Photographie par Mark Steinmetz.


Ces photos de colonies de vacances des années 90 capturent le passage à l’adolescence

Les photos oniriques et profondément touchantes de Mark Steinmetz immortalisent le passage parfois chahuté de l’enfance à l’adolescence.

par Sarah Gooding
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11 Février 2020, 3:50pm

Photographie par Mark Steinmetz.


Durant toute une période allant de la fin des années 80 à celle des années 90, Mark Steinmetz a photographié des mômes en colonies de vacances aux États-Unis. Ses photos, à la fois oniriques, drôles et poignantes, capturent ces instants de passage entre l’innocence de l’enfance et le tumulte de l’adolescence.

Celles-ci apparaissent dans son recueil Summer Camp, qui fait l’objet d’une réimpression après un premier tirage épuisé quasi instantanément. On y observe les pas et les faux pas de ces enfants, tantôt traversant des épreuves sportives - de la natation à l’escalade - tantôt vivant l’émoi des changements physiques et sociaux dont ils font l’objet. Loin des parents et de la télévision, les terreurs de cour de récré se transforment soudainement en bons camarades, et cet éloignement de leur quotidien les mène à une introspection.

Ces photos ont beau couvrir deux décennies différentes, elles s’articulent autour d’une même histoire intemporelle : celle du passage de la simplicité de l’enfance vers le cap tumultueux de l’adolescence.

Salut Mark ! Combien de temps as-tu travaillé sur cette série ?
J’ai travaillé dessus entre 1986 et 1997, bien avant l’apparition des appareils numériques sur chacun de nos téléphones. De ce fait, j’ai pu prendre place aux seins de ces colonies de vacances, en leur présentant mon projet et en échange de photos qu’ils pouvaient ensuite utiliser pour leur propre communication.

J’imagine que si tu voulais entreprendre ce genre de projet aujourd’hui ce serait complètement différent. Où et comment l’as-tu commencé ?
En effet ! La première colonie était au Cap Cod, dans le Massachusetts. J’avais été engagé afin de prendre des photos pour leurs calendriers et brochures promotionnelles, ainsi que pour encadrer un atelier de photographie. Il y avait une chambre noire sur place, où l’on s’est amusé à faire des photogrammes à partir d’aiguilles de sapin, de pommes de pin et des choses comme ça.

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Au début du livre apparaît une lettre que tu avais écrite à tes parents à l’âge de huit ans lors d’une colonie de vacances. Est-ce que ton expérience des colos en tant qu’enfant a façonné ton désir de poursuivre ce projet à l’âge adulte ?
Bien sûr ! Pour une raison ou une autre, je savais que je voulais dépeindre l’atmosphère des colonies de vacances : les chalets avec leurs portes à moustiquaires, les salles à manger communes, les activités sur le lac, les feux de camps… Peut-être ai-je voulu réaliser ce projet parce que cet univers m’était familier, parce que j’en avais ces réminiscences.

J’ai entendu que tu as reçu ton premier appareil photo à l’âge de six ans ? Prenais-tu déjà des photos lors des colonies de vacances en tant qu’enfant ?
Oui, en effet. Je me souviens de l’une d’elles, une photo d’un nuage avec un trou au milieu, comme un donut, lors d’un camp d’été. Malheureusement j’ai perdu tous les négatifs, donc tout cela ne demeure que dans mes souvenirs désormais. Mais en effet, je me revois utiliser une chambre noire vers l’âge de 10 ou 11 ans, je pense que c’était lors d’un stage de tennis, donc j’y prenais déjà des photos.

Tu as décrit la photographie comme “un constant regard sur soi, et une exploration de ses sentiments.” Cela paraît particulièrement pertinent pour les sujets de cette série, qui ont l’air si introspectifs.
Oui, je pense que c’est vrai. Je m’identifie assez bien aux enfants. L’enfance était un thème majeur dans mes premiers travaux. J’avais réalisé un livre intitulé The Players, au sujet des enfants qui jouent au baseball, et puis Summer Camp. Plus récemment, j’ai publié un livre qui s’appelle Carnival : certains sujets y sont plus âgés, il y a beaucoup d’adolescents, mais le projet couvre un peu la même période.

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Les années qui précèdent l’adolescence sont parsemées de défis. Comme tu le décris, “il y a une sorte de maturité profonde, de gravité qui se développe vers l’âge de 11 ans.” Il est vrai que, dans tes photos, beaucoup de ces enfants ont l’air très sérieux. Avais-tu l’impression, quand tu les photographiais, qu’ils étaient dans des états d’introspection intenses ? Où plutôt qu’ils pensaient à ce qu’il y aurait à la cantine au déjeuner ?
[Rires] Non, personnellement, je pense que la capacité de réflexion des enfants n’est pas à sous-estimer, ce sont des êtres humains à part entière. Mais ils sont en apprentissage, ils sont en train de s’ouvrir au monde. Leur existence est façonnée par des règles d’adultes, au milieu desquelles ils tentent de naviguer. Ce sont des années délicates et complexes.

