Tawsen : « Je ne suis pas un artiste de chicha qui chante des chansons d’amour sous auto-tune »

Avec son style inimitable, à mi-chemin entre le R&B, le raï et la pop, Tawsen vient de boucler une trilogie d’EP’s rongée par l’amour et ses dangers. En attendant l’album, le jeune homme de 24 ans, prend le temps d’évoquer son parcours.

par Maxime Delcourt
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24 Mars 2021, 4:20pm

On l’a beaucoup répété, chez i-D ou ailleurs : depuis plus de cinq ans, la scène belge est au cœur d’une hype certaine, portée par des artistes qui débordent d’énergie de liberté et de créativité.  Reste que si les médias et les réseaux sociaux ont décuplé la visibilité de tous ces francs-tireurs, il semble injuste et limitant de regrouper Caballero, Kobo, Hamza, Isha ou encore Tawsen au sein d’une même scène. 

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Courtesy of Julien Boudet - Veste, Maison ARTC. Sneakers, Prada. Casquette, Lacoste Vintage.

Certes, ce dernier a participé à l’émission Rentre dans le cercle spéciale Belgique en 2017 ; certes, sa manageuse a également bossé avec Damso (Anissa Jalab) mais Tawsen, installé dans le quartier d’Anderlecht après avoir passé les onze premières années de sa vie en Lombardie, refuse d’être simplement considéré comme l’énième artiste belge à la mode. À raison : « Je vis à Bruxelles, mais j’ai également des origines marocaines et italiennes, pose-t-il d’emblée. Tout se mélange de façon naturelle dans ma musique, c’est ce qui en fait sa richesse, sa singularité. Voilà pourquoi j’aime prendre les devants en parlant de mes morceaux comme du néo-raï, dans le sens où je ne fais ni du rap, ni de la pop urbaine, un terme que je trouve extrêmement réducteur. Ça donne l'impression que c'est une sous-catégorie de la pop, qu'elle est uniquement destinée aux artistes issus de la banlieue. Pour éviter toute amalgame de la part des médias et des auditeurs, j'ai donc pris les devants en me présentant sous une étiquette que j'ai moi-même choisi. Une esthétique qui fait écho à mes origines marocaines sans m’y limiter. »

Quelques jours avant notre discussion, Tawsen était justement au Maroc. C’est là-bas qu’ont été réalisées les photos visibles dans cet article ; là-bas qu’ils se rend au moins une fois par an, « pour travailler, tourner des clips ou simplement voir de la famille » ; là-bas qu’il puise une partie de son inspiration – la vidéo d'« Habibati », sortie en mars 2020 et comptabilisant plus de 3 millions de vues, a été tournée dans le désert marocain. « Il suffit de regarder ma direction artistique, de jeter un œil à mes clips ou de tendre une oreille à mes morceaux pour comprendre que j’essaye d’amener cette touche maghrébine dans mon univers. Le shooting aux côtés de Julien Boudet fait donc parfaitement écho à mes ambitions : c’était l’occasion de faire un lien entre mes origines et mon univers, entre ma musique et mon goût pour la mode. »

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Courtesy of Julien Boudet - Ensemble, Iuter x Lancia. Sneakers, Prada. Sacoche, Nike Bootleg. Lunettes, Versace.

Tawsen cite alors ses marques préférées (Prada, Lanvin, New Balance), confesse réfléchir à un merchandising qualitatif, « qui ne se limiterait pas à des t-shirts avec ma tête dessus », puis en vient naturellement à parler de sa musique. Celle qu'il développe en solo depuis 2018, après une expérience de groupe. Celle qu'il a conceptualisé dans une trilogie d'EP's marquée par le sentiment amoureux - surtout quand il s'évapore. Celle qu’il souhaite unique et en même temps populaire. « Il y a certes des petites touches de raï, d’afrobeat ou de reggaeton dans mes morceaux, mais un projet comme Al Najma, mon dernier EP, est clairement pop. D’où cette recherche de la phrase efficace, accessible sans être trop légère ou simpliste. D’où ces thèmes universels, que je tente malgré tout de masquer derrière des mélodies hyper efficaces. Un peu comme ce qu’a pu proposer Stromae avec “Papaoutai” ». « Aujourd’hui ou demain », « Layla » ou « Cherry Bye Bye » sont ainsi des tubes qui frappent systématiquement juste avec leur mélange de paroles mélancoliques et de refrains enjoués, d’inclinaisons hip-hop et d’emprunts au format chanson, résumant des sentiments complexes, et souvent contradictoires, en des airs addictifs, parfois festifs, régulièrement entrainants. 

