Courtesy of Jonathan Tegbeu

Avec son premier album, James The Prophet fait revivre le rap 90's

Français, James The Prophet a fait le choix de rapper en anglais, une langue qui lui permet de coller à une certaine idée du rap 90's. Sans oublier de s'inscrire dans son époque, celle qu’il circonscrit dans un premier album prêt à claquer des bouches.

par Maxime Delcourt
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09 Mars 2021, 5:00pm

Courtesy of Jonathan Tegbeu

Il aura suffi d'une séquence pour diviser le monde du rap. Celle-ci remonte à mai 2020 : invité sur le plateau de Quotidien, James The Prophet réalise alors un freestyle a capella. Dans la foulée, les réseaux se déchainent : il y a ceux qui se montrent impressionnés par la performance du jeune homme ; ceux, tout aussi nombreux, qui s'étonnent de voir cet artiste débarquer dans une telle émission sans avoir été validé par le monde du rap au préalable ; et ceux, enfin, qui en font illico un rappeur commercial, osant les comparaisons douteuses avec 47Ter ou même Eddy De Pretto.

Dix mois plus tard, que reste-t-il de cet énième déversement de haine sur Twitter ? Quelques souvenirs douloureux, déjà : « Suite à cet épisode, je me suis posé beaucoup de questions, j’avais du mal à accepter les choses que l’on me reprochait, je trouvais les jugements trop faciles, très réducteurs. On critiquait mon accent anglais alors que, non, c’est factuel : grâce à mes parents (sa mère est britannique, son père américain, ndr), je sais que mon anglais est nickel ! Aussi, on disait que j’étais un artiste commercial, alors que j’écoute en grande majorité du hip-hop school. Je n’écoute pas la radio, et je ne vise pas particulièrement ce monde-là. »

Ce qu’il reste de ce shitstorm, c’est aussi Unimaginable Storms, un premier véritable album que James The Prophet a envisagé comme une possible réponse à toutes ces critiques : « Même si je sais qu’il ne faut pas écouter les haters, j’avais quand même envie de leur montrer ce qu’est ma musique. Ils peuvent ne pas aimer, bien sûr, mais s’ils écoutent, ils se rendront compte que c’est du rap pur et dur ».

Unimaginable Storms doit en effet beaucoup à une production boom-bap, rythmée à 90BPM, fidèle à ce rap au sein duquel James The Prophet semble s'être abreuvé : celui de Mos Def (dont il devrait assurer les premières parties une fois dans le monde d’après) ou de Georgio, qui l’a invité lors de son Planète Rap en 2018. À 21 ans, James The Prophet ne compte toutefois pas se limiter dans une esthétique. L’année dernière, cette volonté se manifestait à travers Bedroom Sessions, une série de freestyles-maison où il reprenait différents standards actuels (« Popopop » de Gambi, « God Bless » de Damso et Hamza, « The Box » de Roddy Rich, etc.). Aujourd’hui, c’est « Up & Down » qui semble élargir les possibilités futures : « Mes potes n’arrêtent pas de me dire de m’ouvrir un peu plus, et je dois avouer que ça me fait rire d’entamer mon album avec ce titre, en chantonnant. »

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Courtesy of Jonathan Tegbeu

Du plaisir, James The Prophet en a visiblement pris un paquet pendant l’enregistrement d’Unimaginable Storms. Parce qu’il a pu s’entourer de quelques musiciens de renom : Vynk (Roméo Elvis, Yellowstraps), qui a produit une partie de ce premier album et chapeauté le reste, Richie Beats (Dinos, Joke, Booba) ou encore Kalash Criminel, le temps d’un « G.O.P » dont il se dit très fier. Parce qu’il a pu en profiter pour rendre hommage à son grand-père, psychanalyste, et auteur d’un livre nommé… Unimaginable Storms. Enfin, parce que le Français y fait jaillir des émotions contrastées, tantôt urgentes, volubiles et politisées, tantôt rentrées, discrètes et introspectives, cristallisant en quelques mots les questions qui inondent quotidiennement son esprit. « En cela, l’utilisation de l’anglais me permet d’aborder des sujets intimes tout en gardant une certaine distance. C’est une carapace de protection, quelque chose qui m’aide à m’ouvrir davantage dans mes morceaux. » Une histoire d’éducation, à l’entendre : « Dans ma famille, on m’a toujours dit qu’il était bon d’être sensible, de parler de ses problèmes. Alors, même si je ne dévoile pas non plus mes plus grands secrets, je cherche à être le plus honnête possible. Envers moi-même, mais également envers ceux qui m’écoutent et peuvent éventuellement se reconnaître dans mon propos ».

C’est là le paradoxe de James The Prophet : s’il semble actuellement au cœur d’une certaine hype (un passage chez Taratata, un autre dans C à vous), lui mène une vie presque ordinaire, sans évènements. Il le confie sans gêne, il est du genre à trainer devant Netflix quand cela est possible. Adolescent, il dit s’être ennuyé lors des vacances scolaires, préférant à cela jouer au bon élève, entamer des discussions avec les enseignants. « Ma prof n’en revenait pas que je lui dise que j’avais des crises d’angoisse. Pour elle, j’étais très stable. Or, je pense tellement au long terme que j’ai besoin de me sentir en sécurité en permanence ». Aujourd’hui, il passe de longues heures à peaufiner son image, son look, et confesse volontiers avoir mis entre parenthèse ses études en sciences politiques, à Londres.

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Courtesy of Jonathan Tegbeu​

Surtout, physiquement, sa dégaine le rapproche plus volontiers de l’élève studieux constamment plongé dans ses bouquins que des gros bras du rap français ou d’une scène drill habituée à vivre en marge du circuit économique légal. Pas une critique : cela achève de prouver que le hip-hop est plus que jamais accessible à tous, mais aussi de situer James The Prophet quelque part entre le bon gendre et le jeune homme conscient du monde alentour, ce qui représente en fin de compte une assez bonne définition de son travail. « En termes d’écriture, j’essaie vraiment d’aborder des sujets d’actu sans donner de leçons, ni être condescendants. Après tout, ma musique reste de l’entertainment, il faut donc trouver la bonne formule pour toucher les gens. »

James cite alors Kendrick Lamar en référence, ne serait-ce que pour cette façon de ne jamais reléguer la mélodie au second plan, même quand le propos se veut plus concerné socialement. Il n’y a donc rien d’étonnant à entendre le Français ralentir le tempo, tenter de mettre du relief dans ses pensées, systématiquement transformées en chansons efficaces par une interprétation changeante et des mélodies intemporelles, parfois teintées de notes jazzy, qui revisitent avec fraicheur et modernité des codes du passé.

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