À Londres, Burberry fait son grand retour sur les catwalks

La collection mixte AW22 de Riccardo Tisci explorait ce qu’est « l’identité britannique » à une époque où celle-ci se trouve profondément fragmentée.

par Osman Ahmed
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14 Mars 2022, 5:40pm

« Parmi les collections que j’ai créées jusqu’à présent, c’est sans doute à la fois la plus Burberry et la plus personnelle d’entre toutes », affirmait Riccardo Tisci à l’issue de son premier défilé Burberry « en présentiel » depuis que vous-savez-quoi a déferlé sur la planète. Près d’un mois après l’ouverture de la Fashion Week de Londres, les regards se sont à nouveau tournés vers la capitale anglaise grâce à la marque so British. Son défilé se tenait au Westminster Central Hall, église et espace polyvalent juste en face du parlement britannique où sont élaborées les lois — également le lieu de manifestations quasi quotidiennes. Les mannequins s’y frayaient un chemin à travers la foule compacte d’invité·e·s, dans une pénombre où retentissaient les voix d’un grand chœur et les instruments d’un énorme orchestre, tandis qu’un immense orgue servait de décor. C’était sombre, c’était même gothique, c’était imperceptiblement ecclésiastique : c’était évidemment sorti du cerveau de Riccardo Tisci. Les top-modèles les plus célèbres au monde frôlaient les membres de l’assistance lorsqu’elles accédaient au catwalk en forme de table dressée pour le dîner, couverte de porcelaine fine et de verres en cristal. Vous imaginez la scène… Et d’autant mieux si vous vous rappelez combien la vision de Riccardo pour Burburry s’enracine dans une juxtaposition constante de différentes classes sociales, cultures et contre-cultures : du raffiné au populaire, de l’obscurité à la lumière, et vice versa. Ajoutez à tout cela la levée des restrictions (masques et distanciation sociale) en Angleterre en février, et ce défilé-événement semblait annoncer le retour des grandes fêtes et célébrations — même si elles se sont faites attendre plus longtemps qu’on ne l’espérait.

La collection en elle-même marquait l’intérêt renouvelé de Riccardo pour l’identité britannique, à une époque où celle-ci n’a jamais été aussi morcelée et difficile à cerner. Même les Britanniques elleux-mêmes ne savent pas vraiment ce que la notion recouvre, alors imaginez ce qu’en pense le reste du globe ! Pour le créateur italien, c’est l’objet d’une réflexion qu’il mène depuis son arrivée aux commandes de la marque : en quoi la Grande-Bretagne est-elle grande ? Bien sûr, les réponses qu’il apporte sont largement idéalisées, mais dans un contexte où le patriotisme britannique est mis à mal comme jamais, elles font figure de contrepoint salutaire et radical à des conceptions politiques ou culturelles de l’identité britannique qui semblent obsolètes voire rances. Pour Riccardo, cela consistait en « un pot-pourri d’images et d’émotions, restitué comme un tout avec beaucoup d’audace », comme il le déclarait en coulisses. C’est-à-dire la rencontre des punks et des duchesses, des écoles pleines d’uniformes et des coins de rue tenus par des chavs en survêtement-casquette, de la diversité des quartiers londoniens et de l’homogénéité du monde rural. C’est vrai que la collection a parfois l’air d’une boutique de souvenirs pour touristes remplie de clichés, mais elle s’affirme en fin de compte plus inclusive et plus ouverte aux nouvelles générations, élargissant l’identité britannique au-delà de ses traditions désuètes, ses divisions sociales, ses excentricités plus ou moins ridicules. Une interprétation bien plus contemporaine qui reflète la dimension multiculturelle du Royaume-Uni d’aujourd’hui, unique en son genre, et dépasse ce côté affecté qu’on associe habituellement aux Britanniques. Rappelons-le à celleux qui n’en auraient pas ou plus conscience : bien avant qu’on s’en gargarise, Riccardo a été un pionnier de cette fameuse diversité, dans son choix de mannequins comme dans ses créations.

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Revenons au défilé, divisé en deux parties : la mode masculine précédait la mode féminine. Côté hommes, ce fut d’abord une abondance d’uniformes d’écolier·ère·s, puis de pièces formelles, sombres et rigoureuses, mais portées avec des chemises à capuche et des casquettes de sport. On sortit ensuite affronter l’extérieur avec des sweats à capuche ajourés, des vestes d’aviation, des trenchs en cuir — et il y avait plus robuste encore : un mannequin s’avança à pas lourds, vêtu d’une tenue 100 % cuir évoquant l’atelier d’un humble soudeur ou autre artisan, ou peut-être plutôt un club gay underground. Enfin, de très larges ceintures de smoking délaissaient leur habituelle soie pour de la peau retournée et du shearling, et se plaçaient non pas à la taille mais à la poitrine, apportant une touche subtilement féminine — de même, de longues jupes traînant au sol déclinaient leurs différents tissus en contrepoint d’une avalanche de manteaux et autres vêtements de pluie. Signalons aussi ce pantalon chino taille haute qui arrivait en fait jusqu’à la poitrine, au bouton défait mais à l’effet corset.

Peut-être cela correspond-il à une pratique obscure de telle ou telle culture de niche ? En tous cas, voilà le genre de détails qui montrait combien Riccardo Tisci a su capturer l’humour et la folie douce des modeux britanniques excentriques. Pas mal pour un Italien.

Côté femmes, le créateur semblait avoir plongé l’offre de Burburry dans un grand bain de glamour énergisant — peut-être une conséquence de la récente collaboration de la marque avec Supreme. Y figuraient plus que jamais des tenues de soirée, rappel des deux ou trois talents acquis par Riccardo lorsqu’il travaillait aux côtés des petites mains de la haute couture à Paris. Les trenchs se transformaient en robes de bal à bustier, les chemises de smoking se couvraient de milliers de strass, les grandes robes de soirée répandaient avec emphase leurs plumes jusqu’au sol. Ces extravagances détonnaient parmi de multiples manteaux longs, motifs à carreaux et vêtements casual, par exemple des ensembles pull-cardigan d’un rose adorable, des jupes plissées à gros pois, des vestes militaires en velours ciré. Autant de pièces issues d’une garde-robe campagnarde mais soignée qu’on a déjà vue souvent représentée cette saison lors d’autres défilés : les créateur·rice·s se sont passionné·e·s pour cette femme de la campagne qui n’a peur ni de la boue ni de monter à cheval.

« Quand j’ai rejoins Burberry, la marque avait déjà fait des choses incroyables, parce que c’est l’une des plus anciennes maisons de mode du monde », expliquait Riccardo. « Mais tout tournait autour de nos grands classiques : le trench, le grand manteau-cape, le blouson Harrington, les motifs à carreaux. Pourtant, les gens veulent aussi porter d’autre choses dans leur vie de tous les jours — tout comme les gens veulent aussi autre chose qu’une veste noire et blanche quand iels vont chez Chanel ! » Il a fallu un peu de temps pour y arriver, mais ce défilé exprimait bien une telle prise de conscience, qui était loin d’aller de soi dans une maison comme Burberry. Le créateur mène la charge avec une certaine assurance, et ses silhouettes semblaient animées par cette mission renouvelée, attentives à l’actuelle évolution rapide et radicale des tendances. Car beaucoup de choses vues sur les catwalks sont décidément déjà démodées, pour n’avoir pas su accompagner les transformations radicales de nos modes de vie : dans le grand jeu de la mode, « le Covid a complètement changé la donne », comme le disait avec lucidité Riccardo Tisci.

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