Stephan Zaubitzer à la recherche des cinémas perdus

Photographe documentaire, Stephan Zaubitzer compile les anciennes salles de cinéma donnant à voir une période bénie et oubliée où le 7ème art vivait son âge d’or.

par Patrick Thévenin
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28 Décembre 2021, 2:18pm

La passion du photographe Stephan Zaubitzer pour les salles de cinéma anciennes, qu’elles soient toujours en activité, reconverties ou abandonnées, est née en 2003 lors d’un reportage qu’il effectuait sur la rébellion en Côte d’Ivoire à Bouaké. « En repartant je me suis arrêté à Ouagadougou chez un ami, se souvient-il, et c’est dans l’attente d’un avion de retour, j’avais une bonne semaine devant moi, que j’ai commencé à photographier les salles en plein air de la capitale du Burkina Faso. À l’époque j’étais encore photo journaliste donc je travaillais au 6/7 moyen format et pas encore à la chambre comme par la suite. »

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​Courtesy of Stephan Zaubitzer

Les cinémas de plein air de Ouagadougou comme déclic

Dans les années 90’s, Stephan Zaubitzer, des études d’histoire en poche, voulait devenir journaliste, mais il s’est vite rendu compte que les journalistes allaient peu sur le terrain et a donc choisi de se servir de la photo pour documenter ses reportages. Photographe qui verse à ses débuts dans le social, il publie sa première série, un reportage sur la rue Arsène Houssaye, une vieille rue de l’immigration à Gennevilliers, ses habitants et ses habitués, dans l’Autre Journal, un magazine fondé par le fantastique Michel Butel, un ovni qui ne ressemble à aucun autre à ce jour. Mais rapidement l’artiste se lasse, cherche un sens à ses reportages en même temps que la crise de la presse avec l’arrivée d’internet se précise. Son travail sur les cinémas de plein air de Ouagadougou, pour lequel il obtient le prestigieux prix du World Press Photo en 2004, est le déclic et Stephan Zaubitzer se met à courir le monde en quête de salles de cinéma appartenant à un âge d’or révolu. Des lieux mythiques balayés par les progrès de la technologie, l’avènement des salles multiplex et la concurrence du petit écran. Tout en changeant radicalement de technique photographique, adoptant une chambre grand format, un dispositif lourd et contraignant, loin des rafales de clichés des appareils numériques, un procédé qu’il considère comme plus adapté pour rendre hommage à l’architecture, souvent grandiose et délirante, de ces salles en voie de disparition. Avec son projet Cinés Monde il parcourt la planète, des États-Unis à l’Égypte en passant par l'Inde et l’Angleterre, photographie d’abord l’intérieur des salles avant d’élargir son propos à l’environnement urbain de ces cinémas en shootant leurs façades et les replaçant dans leur contexte urbain.

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​Courtesy of Stephan Zaubitzer

Du Liban à l’Algérie en passant par l’Égypte

Si au départ, enivré par cette “mission“ de sauvetage du patrimoine cinématographique en voie de disparition, Stephan Zaubitzer a photographié des salles tout autour du monde, il se rend compte rapidement qu’il manque un fil rouge à son propos, un fil conducteur qu’il va trouver en se concentrant sur les pays du pourtour méditerranéen, s’installant plus d’un mois dans les villes concernées, étudiant avec minutie les lieux, réfléchissant à la meilleure manière de rendre compte de la majestuosité de ces salles de cinéma ou de donner à voir son devenir au fil des années. « On va dire, explique-t-il, que la doyenne mondiale des salles de cinéma est à la Ciotat. C’est l’Eden Cinéma, fondé par les frères Lumière, devenue mythique au fil du temps et qui, après rénovation, est toujours en activité et dont la façade regarde vers la Méditerranée. Très vite les frères Lumière ont traversé la mer pour montrer leur invention mais aussi tourner des films de l’autre côté de la rive. Ce qui m’intéressait c’était de documenter comment les cinémas se sont rapidement multipliés, de montrer comment une invention peut rapidement se disséminer autour du monde. Les salles que j’ai photographiées, et qui constituent la base du livre, sont pour la plupart issues de la colonisation, d'une période de domination donc. Mais à l’indépendance les populations locales se sont réappropriées ces lieux, les ont conservés, rénovés ou transformés et, ce qui est assez magique, c’est que souvent des quartiers entiers se sont construit autour de ces salles, que ces cinémas ont souvent donné leur nom au quartier et qu’aujourd’hui s’ils n’existent plus le quartier où ils ont été construits a gardé leur nom ! »

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​Courtesy of Stephan Zaubitzer

Une archéologie du présent

Ce qui frappe immédiatement quand on feuillette le livre Cinés Méditerranée c’est la beauté saisissante des images capturées, l’extrême minutie qui s’en dégage, cette forme de grandiloquence qui s’en dégage. De l’angle de vue aux choix des couleurs, de la gestion des contrastes aux décors extérieurs, des styles architecturaux qui s’accumulent (entre baroque, art nouveau, rococo, art déco et kitch) aux tics de décoration (comme cette passion un temps pour les motifs évoquant l’Égypte ancienne), bref à l’amour débordant du photographe pour son sujet. Mais la force du livre tient surtout à cette accumulation en forme d’inventaire poétique. « On me demande souvent quel est mon cinéma préféré parmi tous ceux que j’ai photographié, déclare Stephan, mais ça change sans arrêt alors je dirais que j’ai énormément de tendresse pour le Camera qui se trouve à Meknès au Maroc. Mais ce que je trouve intéressant dans ce travail c’est l’idée d’inventaire, pour moi une image isolée des autres n’a que peu d’intérêt, ce qui est important c’est l’idée de série et de répétition. » Livre astucieux, écrit en arabe et en français et qui se lit dans les deux sens de lecture, Cinés Méditerranée s’inscrit dans une toute une série de livres sortis ces dernières années souvent signés de jeunes photographes (sur les skate-parks abandonnés, sur les discothèques cheap de province, sur les clubs de striptease aux États-Unis, etc.) qui témoignent de la volonté mélancolique de conserver les traces d’une histoire architecturale récente, aussi rapidement oubliée ou détruite qu’elle a été inaugurée à grande pompe, comme le reflet de la futilité de notre monde moderne, qui rase et recommence, laissant fuir un passé précieux. « Je ne sais pas si qualifier cette démarche de nostalgique est le bon terme, précise Stephan, cette volonté d’inventorier ne date pas d’aujourd’hui c’est une des missions de la photographie depuis ses débuts. Puisque tout va disparaître, les choses comme les hommes, la photo peut, peut-être, nous aider à sauver l’existence de toutes ces choses. Eugène Atget, un des premiers photographes, a photographier Paris avant que Haussmann remodèle complètement la capitale. Il est important de garder une mémoire de ce qui nous a précédé. Et si ces photos peuvent sensibiliser certains à une mission de sauvegarde de ce patrimoine alors tant mieux ! »

Stephan Zaubitzer : « Cinés Méditerranée » (Éditions Building Books) – 29 euros

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