Courtesy of Sophie Bramly

En plein Bronx, Sophie Bramly a photographié la naissance du hip-hop

Dans un livre essentiel, la photographe Sophie Bramly ouvre ses cartons à merveilles remplis de clichés des pionniers de la scène hip-hop.

par Patrick Thévenin
|
26 Novembre 2021, 3:52pm

Courtesy of Sophie Bramly

Jeune française et photographe, Sophie Bramly lors d'un séjour à New York découvre par hasard la scène hip-hop naissante. Son organisation - ses QG, ses figures phares, et son univers de rue entre rappeurs, graffitis, breakers et DJ's - qu'elle décide de photographier sans vraiment savoir, à l'époque, que ses photos vaudront de l'or des décennies plus tard. Ensuite, passée par l'émission culte H.I.P.H.O.P présentée par Sidney, puis MTV Europe dont elle participe à la création et où elle anime Yo ! MTV RAPS, rendez-vous mondial du hip-hop, elle a depuis plongée dans la naissance de l’internet, puis l'essor du renouveau féministe et l'univers du documentaire. A l'occasion de l'exposition "Hip-Hop 360 (Gloire à l'art de rue)" qui ouvre le 17 décembre prochain à la Philharmonie et où plusieurs de ses clichés sont exposés, Sophie Bramly a fouillé ses archives et retrouvé des photos rares de sa période new yorkaise, qu'elle publie dans "Yo ! The Early Days of Hip Hop - 1982 - 1984", un beau livre où on retrouve les figures ancestrales du mouvement (Fab Five Freddy, Futura, les Beastie Boys, Run DMC…) mais aussi toute la scène débutante et le New York paupérisé de l'époque. Des photos qui témoignent d'un séisme culturel débutant, le rap, que rien ne laissait penser qu'il allait envahir le monde.

Comment t'es-tu retrouvée à photographier la scène hip-hop new yorkaise naissante ?

Sophie Bramly : Par le hasard le plus total ! J'étais dans une soirée dans une boite de nuit quelque part vers Union Square et je tombe sur la bande des danseurs des New York City Breakers ou des Rock Steady Crew, je ne me souviens plus bien, et j'ai tout de suite été fascinée par leur manière de danser. Je ne comprenais pas du tout ce que je voyais, ça me paraissait totalement fou, et pourtant j'avais déjà entendu du rap puisque Sugarhill Gang ("Rapper's Delight") ou Afrika Bambaataa ("Planet Rock") avaient déjà balancé leurs tubes mais ça ne m'avait pas interpellé plus que ça. En fait c'est la danse qui m'a rendu dingue et qui m'a fait pénétrer ce mouvement petit à petit.

The rapper B-Side, Amad Henderson (member of Shango and co-founder of the Zulu Nation) & Bam, in the street in front of Greene Street Recordings.jpg
​Courtesy of Sophie Bramly

Pourquoi choisis-tu de les photographier ?

C'est venu assez progressivement, d'abord il faut le temps d'entrer à l'intérieur de cette culture, de connaître les gens qui la composent, de voir comment elle fonctionne. Et puis je n'avais pas beaucoup d'argent à l'époque, la photographie numérique coûtait cher, mais surtout ces photos n'intéressaient personne. Je suis arrivé à New York en 1981 et j'y suis restée jusqu'en 1984, et ce qui m'a le plus intriguée en tant que petite française c'est à quel point ce pays était raciste, y compris la ville de New York, alors que je pensais le clivage réglé depuis longtemps. Il y avait autour de cette culture des ghettos une défiance incroyable, même de la part de Noirs qui cherchaient à s'embourgeoiser et fustigeaient cette culture.

Quand tu débarques à New York, la scène hip-hop est déjà importante ?