Absolument. On les met dans ces camps d’été, qu’ils le veuillent ou non, ils y sont coincés et donc forcés à une période de méditation.
Oui, je pense que c’est difficile pour eux d’être séparés de leur famille et du confort de leur quotidien. Mais je pense que c’est aussi une bonne chose, qui leur offre une expérience plus riche que le bahut-boulot-dodo quotidien, rythmé par les sorties de cours, la télévision et le soda. En colo, ils passent leurs soirées à l’extérieur à observer les étoiles au coin du feu de camp : ça, c’est une expérience. Même quand tu es à l’intérieur d’un chalet, tu n’es séparé de l’extérieur que par des moustiquaires, donc tu es en contact continu avec la nature, tu as une perception aigüe du jour et de la nuit, de la rosée du matin. Je pense qu’il est primordial pour notre équilibre et notre rapport au monde en tant qu’êtres humains de s’immerger dans la nature de cette manière. Même s’ils ont l’air de s’ennuyer et de râler tout au long du séjour, ils terminent souvent en pleurs au moment des départs. Ils se disent, “mon dieu, ça y est, c’est fini, tu es devenu mon meilleur ami, ma meilleure amie, et ce fut l’expérience la plus intense de ma vie !”

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C’est si beau ! Tu as également affirmé qu’il y a “beaucoup de progression et d’apprentissage dans la photographie,” ce qui me paraît bien illustré au travers des photos. As-tu vu ton travail évoluer autant que tes sujets au cours des 10 années pendant lesquelles tu travaillais sur ce projet ?
Oui, il y a eu des changements, assurément en matière d’équipement. J’ai expérimenté de nombreuses techniques et des formats très variés. Vers la fin du projet, je travaillais également dans l’obscurité avec un flash, alors qu’au début je m’en tenais à photographier à la lumière du jour. J’ai aussi commencé à travailler avec des moyens formats. Mais je voulais rester cohérent dans mon style, ne pas changer drastiquement l’esthétique du projet d’une décennie à l’autre.

En effet, il y a une certaine cohérence entre les photos. Comme tu l’as dit, “il n’y a pas tant de différence entre une colo de 1965 et de 1990.” L’ambiance et l’expérience générale restent en grande partie identiques. Parlais-tu avec les enfants quand tu les photographiais?
Oui, bien sûr ! Bon, il n’y a pas beaucoup de direction artistique à donner... tu vois, je traînais juste avec eux. Ils s'ennuyaient un peu, moi aussi... C’était de bonnes conditions pour prendre des photos.

Tu n’étais pas l’un d’eux, mais tu n’étais pas non plus un éducateur : dans un sens étais-tu comme un ami ?
Non, je dirais plutôt que j’étais juste une autre personne à faire partie du camp. Tout le monde était concentré sur ses occupations, qui pouvaient être assez intenses : que ce soit un rituel avec des bougies ou même juste l’attente pénible d’un repas avec la faim qui l’accompagne. Donc je disais bonjour, on papotait, mais j’essayais surtout de ne pas interférer et plutôt laisser les choses suivre leur cours.

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Je vois, ça explique le caractère naturel des photos, qui ont aussi été décrites comme “nostalgiques”. Que penses-tu de ce commentaire ? Décrirais-tu ton travail comme nostalgique ?
Personnellement non, bien que je puisse bien voir en quoi mon travail peut répondre aux attentes ou aux souvenirs associés aux colonies de vacances. Mais je m'intéresse peu à la nostalgie, qui s'entremêle trop souvent à la sentimentalité. Si je me souviens bien, le sens originel du mot ‘nostalgie’ vient de ‘la tristesse de la mémoire’, quelque chose comme ça.

Donc je pense que la signification véritable du mot n’a rien à voir avec son utilisation courante, ce qui rend sa définition d'autant plus complexe. Mais comme je ne m'intéresse pas à la sentimentalité, je ne m’intéresse pas non plus à la nostalgie, du moins pas de la manière dont on l’envisage. Je pense que certaines des photos sont drôles et touchantes sous de nombreux aspects, mais cela n’a rien à voir avec la nostalgie. Rien à voir donc avec le générique de la série Happy Days, avec les gars qui traînent dans le diner américain, ou ce genre de nostalgie.

Je suis d’accord. As-tu une photo préférée dans la série ?
Il y a cette photo d’une fille, sac de couchage dans les bras, qui traverse un pont dans la brume où l’on peut discerner des toiles d’araignées. Et puis celle avec les quatre filles, couvertes de crème à raser. Je pense que certaines se démarquent des autres, mais personnellement, celles qui me touchent le plus ont tendance à être celles où il ne se passe pas grand chose. Je n’ai pas vraiment les mots pour décrire ce qui les rend belles, je les trouve simplement touchantes.

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