Courtesy of Romy Yao

Boylesque : ces hommes qui déshabillent les normes de genre

Longtemps réservé aux femmes, le burlesque se pratique aussi par des hommes qui y trouvent également une forme d’émancipation. Et interrogent autrement le genre, la nudité, et le patriarcat à travers cet art féministe, inclusif et body-positive.

par Anthony Vincent
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23 Juillet 2020, 10:37am

Courtesy of Romy Yao

Sur scène, quand le maître de maison s’en va, le ramoneur venu travailler se retrouve seul. Progressivement, cet archétype de la virilité en béret, t-shirt blanc, salopette et grosses boots façon néo Marlon Brando se trémousse, aguiche le public, tout en se déshabillant de ses vêtements et des codes masculins. “Je pars souvent de clichés virils pour les tourner en dérision de façon inattendue, afin d’interroger les genres et leur construction. La nudité est attendue, la question n’est pas quand est-ce qu’elle va arriver, mais comment”, explique le performer burlesque en question, Thomas Bettinelli.

Pas du striptease, mais de l’effeuillage dans toutes les formes

“Dans un sens, c’est beaucoup plus facile de se faire connaître quand on est un homme car c’est beaucoup plus rare. En même temps, il y a plus de chemin à faire face au public qui peut s’attendre à voir des stripteasers classiques façon Chippendales. C’est justement la différence des performances possibles qui m’a séduit : on peut chanter, danser, jouer la comédie ou un drame, tant qu’on s’effeuille,” poursuit l’ancien danseur classique et patineur de 39 ans qui fait désormais partie de la SCEP : Société Communautaire des Effeuilleurs Parisiens.

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Courtesy of Romy Yao

À la fin du XIXe siècle, quand les États-Unis exportent sous le nom de “Burlesque” l’esprit des cabarets parisiens, l’effeuillage théâtralisé se pique de codes du cirque et connaît son âge d’or dans les années 1940 avant de disparaître dans les années 1970. Mais cet art renaît dans les années 1990, avec toujours des femmes sur scène, mais désormais aussi aux manettes. Résolument féministe, le New Burlesque rend ainsi la mise en scène et à nu de tous les types de corps politiques.

Bousculer les normes de genre depuis un point de vue d’homme

Alors que le grand public est habitué aux femmes dénudées, objectifiées, ou même à les voir jouer avec le male gaze pour le subvertir et s’en émanciper, les choses sont différentes vis-à-vis des hommes. “C’est comme si la nudité masculine ne pouvait être érotisée qu’à travers une démonstration de puissance. Sinon, elle est perçue comme dégradante. L’expression “boylesque” rappelle que le performer est un homme, dans un art créé par et pour les femmes au départ. Ce n’est pas un appel à ce qu’on nous prête plus d'attention qu’aux femmes, mais plutôt souligner qu’on veut aussi jouer des stéréotypes pour mieux les déjouer”, analyse Thomas Bettinelli.

Questionner la binarité des genres, c’est également l’un des effets des performances de Christopher Olwage : “Hors scène, je suis un homme gay cisgenre. Sur scène, je deviens Chris Oh!, à la fois tout et rien, un trouble dans le genre qui brouille les normes. J’adore challenger le statu quo et explorer les zones de la danse que je n’avais pas le droit de pratiquer quand j’étais danseur traditionnel. Si je veux être sur les pointes, en tutu, tout en étant très musclé, je peux. Le burlesque fournit une scène qui permet à tous les individus de se représenter comme ils veulent être perçus. Le public ressent cette authenticité et y répond par de l’acceptation et même de la reconnaissance.”

Le boylesque comme le burlesque, résolument body-positive

Le draglesque est encore une autre sous-forme du burlesque dont s’empare certains hommes, comme Loïc, alias La Big Bertha sur scène : “Je faisais du drag avant de me mettre au burlesque. La rencontre de ses deux univers a permis à mon personnage de devenir encore plus militant : une drag queen, avec une barbe, qui s’effeuille et assume ses formes.” En plus de l’émanciper des normes de genre, cet art body-positive par essence l’aide aussi à mieux assumer son corps : “Avant le burlesque, il m’était impossible d'enlever ne serait-ce que mon t-shirt et j’osais à peine aller en soirées gays. Comme les femmes qui subissent les diktats du corps parfait, les gays aussi connaissent des injonctions : il faut être musclé, abdos et pecs saillants. J’étais en conflit permanent avec mon physique, mais le drag et le burlesque m’ont aidé à en faire une force et dépasser tout ça.”

Chris confirme cette acceptation de toutes les morphologies : “Le boylesque est diversifié, inclusif, et prend autant de formes qu’il existe de performers. Je viens du milieu de la danse traditionnelle où votre poids et votre corps sont constamment scrutés et où l’on vous enjoint à correspondre à un standard. Si vous devenez trop gros ou trop mince, les répercussions négatives surgissent rapidement. C’est l’inverse pour le burlesque qui est vraiment body-positive : on vous accepte tel que vous êtes et souhaitez vous présenter : une diva, une rockstar, une divinité sexy, un homme, une femme, une personne non-binaire, maigrichonne ou voluptueuse. Le burlesque célèbre votre individualité.”

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Courtesy of Romy Yao

Une catharsis émancipatrice pour le public aussi

“Le burlesque démontre que le corps n’est ni honteux, ni choquant, même nu. L'interactivité avec le public, invité à encourager les artistes tout au long des performances, est crucial pour créer cette bulle de bienveillance”, développe Thomas. Chris confirme le pouvoir de l’échange scénique entre les artistes et le public : “On donne tellement pour nos performances et la liberté d’expression : nos émotions, nos histoires, nos traumas et nos victoires. À tel point que l’expérience de la scène crée une forme de catharsis. L’imaginaire collectif sous-estime souvent la quantité d’investissement personnel, de travail, d’argent, de temps, de créativité pour cet art.”

Féministes, inclusifs, body-positive et émancipateurs, le burlesque et son pendant le boylesque semblent réunir tous les ingrédients pour exploser. “Pourtant, je ne crois pas que le burlesque devienne davantage tendance et pratiqué. Il restera toujours un art de niche. En revanche, c’est sûrement plus connu qu’avant, et de plus en plus d’hommes constatent qu’ils y seraient les bienvenus”, observe Chris. “Dita Von Teese ainsi que le succès du film “Tournée” de Mathieu Amalric, reconnu à Cannes et aux César en 2010-2011 ont participé à populariser le burlesque en France. Mais pas au point de créer un avant/après”, complète Thomas. Avant de conclure : “Depuis #MeToo, la société semble mieux prendre la mesure politique des valeurs défendues par le burlesque, contre les discriminations basées sur les genres, les sexualités, les races, les origines sociales et les morphologies.”

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