Courtesy of Rowan Papier

Les boxeurs sensibles de Rowan Papier

Le photographe anglais Rowan Papier laisse de côté son univers, la mode, pour plonger dans le monde de la boxe tout en interrogeant la notion de masculinité.

par Patrick Thévenin
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13 Janvier 2022, 2:10pm

Courtesy of Rowan Papier

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, le photographe Rowan Papier a toujours été attiré et fasciné par le monde de la mode et de la culture. Élevé au sein d’une famille, aux origines puisant aux quatre coins du monde, à Ludlow, petit village anglais du comté de Shropshire perdu au milieu de nulle part, Rowan s’amuse que toutes les photos de lui enfant le représentent en train de dessiner ou de peindre.

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Bruce Weber, David LaChapelle, Steven Meisel : des parrains de prestige

« Que ce soit à deux ans ou à huit ans, se souvient-il, je suis toujours en train de faire de l’art, au grand dam de ma mère qui trouvait que je ne travaillais pas assez à l’école. Mais elle n’a pas réussi à me décourager pour autant, à seize ans j’ai eu mon premier appareil et j’ai commencé à photographier sans cesse tout en me passionnant autant pour la technique que pour le côté créatif de la photo. » Il suit des cours au London College of Fashion, mais peu assidu préférant le réel au théorique, il n’y reste pas longtemps. Par l’intermédiaire de sa jeune sœur qui débute dans le mannequinat, il trouve une place comme assistant dans les studios du célèbre photographe Bruce Weber à New York et à 18 ans s’envole pour la Grosse Pomme où de fil en aiguille, apprenant le jour et sortant la nuit, il se retrouve à travailler aux côtés de Bruce Weber, David LaChapelle et Steven Meisel. Trois génies de la photographie de mode, aux styles et à la pratique résolument différents, qui par leur talent et leur professionnalisme vont aider le jeune artiste, progressivement, à délimiter son propre univers et son goût prononcé pour le portrait.

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L’art éclatant du portrait

« Je m’intéresse aux images et aux personnages qui racontent des histoires, qu’elles soient éternelles ou qu’elles abordent des sujets sociaux et contemporains, j’aime l’idée que mes portraits dépeignent aussi l’univers de la personne photographiée. De mes années passées à apprendre aux côtés de Bruce, David ou Steven, j’ai pris goût aux photos où tout est très équilibré, que ce soit la lumière, les contrastes, les couleurs, la coiffure, le styling, la coiffure ou la posture. J’aime quand tout est à un niveau égal, je ne supporte pas quand un élément ou un aspect de la photo prend le dessus sur le reste. » Spécialisé dans le portrait, naviguant dans le monde de la mode, Rowan est devenu en quelques années une référence que les magazines branchés ou les marques chic s’arrachent, fascinés par l’extrême bienveillance qui se dégage de ses photos, la profondeur qui émane de ses modèles, la parfaite balance des couleurs et des lumières, ainsi que son goût pour les corps et les visages qui ne répondent pas aux normes établies de la beauté. « Je dirais que mon style est poétique, profond et assez intime, déclare Rowan, que mon objectif est assez doux. Je n’aime pas photographier les gens de manière hyper glamour, mais j’aime aussi les voir sous leur meilleur jour. Je pense que mes photos sont à la fois un mélange de douceur et de profondeur, dans le sens où j’espère qu’elles disent aussi quelque chose de la personne photographiée qui va bien au-delà de l’image. »

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Les pas de côté de Rowan Papier

Tout a bousculé pour Rowan au printemps dernier en plein confinement lors des manifestations de protestation contre la mort de George Floyd lors d’un contrôle policier, le drame qui a ébranlé le racisme systémique américain et déclenché le mouvement Black Lives Matter. « Je suis descendu dans la rue avec mon appareil, j’ai rejoint la manifestation et j’ai commencé à faire des portraits des personnes présentes, bien que je sois considéré comme un photographe de mode, j’y ai vu l’opportunité de raconter une histoire à laquelle jusqu’à présent je n’avais pas été confronté parce que je pensais que je n’y avais pas ma place alors que je suis, et nous sommes tous, concernés. J’ai été littéralement transporté par ce mélange de courage, d’empathie, de pouvoir et de justice qui se dégageait de cette marche de protestation et c’est ce que j’ai essayé de retranscrire avec cette série de portraits de manifestants en même temps que j’avais l’impression de m’ouvrir à de nouveaux horizons. » Un déclic qui a certainement conduit Rowan à faire un pas de côté ces derniers temps par rapport à l’univers de la mode avec sa nouvelle série Physical Chess, qu’il a tenu à présenter à I-D en avant-première et qu’il introduit d’un court texte on ne peut plus laconique : « Une série de photos explorant et détaillant ce qu'il faut pour être un boxeur. Le projet nous permet d'apprendre et de désapprendre ce que nous savons de la boxe et des personnages qui la pratiquent. De la formation des adolescents aux entraîneurs connus de l'industrie, la série détaille les traits de personnalité et les capacités requises pour réussir dans le sport. »

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Interroger le concept de masculinité à travers la boxe

Organisée avec l'athlète Eric Kelly, quatre fois champion du monde de boxe et entraîneur de l’équipe américaine olympique, le projet qui tire son nom de la réplique d’un modèle qui explique que la boxe demande plus de stratégie que de force comme une bonne partie d’échecs, dresse des portraits intimes et tout en douceur de boxeurs de tout âge, tous niveaux et toutes origines, accompagnés de mini-interviews où les sportifs exposent leur vision de la boxe, la manière dont ce sport est perçu, tout démontant les à priori comme les clichés qui gravitent autour. Une manière pour Rowan d’aborder un sujet, la masculinité, qui lui est cher. « J’ai toujours été très intéressé par la notion de masculinité au sens large, explique le photographe. Certainement parce que je suis un homme, que je suis gay, et que depuis que je suis petit je suis au cœur d’un débat complexe. Trouver la confiance en moi, la stabilité affective et l’amour propre en tant qu’homosexuel a été un long parcours qui m’a fait réfléchir à la notion de masculinité et ce que signifiait être un homme aujourd’hui. Je sais qu’on évoque beaucoup en ce moment, et à raison, la masculinité toxique et l’idée d’une culture centrée sur le machisme, et les États-Unis et leur célébration du mâle alpha dominant ne sont pas en reste. Mais les choses sont plus complexes et moins simplistes qu’on ne le pense, et la masculinité comme la virilité sont des constructions qui évoluent sans cesse et tant mieux. En photographiant ces boxeurs sous un éclairage différent, en donnant à voir les complexités de leur masculinité apparente, en leur offrant la parole, je voulais casser les stéréotypes qui gravitent autour des boxeurs. Montrer ce que ça signifie d’aimer se battre sur un ring, qui ils sont dans la vraie vie, la douceur qu’ils dégagent. L’idée était surtout de casser les clichés qui leur sont associés, cette dureté et cette violence, comme c’était aussi pour moi l’occasion de plonger dans un univers que je connais peu, de m’en faire ma propre idée, et de déconstruire ce que j’en percevais ! » 

Crédits

Photographe Rowan Papier

Styliste Rasaan Wyzard

Backdrop Sarah Favreau 

Production Zacharie Adams

Casting Eric Kelly

Location South Box Gym

Collage Artist Martin Cole

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