Elle était très bien constituée car tout avait commencé dans les années 70's de manière absolument non commerciale. Les graffeurs égayaient des quartiers absolument sordides avec leurs peintures, les block-parties étaient juste de grosses fêtes de quartier où tout le voisinage se marrait, écoutait de la musique et dansait, et le rap venait se coller là-dessus. Je pense que pendant quasiment une vingtaine d'années personne n'a pensé pouvoir se faire de l'argent avec le hip-hop. Il a fallu, petit à petit, que la scène grossisse de l'intérieur et que les acteurs du mouvement réalisent qu'ils pouvaient faire carrière. Quand Russel Simmons monte le label Def Jam, il créé aussi une boite de management et devient tourneur, il comprend très vite qu'il faut gérer le maximum d'aspects du business, mais aussi pénétrer le marché blanc pour développer le succès du rap.

Qu'est-ce qui t'excitait dans le mouvement ?

Surtout l'énergie qui s'en dégageait, c'était physique et il y avait une part d'interdit, et puis, rappelons quand même qu'il n'y avait jamais vraiment eu de culture noire en Occident et là depuis 40 ans il existe cette pelote qui continue de se dévider et avec laquelle la culture blanche a toujours plus ou moins de mal, même si les choses s'arrangent. Ce qui est fascinant c'est que le hip-hop ce n'est jamais la même musique, vu que ça ne fait qu'emprunter et recycler en usant les progrès de la technologie, que ça se renouvelle sans cesse, que c'est toujours majoritairement le fait de gens issus des quartiers défavorisés et généralement d'une couleur de peau un peu plus foncée. C'est toujours vu comme un truc de racailles même s'ils sont millionnaires, que les médias et la mode fricotent avec eux dans certaines limites, il existe toujours une certaine défiance à leur égard dans le sens où on ne leur attribue pas la même valeur que les autres. C'est très choquant mais c'est aussi ce qui garantit la survie du hip-hop pendant un moment encore. C'est l'expression du racisme évidemment, mais pas seulement, c'est aussi la différence culturelle, c'est à dire que si tu es dans le rap, tu ne manges pas les mêmes choses, tu ne t'habilles pas pareil, tu n'as pas le même vocabulaire, tu as ta propre culture qui n'est évidemment pas la même que tout le monde.

Futura with his ghetto blaster on the move.jpg
​Courtesy of Sophie Bramly

La scène se retrouvait où ?

A Manhattan ça a commencé au Pyramid et au Negril qui étaient deux minuscules clubs, ensuite une certaine Lady Blue a eu l'idée de louer une salle de roller skate appelée le Roxy. Au début ce n'était que le vendredi et comme la salle était immense elle l'avait séparée en deux avec un immense tissu recouvert de graffs. Mais rapidement le succès et la fréquentation étaient tels que ça ouvrait les vendredis et samedis soir et qu'il n'y avait plus besoin de couper la salle en deux. 

Tu imaginais à l'époque que le hip-hop allait devenir aussi mainstream ?

Pas du tout. Quand une culture est là depuis quelques années et qu'elle a toujours du mal à passer le coin de la rue tu ne peux pas penser qu'un jour elle envahira la planète, mais en même temps je me dis que si tout le monde continuait c'est que, intuitivement, on savait que ça allait finir par aboutir sur quelque chose. Il faut se souvenir que c'étaient des gosses à l'époque, ils habitaient tous chez leurs parents, leur rapport à l'argent n'était pas du tout le même qu'aujourd'hui. Et souvent, plutôt que d'être payés avec un chèque, ils préféraient se faire offrir par leur maison de disques le même blouson que Michael Jackson. Pour eux c'était comme de l'argent de poche ! Roxanne Shanté, par exemple, avait 14 ans quand elle a eu son premier tube et qu'est-ce qu'elle fait en premier ? Elle s'est acheté une Cadillac alors qu'elle n'avait pas son permis de conduire. C'est tellement génial de sa part, j'adore toute la folie du hip-hop, cette démesure, un peu comme des gens qui viennent de gagner le gros lot au Loto.

La manière de s'habiller était déjà importante ?

