisé du streetwear américain de cette époque. Mais les peintures de Danny Coxson retranscrivent véritablement l'essence de la rue jamaïcaine selon moi. Il y a aussi un énorme soundsystem dans une salle que le public pourra manipuler. Parce que je pense que pour comprendre cette culture il faut mettre les mains dedans. Il y a aussi la collection de Maxine Walters, qui collectionne les panneaux en bois qui annoncent les soirées dance hall. On les voit parfois comme de simples panneaux très flashy et drôles, mais en réalité ils préservent aussi le patrimoine linguistique de la Jamaïque car l'argot jamaïcain des années 1990 existe à travers ces panneaux. Comme le morceau Every Gyal Mi Want Mi Affi Get ? qui veut dire : « Je peux choper toutes les filles que je veux » et qui a donné son nom à une soirée à la fin des années 1990. Ces choses ont l'air légères et drôles mais elles sont en fait très profondes dans ce qu'elles disent culturellement.

      En quoi l'histoire de la musique jamaïcaine est liée au passé colonial du pays ?
      L'histoire coloniale et l'histoire de l'esclavage sont encore très présentes dans les musiques d'aujourd'hui et dans la société jamaïcaine. Cette blessure n'est pas tout à fait refermée et les artistes y font constamment référence. Depuis le 17ème siècle et les premières religions associées à des rituels, des danses et des musiques, cette mémoire de l'esclavage se transmet. Les colonisateurs anglais ont mis un système en place avant de s'en aller et de le laisser se casser la gueule car ils avaient greffé leur système sur un pays tropical qui n'avait rien demandé. Donc la musique et la société jamaïcaines y font constamment référence.

      La musique a été un moyen de contester l'occupation étrangère ?
      Ça a toujours été le cas oui. C'est aussi ce qu'on explique dans l'exposition et c'est pour ça qu'on remonte au 17ème siècle avec les nègres marrons, qui sont des communautés autogérées qui se sont créées quand les esclaves ont fuit dans les collines, quand l'Angleterre a pris l'île à l'Espagne en 1655. Ces communautés sont arrivées à un accord de paix avec les Anglais en 1739, mais cet accord était particulier car en contrepartie de leur autonomie, ils devaient chasser les autres esclaves pour les Anglais. Ces communautés marrons existent toujours et créent leur propre musique. Ils sont dans une tradition d'opposition à tous les systèmes en place depuis le 17ème siècle. Plusieurs mélodies des morceaux de Bob Marley ont été reprises des chants de marrons ou d'esclaves. La même mélodie se transmet de génération en génération, de genre musical en genre musical.

      Tu dirais que la musique jamaïcaine est une forme d'histoire orale ?
      Complètement. C'est une histoire orale car lorsqu'elle a été consignée par écrit ça a souvent été fait par des gens extérieurs à la Jamaïque, certaines personnes ont été glorifiées et ont écrit leur propre légende, notamment Chris Blackwell qui a très bien su faire cela. C'est sans doute aussi pour cela qu'il y a autant de tension entre certains producteurs et chanteurs. C'est une histoire orale donc c'est la parole de l'un contre celle de l'autre. Mais c'est ce qui me captive aussi. Certaines choses ne pourront jamais être démêlées, que ce soit par les historiens, les commissaires ou qui que ce soit. Il n'y a pas que des vérités, mais il y a des vérités. C'est très intéressant d'essayer de naviguer là-dedans.

      Qu'en est-il de la dimension spirituelle et mystique de la musique jamaïcaine ?
      En fait,concernant la spiritualité je pense que la street life est très importante aussi, on en parle trop peu. Il existe une espèce de dichotomie dans la musique jamaïcaine qui est à la fois très urbaine, très ghetto, mais aussi très spirituelle et mystique. Tout cela cohabite et créé cette musique. C'est très violent et très « peace » en même temps, puisque la violence appelle une réaction opposée. La violence politique est impressionnante en Jamaïque, Kingston a le troisième plus grand taux de meurtres par armes à feux au monde. Cette violence cohabite avec le Rastafarisme, qui est une philosophie d'apaisement. Le pays est une somme de choses complètement opposées qui cohabitent et créées une seule et même musique. Pour moi le chanteur Gregory Isaacs est le parfait jamaïcain, c'est à la fois un « rude boy » incroyable, qui est millionnaire mais perd tout son argent car il le distribue à sa communauté, il est très spirituel, très généreux mais en même temps très dur en affaire, je ne sais pas comment expliquer cela mais c'est une somme d'opposés qui se complètent. La Jamaïque est un pays profondément mystique et chrétien au départ. Les rastas, eux, ont une philosophie de vie très pieuse mais aussi très anarchiste, contre le gouvernement et l'Église aussi. Un rasta ne va jamais prier dans une église, les rastas te diront qu'on est chacun notre propre dieu, c'est pour ça qu'il existe cette notion de « I and I », qui veut dire que chacun choisi pour soi-même, au delà des dogmes établis. La Jamaïque est donc un pays très mystique. Les filles qui dansent le dancehall de manière parfois assez provocante sont en réalité très prude, ce n'est que de l'image.

      Est-ce que tu peux me dire ce que tu aimerais que les gens retiennent de cette exposition ?
      J'aimerais qu'ils retiennent de cette expo que la Jamaïque ce n'est pas que Bob Marley. Et que les gens se rendent compte de l'influence de cette île sur le monde. Le twerk est hyper populaire aujourd'hui mais les dancehall queens font ça depuis les années 1990. Miley Cyrus par exemple reprend toutes les poses que font les Jamaïcaines depuis plus de 25 ans. Beaucoup de gens vont se servent en Jamaïque et pillent un peu le patrimoine. Certains rendent hommage mais d'autres se servent simplement.

      Tu penses qu'il y a un problème de réappropriation culturelle ?Tout à fait. Il y a un problème de réappropriation culturelle, c'est la raison pour laquelle
      nous avons absolument voulu travaillé avec beaucoup d'artistes jamaïcains pour cette expo, afin qu'ils viennent eux-mêmes nous raconter leur propre histoire. 

      Scatter devant le studio de King Jammy, 1987 © Beth Lesser.jpg

      Découvrez l'exposition Jamaïca Jamaïca ! De Marley aux deejays, du 04 avril au 13 août à la Philharmonie de Paris. 

      Crédits

      Texte : Micha Barban-Dangerfield

      Photo : Bob Marley dans son studio Tuff Gong, 1978 © Adria…Urban Image

      Rejoignez i-D ! Suivez-nous sur Facebook, sur Twitter et sur Instagram.

      Tags:culture, exposition, jamaïca jamaïca !, de marley aux deejays, sebastien carayol, soundsystem, dub, reggae, dancehall, kingston

      comments powered by Disqus

      Aujourd'hui sur i-D

      Plus d'i-D

      featured on i-D

      encore