Courtesy of Karolina Wielocha

"Envoie-moi un SMS quand tu es chez toi" 

Le meurtre de Sarah Everard a déclenché une protestation mondiale contre les violences sexistes et sexuelles, fruit d’une impunité patriarcale systémique.

par Alice Pfeiffer
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22 Mars 2021, 11:25am

Courtesy of Karolina Wielocha

Nous étions le 3 mars vers 21 heures; la londonienne Sarah Everard, directrice marketing de 33 ans, quittait la demeure d’ami.e.s dans le quartier de Clapham. Baskets aux pieds et tenue aux couleurs vives, elle entreprit de rentrer chez elle à pieds, par un chemin plus long, illuminé et sous surveillance vidéo, prévenant son petit ami de ce trajet.

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Cet appel fut le dernier signe de vie de la jeune femme.  Après une semaine de silence, son corps fut découvert dans la région de Kent à l’extérieur de la ville. Son enlèvement et son meurtre furent rapidement attribués à l’officier de police Wayne Couzens.

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Depuis, l’affaire a soulevé tout le pays. Sur les réseaux sociaux, des centaines de milliers de femmes partagent leur propre expérience de harcèlement de rue et de leurs efforts mis en place pour se sentir en sécurité. « Si ce qui est arrivé à Sarah Everard a touché tant de femmes, c'est parce que nous faisons les mêmes calculs qu'elle tous les jours. Nous empruntons l'itinéraire le plus long, mais le mieux éclairé ; nous repoussons la peur et suivons la petite voix qui dit : « Ne fais pas l'idiote, tu as parfaitement le droit de rentrer seule la nuit en toute sécurité » tweete Kate McCann, journaliste politique de la chaîne Sky au sujet de ce crime devenu un miroir sociétal de notre culture pétrie de féminicide et de sexisme normalisés.

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Le 13 mars, des marches commémoratives ont pris place à Nottingham, Birmingham, Bristol, Cardiff, Brighton portées par de slogans comme « Abolissons la police », « nous ne serons pas réduit.e.s au silence » et en cri de ralliement tristement révélateur, « Envoie moi un SMS quand tu es chez toi », rappel d’une des nombreuses stratégies de survie des minorités dans l’espace public.

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Néanmoins – il fallait s’y attendre – ces veillées furent brutalement interrompues par la police sous prétexte d’un risque de contamination. Plusieurs femmes se virent jetées au sol, face contre terre et menottées. Une des manifestantes arrêtées, l’étudiante Patsy Stevenson, a plus tard dit n’avoir « jamais eu aussi peur que lorsque j’étais plaquée au sol » ; cette image d’une violence inouïe (paradoxe ultime, dans une démonstration contre les crimes policiers) a rapidement fait le tour du monde.

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« Si je me sens habituellement comme actrice (par ma photo) la photographie me met dans une position qui me dépasse tant et où je me sens si impuissante que j’ai juste envie d’hurler. Mais quand ce sentiment passe, j’en deviens encore plus déterminée de prendre des photos, de capturer tous les détails qui permettent de comprendre pourquoi ces personnes ont voulu se rendre dans la rue » dit Karolina Wielocha, photographe à l’origine des clichés ici présentés.

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Depuis, les forces de l’ordre britanniques ont ordonné aux femmes de s’astreindre de sortir de chez elles pour plus de sécurité, ce qui n’a manqué de jeter de l’huile sur le feu : effectivement, une telle recommandation suggère de culpabiliser les victimes, d’enfreindre leur liberté pour mieux déresponsabiliser les coupables. Ce constat a motivé l’association Reclaim These Streets à lancer une cagnotte en faveur de la lutte contre les crimes genrés mis en lumière par cette affaire.

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Effectivement, comme le soulignent de nombreux média, le meurtre de Sarah Everard exemplifie une injustice plurielle : la banalisation de la violence subie par les minorités, l’abus de pouvoir de la police envers ces dernières, le tout dans un contexte de loi en cours cherchant à durcir l’encadrement policier lors de manifestations.

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Et si Boris Johnson appelle superficiellement à un « changement culturel » et à des mesures de lutte contre les violences sexuelles et sexistes, le premier ministre, lui-même connu pour ses commentaires misogynes, manque encore de prendre en compte la glaçante réalité des chiffres. Selon un sondage YouGov pour UN Women UK, qui dépend des Nation Unies, 97 pourcent de femmes anglaises âgées de 18 à 24 ans seraient victimes de harcèlement sexuel, ainsi que 80 pourcent des femmes de tous âges dans des lieux publics. Pour la directrice de UN Women UK, Claire Barnett, ce taux est indicateur d’une « crise des droits humains ». Et selon des chiffres récents du gouvernement, près de 56 000 plaintes de viol ont été enregistrées en un an, pour seulement 1439 condamnations.

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« Un état constant de marchandage »

« Cette situation n’est pas propre à l’Angleterre uniquement, mais une violence patriarcale institutionnalisée subie par les femmes ainsi que les personnes trans et non-binaires, et tout particulièrement les personnes non-blanches. » dit Anahi de l’organisme Women Strike au sujet des nombreux groupes minoritaires victimes de violences instituées par cette toute-puissance et impunité patriarcale.

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Comme l’écrit l’autrice féministe Nesrine Malik dans son  livre « We Need New Stories », les femmes et les minorités sont dans « un état constant de marchandage », devant négocier de rester en vie et en sécurité à condition d’appliquer nombre de « bons » choix – les tenant, une fois de plus, responsables de toute agression.

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Sur la toile, celles-ci partagent et déplorent la nécessité de se protéger d’un jeu de clé, de choisir tel ou tel chemin, la peur de se défendre d’une agression. En France comme partout dans le monde, nombre de gestes de défenses d’une victime ne sont pas reconnus comme tels et se voient punis par la loi. Comme en Angleterre, les violences policières se voient ignorées par l’Etat « et prouve que le sexisme vient de l’intérieur, du gouvernement, des sources  de pouvoir, de l’état, ce qui contribue à une société qui protège l’agresseur » a ajouté Anahi.

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Quant à Karolina Wielocha, ces photos et ces évènements furent un moment essentiel à une lutte commune : « J’ai vu tant de femmes avec lesquelles je peux m’identifier. Même si je n’ai pas expérimenté la même brutalité, cela ne veut pas dire que ces femmes ou moi même sommes en sécurité. C’est un problème profond et complexe de notre société qui doit encore être résolu. C’est impossible pour moi de raconter par la photo toutes les histoires que j’ai entendu, la douleur que j’ai vu et la solidarité et la compassion. Ces photos m’ont énormément appris en tant qu’être humain » a ajouté la photographe.

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