Courtesy of Fabien Montique

Le monde de demain appartient à Théo Christine

Alors que Suprêmes s'apprête à sortir sur les écrans des cinémas français, i-D est allé à la rencontre de Théo Christine, l’interprète de JoeyStarr, avec qui il partage une forme d'intensité brute.

par Maxime Delcourt
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23 Novembre 2021, 3:49pm

Courtesy of Fabien Montique

« Je veux que ce soit mes personnages qui marquent les films dans lesquels je joue. Pas moi ». Lorsqu’il prononce ces mots, Théo Christine a le sourire de celui qui sait que l’avenir joue pour lui. À seulement 25 ans, son C.V. en atteste : après une performance remarquée dans Garçon chiffon, tout en malice et sensibilité, un rôle récurrent dans une série teenage (SKAM) et une présence dans une séduisante production Netflix (Comment je suis devenu super-héros), le Français est aujourd’hui à l’affiche de Suprêmes, le biopic de NTM, dans lequel il interprète un jeune JoeyStarr fougueux et instable. Grâce au film d’Audrey Estrougo, il a monté les marches à Cannes, multiplié les interviews et sent bien que les propositions affleurent ces derniers mois. Avec, comme souvent, les contraintes qui y sont liées : « J’ai à la fois envie de rester en retrait et de défendre le film dans lequel je joue. C’est là tout le paradoxe, même si, personnellement, j’aimerais que les gens ne me connaissent que pour mon travail, qu’ils en sachent le moins possible sur ma vie quotidienne ».

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Chemise et chapeau en denim, Gucci.

Au moment d’évoquer son adolescence, plutôt que de revenir une énième fois sur ses rêves de surf ou d’analyser concrètement une enfance passée entre la Martinique et la Vendée, Théo Christine préfère ainsi parler des films qui ont marqué sa cinéphilie (Attrape-moi si tu peux et À la recherche du bonheur), de son caractère déterminé et de sa recherche constante de liberté, comme s’il s’agissait pour lui d’avancer sans planifier davantage le reste de son existence, comme s’il n’entretenait avec la routine que des rapports lointains et laissait à son corps, ses envies et ses désirs la liberté du scénario. « Dans le surf, les voyages ou le cinéma, ce qui me plaît, c’est ce sentiment de liberté. C’est aussi pour ça que je me suis plu à vivre en Martinique et en Vendée : dans les deux cas, il y a la mer, les côtes, quelque chose de très léger et de très libre. »

De ces terres vierges de présence humaine à Paris, une ville où le béton cache le ciel, il a donc fallu s’adapter. Les premiers mois ont été délicats, les doutes réguliers, et les premières leçons du cours Florent plutôt brutales. « On est alors en 2015 et c’est la première fois que je vis en ville, rembobine-t-il. Ça m’a ouvert à un tas de cultures, mais c’était aussi pour moi les premiers pas dans un secteur que je ne connaissais pas et que je n’étais pas sûr d’apprécier. Je doutais beaucoup… Puis, il y a un déclic : un jour, j’arrive au théâtre et je constate qu’un de mes profs a donné mon rôle à un autre acteur, sous prétexte que j’avais été malade et que je n’avais pas pu venir au cours précédent. D’après lui, même souffrant, j’aurais dû me présenter aux répétitions… Plutôt que de me braquer, j’ai redoublé d’efforts et lu tous les bouquins (trois par semaine) dans l’idée de prouver ce que je valais. »

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Chemise et chapeau en denim, Gucci.

Théo Christine a beau avoir le sentiment d’avoir fait du bon travail, interprétant Shakespeare et puisant l'inspiration dans Narcisse Pelletier ou L'aventure sauvage, les premières auditions sont difficiles. Trouver un projet nécessite de nombreuses recherches, des contacts et une certaine patience en attendant que la roue tourne. Avec tout ce que cela comporte de déceptions. « À un moment, j’ai même proposé à mon meilleur ami de le payer 50 balles par semaine pour qu’il soit mon agent et me trouve des castings. Sauf que ça ne se passe pas comme ça… ». À la place, Théo Christine apprend des plus grands : « Marlon Brando disait qu’il s’asseyait sur un banc et observait les gens. Avec le temps, je suis devenu moi aussi très observateur. »

Il s’agit pourtant moins d’imiter l’autre - un principe cher aux adeptes de la méthode Actors studio - que d’en comprendre sa psychée, ses émotions, son histoire, etc. « Lorsque je suis choisi pour un film, ça devient illico une priorité : je regarde des documentaires, je lis des ouvrages en lien avec le sujet, un peu comme si je voyais ce rôle comme la possibilité de s’ouvrir sur un nouveau monde, la chance d’aller vers un univers qui n’est pas le mien. » On lui demande alors si ses cours de comédie musicale ont pu lui être bénéfique sur le tournage de Suprêmes, et sa réponse fuse : « Non, pas directement. La vérité, c’est que je n’aime pas trop les comédies musicales. En première année, au cours Florent, j’étais simplement affamé : on m’avait dit que les anglais savaient jouer et chanter, je voulais faire de même. Je me suis retrouvé dans une classe de trente élèves avec beaucoup de gens très doués. Mon niveau était très gênant, mais ça a au moins eu le mérite de me désinhiber de la scène, de m’apprendre à ne plus avoir peur. »

Sur Suprêmes, Théo Christine, qui s'est volontairement éloigné de son père pendant le tournage afin de saisir au mieux la relation explosive qu'entretient JoeyStarr avec son géniteur, dit n’avoir ressenti la pression qu’une fois : lorsque Kool Shen et JoeyStarr sont venus assister aux répétitions d’un concert. Le fait de rapper face caméra n’a-t-il pas été intimident ? Non. Incarner un artiste encore vivant ? Il faut croire que non également : « Je ne suis pas quelqu’un de stressé par nature, et Joey a été très disponible pendant le tournage, raconte-t-il, avec le ton de ceux qui n’ont d’autre langage que le franc-parler. Surtout, on a bossé pendant près de trois ans sur Suprêmes : ça laisse le temps de bien faire les choses, d’entrer dans la peau d’un personnage et d’amener une véracité que l’on ne retrouve pas ou plus difficilement au sein des grosses productions. »

Dans Suprêmes, tout a été calibré pour exciter le fan de NTM, mais aussi pour dépasser le sujet initial et questionner la représentation des jeunes de banlieue. C'est même là le grand intérêt du film d'Audrey Estrougo (raconter la vision noircie et stéréotypée qu'ont les institutions publiques des cités), au sein duquel Théo Christine brille par son regard intense, son charisme qui masque quelque chose de bouleversant et sa faculté à traduire les multiples nuances d’un artiste complexe. À coup sûr, il tient là son premier grand succès public, même si lui ne semble pas trop savoir comment gérer ce nouveau statut : « À Cannes, lorsque j’ai pris conscience que Spike Lee dormait dans le même hôtel que nous et que Sean Penn n’était pas loin, je me suis dit pour la première fois que j’étais arrivé dans un milieu où tout peut se passer. Malgré tout, je préfère rester cet acteur que l’on ne voit que dans un ou deux films par an plutôt que d’être partout et de ne rien sélectionner. »

Suprêmes d’Audrey Estrougo, au cinéma le 24 Novembre 2021.

Crédits

Photographe Fabien Montique

Styliste Dan Sablon

Directrice Editoriale Claire Thomson-Jonville

Cheveux et maquillage Sacha Massimbo

Mouvements Pierre Podevyn

Assistant lumière Philip Skoczkowski

Assistante styliste Clara Viano

Production Kim Nigay

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