Ah mais dès le début ! Au départ c'était très bricolé car ils n'avaient pas les moyens, mais les looks étaient tellement géniaux et je m'accroche une queue de renard et je porte un bracelet clouté… Ils me piquaient mes bijoux, j'ai retrouvé une photo de Fab Five Freddy quand il habitait chez moi à Paris, il avait emprunté une petite écharpe en vison de ma mère et la portait autour du cou avec une veste qu'il avait acheté à un pompier en Allemagne.

Les liaisons entre le hip-hop et la mode ne sont donc pas récentes ?

Ah mais pas du tout, mais surtout le look était essentiel car ça faisait partie de l'ensemble de la culture hip-hop c'est-à-dire sauver les apparences à tout prix comme une méthode Coué. Genre, tu t'imagines parce que tu portes trois queues de renard ou que t'as fait un graff magnifique sur un bâtiment délabré que ça te sort de ta condition sociale. Ce système-là, que les gens aiment ou pas le rap, a été adopté par tout le monde. Les gens ne passeraient pas autant de temps sur Instagram à se raconter une vie merveilleuse sans l'influence du rap, du moins je ne le crois pas. Et les marques qui ont longtemps conspués les rappeurs parce qu'ils portaient des joggings ou de faux Vuitton ou Gucci, allant jusqu'à leur faire procès sur procès, leur mangent aujourd'hui dans la main, récupèrent tous leurs codes vestimentaires et les utilisent comme égéries. Ils ont complètement révolutionné la mode et ils le savent très bien comme ils savent que la mode vient de la rue et que la rue c'est le style.

Tu vois comment l'évolution du hip-hop en 40 ans ?

Avec un plaisir immense, mais plus du côté des femmes car non seulement elles étaient très peu à l'époque, mais elles s'effaçaient devant les hommes. Elles étaient en jogging beige fermé jusqu'au dernier bouton, invisibilisées par rapport aux mecs. On les voyait en soirées mais en bande, à part comme de gentilles filles sages. J'en ai très peu photographié car elles m'intéressaient peu mais au fil des années elles ont vraiment réutilisé la misogynie des 90's pour en faire un instrument de pouvoir, en détournant les codes sexuels pas pour être un objet mais pour dire : "C'est à moi et prends ça dans ta gueule !" Ensuite, plein de rappeuses géniales sont arrivées comme Foxy Brown, Lil'Kim, Nicki Minaj ou Cardi B qui à chaque fois rivalisaient en audaces de toutes sortes. J'ai aussi trouvé génial que la communauté queer réussisse non seulement à mettre les pieds officiellement dans cette culture mais parvienne aussi à faire basculer les codes de virilité du hip-hop. Aujourd'hui tu as plein de rappeurs très virils en apparence mais dont la musique et les paroles sont très tendres d'une certaine manière, je pense à ASAP Rocky par exemple. Je trouve ça très intelligent et puissant d'avoir su évoluer avec les mutations de la société et ça a considérablement enrichi le hip-hop. Je disais tout à l'heure que si le rap est toujours aussi fort c'est qu'il est toujours perçu comme une culture dont il faut savoir garder ses distances, mais c’est aussi parce qu'il a aussi une capacité de régénération incroyable et que l'influence des femmes et de la communauté queer a beaucoup œuvré. De plus en plus de rappeuses ont pris leurs aises dans le hip-hop et par les mots qu'elles utilisent, la manière dont elles s'habillent ou dansent, elles ont changé la représentation du corps des femmes et de leur sexualité. C'est assez hallucinant ce qu'elles peuvent raconter sur le cul, c'est comme si tu assistais à un film porno et c'est très puissant car si tu regardes ailleurs, ailleurs dans la pop, où voit-on des femmes prendre à bras le corps le sujet de la sexualité féminine ? nulle part !

Sophie Bramly : "Yo ! The Early Days of Hip-Hop 1982 - 1984" (Soul Jazz Books/Interart)

 
Tagged:
Hip-Hop
bronx
sophie bramly