Courtesy of Jim Goldberg

Jim Goldberg photographie la jeunesse perdue de l'Amérique

Pendant 10 ans, l’artiste Jim Goldberg a photographié les ados paumés et à la rue de l’Amérique. 30 ans plus tard, il ressort de ses archives les Polaroïds inédits, en forme de scrapbook, qui l’ont aidé à mener à bien ce projet colossal.

par Patrick Thévenin
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08 Février 2021, 5:06pm

Courtesy of Jim Goldberg

45 Polaroïds en noir et blanc, pour la plupart tous inédits, datés de la fin des années 80’s et du début des 90’s. 45 portraits saisissants de jeunes adolescents qui vivaient dans les rues de San Francisco et Los Angeles à cette époque : c’est la matière brute de « Fingerprint », dernier livre de l’américain Jim Goldberg, connu pour mélanger images, vidéos, écrits et collages. Une forme de “narrative non fiction“, qui a fait de l’artiste un des scrutateurs les plus acerbes de la société américaine. Avec cet ensemble de photos bouleversantes, surgies du passé et marquées par les artefacts du temps, où les protagonistes ont écrit à la main quelques mots, en forme de bouées lancées à la mer - « I hate reality I want some drugs. Please help ! », « You all just wish you look this good ! », « I fucked a movie star today for 100 $, I am rich », « This is a bad picture because I’m to happy. » - Jim Goldberg ressuscite son projet « Raised by Wolfes » sorti en 1995. Une des œuvres les plus marquantes de sa carrière !

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Une exploration sans concessions de l’Amérique

Né en 1953 à New Haven dans l’état du Connecticut d’une famille américaine de la classe moyenne, Jim étudie la théologie mais se prend vite de passion pour la photographie à laquelle il va se consacrer entièrement tout en cherchant de nouvelles formes narratives, refusant d’être considéré comme un journaliste ou un photoreporter, affirmant mélanger réalité et fiction avec une technique proche du documentaire social : « Mes livres parlent du lieu où j'ai grandi et de la manière dont j'ai grandi. Ils sont liés par les mêmes thèmes - la race, la classe sociale, l'âge, l'amour, le plaisir, la trahison. » A la fin des années 70, Jim se plonge dans un portrait sans concession de l’Amérique et ses disparité sociales avec « Rich and Poor », série de portraits noir et blanc de plus d’une centaine d’habitants de San Francisco, appartenant aux classes très aisées comme aux plus démunies, à qui il va demander de commenter leurs propres photos. Une œuvre majeure, rassemblé dans un livre culte, à la forme autant travaillée que le fond, qui acte la position de Jim Goldberg : « Mes photographies posent des questions mais n’y répondent pas. Je ne suis pas quelqu’un de politiquement radical. Je suis plus intéressé par la radicalité de l’esthétisme. » 

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Aujourd’hui, après avoir sorti « Open See », livre percutant sur les réfugiés en 2007, devenu un artiste de renom exposé dans les plus grands musées, engagé dans l’agence de photo réputée Magnum et une collaboration avec Van’s pour une série limitée, Jim s’est penché sur ses archives, dont il a digitalisé une bonne partie. L’occasion de rééditer le fameux « Rich and Famous » qui s’échangeait à prix d’or sur le marché d’occasion et de sortir des Polaroïds inédits de sa série « Raised By Wolfes ». Des clichés scannés avec minutie et rassemblés dans « Fingerprint », un livre en forme de coffret qui évoque la mallette avec laquelle Jim a arpenté les rues de San Francisco et Los Angeles pendant une dizaine d’années pour mieux apprivoiser les âmes perdues qui y trainaient. 

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A la recherche des ado paumés

« Au milieu des années 80, se souvient Jim, je m’étais intéressé aux riches et aux pauvres, puis aux personnes âgées en maison de retraite, et j’avais envie de suivre tous ces jeunes adolescents qui vivaient dans la rue et traînaient dans mon quartier. Je me demandais ce qui poussait certains parents à mettre leur propre enfant dehors, ce que fuyait ces jeunes qui fuguaient, est-ce qu’ils ne rentraient pas dans ce qu’attendaient d’eux leurs parents ou est-ce qu’ils n’étaient pas compris ? » Pendant dix ans, Jim va ainsi approcher pas à pas ces exclus de la société, souvent obligés de se prostituer ou voler pour subsister et se shooter pour oublier la dureté de la rue. « Il m’a fallu beaucoup de temps pour me faire accepter, me sentir à l’aise quand je parlais avec eux, comprendre pourquoi dès le matin ils avaient envie de s’exploser la tête. Et puis j’ai réalisé à quel point ma vie était privilégié par rapport à la leur, avec ces gens qui les conspuaient et chassaient à longueur de journée, combien la vie dans la rue était dangereuse et épuisante. Au bout d’une bonne année, j’ai commencé à les photographier au Polaroïd, qui étaient comme des brouillons de l’histoire que je cherchais à raconter mais aussi une manière de me familiariser avec eux, de gagner leur confiance, d’apprendre de leurs vies, de leur donner l’envie de se confier. C’est de cette manière que j’ai sympathisé avec les deux principaux protagonistes de la série qui m’ont présenté d’autres amis à eux et de fil en aiguille c’est ainsi que j’ai rencontré tous ces adolescents qui sont en photo dans mon livre. » 

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Un supplément d’humanité et de fierté

Pour Jim les Polaroïds sont une manière fantastique d’inclure ses sujets dans le processus photographique, mais c’est aussi une manière de redonner une dignité à tous ces gamins. « Ils n’avaient aucune photo d’eux, ils avaient tout perdu, ces portraits étaient très importants pour eux, je leur redonnais de la fierté. Je n’ai jamais cherché à les shooter quand ils se droguaient, se prostituaient ou dévalisaient les magasins, quand ils faisaient des choses considérées comme illégales. Mon travail était de les traiter respectueusement, pas de les criminaliser. Le sujet était difficile pour l’époque parce personne ne s’intéressait à la vie des gamins qui vivaient dans la rue, ce n’était pas très glamour comme sujet. C’est pour ça que j’ai créé un environnement autour des photos, que j’en ai fait un livre qui sortait du cadre classique des ouvrages photographiques, quelque chose qui cassait les normes du reportage comme on l’entend. L’idée était de rendre le sujet le plus passionnant à lire, que ça dépasse le cadre social pur, pour aller vers les domaines de la musique, du design et de la mode, en bref que le livre soit aussi le récit d’une époque. » 

Jim Goldberg : « Fingerprint » - (Stanley/Barker) – 45 livres

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