Concrètement, Tawsen ne bouleverse pas les codes de l’écriture. Le jeune homme n’a rien d’un lyriciste à la Damso, à la SCH ou à la Dinos. Mais c’est aussi ce qui fait sa force : parvenir à faire résonner des mots simples, leur offrir une nouvelle dimension via des mélodies qui proposent un son singulier, une nouvelle façon de faire danser, une identité véritable, propre à cet artiste dont les références sont à chercher du côté de quelques chouchous du paysage radiophonique - Linkin' Park, Black Eyed Peas ou encore la Sexion d'Assaut.  « Je mentirais si je disais que je me fiche de la réception de ma musique. Il y a des artistes qui se contentent très bien de chanter dans de petites salles, pas moi : je veux toucher un maximum de personnes, conquérir l’Amérique, prouver au public francophone qui ne me connaît pas que je ne suis pas un artiste de chicha qui chante des chansons d’amour sous autotune. »

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Courtesy of Julien Boudet - Hoodie, Nutella Bootleg. Lunettes, Cartier.

Maintenant que sa trilogie romantique est terminée, Tawsen dit d'ailleurs vouloir passer à autre chose. De nouveaux thèmes, de nouvelles sonorités. « Habiba », enregistré auprès du producteur flamand Dystinct, s’inscrit dans ce processus d’innovation constante : « J’ai pu poser les bases de mon univers. À présent, j’ai envie de collaborer avec d’autres artistes. D’ailleurs, d’autres featurings sont déjà dans les tuyaux pour 2021 », tease-t-il fièrement, avant de revenir plus en détails sur la conception d’« Habiba » : « C’est Dystinct qui m’a envoyé un DM. Il organisait un camp pour la composition de ses prochains morceaux, un processus créatif que j’ai moi-même adopté pour l’enregistrement d’Al Najma, mais je lui ai dit que c’était hors de question de me taper plusieurs heures de voiture simplement pour lui écrire une chanson. Je lui ai proposé de bosser un morceau ensemble et, cinq heures plus tard, on tenait ce titre, très différent de ce que je peux proposer habituellement. »

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Courtesy of Julien Boudet - Ensemble, Lacoste Vintage. Lunettes, Chanel Vintage.

On sent chez Tawsen la peur de tourner en rond, de répéter une formule, là où lui ne rêve finalement que d'une chose : une carrière à la The Weeknd ou à la Drake, tous ces artistes Nord-Américains qui reviennent à chaque fois sur le devant de la scène avec un nouveau concept, un nouveau look et des visuels totalement inédits. Tawsen voit dans ce renouvèlement perpétuel le secret de leur succès, mais aussi une ambition pop suffisamment ludique et surprenante pour ne jamais flirter avec l’ennui. Qu’il se rassure : derrière leur évidente efficacité, ses morceaux continuent de trainer dans la tête bien des heures après en avoir terminée l’écoute. Cette universalité dans le son, c’est en partie ce qui explique la popularité de Tawsen hors de ses frontières (de l'Allemagne à la Hollande, jusqu'à l'Ukraine), mais surtout la raison pour laquelle on revient sans cesse vers ses chansons. Pour le plaisir de se confronter à des émotions vécues et de chantonner naïvement des refrains bienfaiteurs.

Remerciements à Oumeih Benaicha.

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